Juste continuer à vivre
Élise, une petite fille espiègle avec deux couettes folles, court partout sur la vaste véranda lumineuse de la maison de campagne familiale, près de Lyon. Ses yeux pétillent de bonheur, ses joues sont rougies par les jeux et les rires. Apercevant lami de son grand frère qui sapprête doucement à partir, elle sarrête net dans sa course, haletante, puis fonce vers lui sans hésiter.
Vive comme léclair, Élise sagrippe fermement à sa main de ses petits doigts chauds. Elle lève la tête, cherchant son regard avec toute linnocence et la sincérité de lenfance, et rit dun rire cristallin :
Je ne te laisserai jamais partir ! Quand je serai grande, je tépouserai ! Mais il faudra mattendre !
Le jeune homme sarrête, surpris, un sourcil levé. Puis un grand sourire bienveillant éclaire son visage ; il regarde la fillette, partagé entre tendresse et étonnement. Dune voix douce, légèrement taquine, il déclare :
Daccord, je tattendrai.
Il ébouriffe alors doucement ses cheveux dun geste affectueux, défaisant un peu ses deux couettes farfelues. Élise plisse les yeux puis sourit à nouveau, sans relâcher sa poigne.
Mais en attendant, continue-t-il en se penchant pour être à sa hauteur il faut bien travailler à lécole et écouter papa et maman. Sinon tu ne seras pas digne dêtre ma fiancée, tu comprends ?
Sa voix nest pas dure, plutôt amicale, avec cette chaleur particulière que les adultes prennent parfois avec les enfants. Élise semble réfléchir très sérieusement à ses paroles, puis hoche la tête avec vigueur, serrant encore plus fort sa main :
Promis ! Je serai la meilleure !
Autour deux flotte la légèreté dun après-midi dété, entre rires denfants, éclats de soleil et rêves candides, qui, sur le moment, paraissent absolument accessibles
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Élise est maintenant assise dans sa chambre, distraite, feuilletant son manuel de mathématiques. Dehors, le crépuscule enveloppe lentement le jardin ; la maison est étrangement silencieuse, seuls quelques bruits filtrent du salon voisin. Tendant loreille par habitude, elle reconnaît la voix animée de son frère aîné, Paul, au téléphone.
Elle se rapproche discrètement de la porte, essayant de capter la conversation. Quand elle entend le prénom de Maxence, son cœur se serre. Elle se fige, toute ouïe. Son frère évoque une sortie, un café, son sourire… Impossible de se tromper il parle dune nouvelle copine de Maxence.
Sans réfléchir, Élise bondit sur ses pieds et sapproche sans bruit de la porte du salon, loreille collée contre le bois. Elle boit chaque mot, le cœur lourd. Et si cétait une erreur ? se répète-t-elle, saccrochant à lespoir.
Quand Paul raccroche et sort finalement dans le couloir, Élise se redresse brusquement, presque coupable. Mais cest trop tard, il la vue.
Maxence a une nouvelle copine ? lance-t-elle, la voix tremblante mais cherchant à paraître détachée.
Paul sarrête, la scrute et soupire longuement. Dans son regard, on lit non pas de la colère mais une profonde compréhension. Depuis longtemps, il a remarqué les regards dÉlise pour son ami, la façon dont elle sanime à lévocation de son prénom, les photos quelle regarde discrètement sur les réseaux.
Ty penses encore ? dit-il en levant les yeux au ciel, adossé à la porte. Élise, tu as seize ans ! Il est temps de dépasser tout ça. Ce nest quun amour denfance, rien de sérieux.
La jeune fille relève vivement la tête, ses yeux senflammant dun éclat déterminé. Bras croisés, elle défie le monde entier :
Jamais ! Tu ne comprends rien ! Il maimera, tu verras ! Ce nest pas juste un petit béguin, cest vrai, cest profond !
Sa voix est assurée, presque provocante, même si, au fond, elle cherche surtout à sen convaincre elle-même. Elle se rappelle ses brefs échanges avec Maxence, ses sourires furtifs, ces moments où leurs mains seffleuraient, tous ces souvenirs précieux quelle rassemble comme des perles despoir.
Paul la regarde sans mot dire. Il voit bien léclat obstiné de ses yeux, la tension de ses lèvres. Aucun argument ny fera rien. Ce qui nétait quun jeu denfants est devenu, pour Élise, bien plus profond quelque chose qui façonne sa vie.
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Un rayon de soleil perce les rideaux et inonde la chambre dune lumière dorée et douce. Élise arrive en trombe dans le salon, entraînée par une énergie soudaine, son visage rayonnant à faire pâlir le soleil du matin. Ses yeux brillent dune joie intense, ses joues sont encore plus rosées par lémotion.
Haletante, à peine remise de sa course dans lescalier, elle sapproche de son frère qui finit tranquillement son café tout en lisant lactualité sur sa tablette.
Il ma demandé de sortir avec lui ! semballe-t-elle, le souffle court. Sa voix claironne, ses mains sont serrées dexcitation. Tu te rends compte ? Il ma offert une boîte à bijoux gravée pour mon anniversaire et ma dit quà dix-huit ans, il pouvait enfin avouer quil maimait. Maxence est amoureux de moi !
Elle trépigne presque, lissant ses cheveux nerveusement, comme pour sassurer dêtre impeccable. Sa joie est communicative, la pièce en est emplie.
Paul, quittant lécran, pose sa tasse lentement. Un sourire sincère naît sur son visage. Il sattendait à ce moment depuis longtemps, pour sa sœur autant que pour son meilleur ami. Depuis des mois, Maxence ne cessait de trouver des prétextes pour demander des nouvelles dÉlise, senquérir de ses goûts, imaginer des sorties à plusieurs.
Elle est tellement belle, répétait souvent Maxence, rêveur. Brillante, gentille vivement quelle ait dix-huit ans ! Tu nes pas contre quon soit ensemble ?
Paul répondait toujours : Du moment quelle est heureuse, cest tout ce qui compte. Il avait confiance en Maxence, en son sérieux et sa fidélité. Maintenant, voyant sa sœur si heureuse, il en est convaincu elle a fait le bon choix.
Félicitations, dit-il en lenlaçant chaleureusement. Je suis content pour vous deux, vraiment.
Élise sabandonne à létreinte de son frère, peinant à croire que ce bonheur nest pas un rêve. Le monde lui semble soudain plus lumineux, plus doux. Dans un coin de la pièce, le vieux chat, Léo, ronronne sur le rebord de la fenêtre, ponctuant leur bonheur dune note apaisante
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Un couloir dhôpital étroit, peint dun beige triste, baigné par une lumière grise de janvier. Élise attend, assise sur une chaise en plastique dur. Son regard est vide, fixé devant elle, comme si les murs, le lino usé, les médecins pressés nétaient pas réels. Ses mains sont posées sur ses genoux, inertes. Sa robe, froissée, semble étrangère à son corps. Ses cheveux, dordinaire soignés, pendent en mèches oubliées. Elle ressemble à une poupée cassée, dépourvue de chaleur, comme arrêtée dans le temps.
Les souvenirs de la veille la hantent : elle et Maxence planchaient sur les plans de leur mariage, débattaient de la décoration, riaient à propos de la couleur des rubans. Il promettait que tout serait parfait Aujourdhui, Maxence nest plus là.
Tout a basculé si vite, sans sens. Un chauffard a tout réduit en chaos, trois voitures broyées, personne na survécu. Ni Maxence, ni les autres victimes, ni le conducteur responsable. Une seconde fatale et le futur sest brisé en miettes, comme un miroir irréparable.
Des pas rompent le silence. Paul apparaît au bout du couloir, le visage blême, les yeux rougis. Il saccroupit près de sa sœur, la prend dans ses bras. Ses mains tremblent, mais il résiste pour elle.
Élise ? Sa voix est ténue, presque un souffle, craignant de rompre léquilibre fragile. Élise, parle-moi, je ten supplie.
Elle tourne doucement la tête ; ses yeux restent secs, mais leur douleur est abyssale. Paul sent son cœur se serrer.
Parler de quoi ? répond-elle, dune voix morte, automatique.
Il ravale ses mots, cherchant à la réconforter :
Nimporte quoi, dit-il, serrant un peu plus ses épaules. Dis ce que tu ressens. Pleure, au moins ! Garde pas tout pour toi
Elle secoue la tête. Sa bouche tremble mais aucune larme ne coule. Elle regarde ses mains comme si elle ne comprenait pas pourquoi elles ne bougent plus, pourquoi son corps trahit sa peine.
Je ne peux pas, murmure-t-elle enfin. Je ne peux plus pleurer. Je narrive plus à vivre non plus.
Ses mots pèsent comme le ciel plombé derrière la fenêtre. Paul ferme les yeux pour retenir son propre cri de douleur. Il sait quil ne doit pas faiblir, il doit rester solide pour elle.
Après cela, Élise semble séteindre. Plus rien ne latteint. Paul essaie de la sortir de sa torpeur, la touche, lappelle ; elle ne répond pas. Même les médecins nobtiennent aucune réaction. Elle senferme dans le silence, absente au monde.
Finalement, une infirmière lui administre un calmant. Élise sent ses paupières devenir lourdes, ses pensées floues. Le sommeil la recouvre, sombre, sans repos.
À son réveil, elle nest plus à lhôpital, mais dans sa chambre dadolescente. Les rideaux à motif, la bibliothèque, une photo encadrée sur la table de nuit tout est à la fois familier et lointain.
Elle tourne la tête doucement vers le canapé où Paul est affalé, le visage marqué par la tristesse. Leur mère est aussi là, blanchie par la fatigue, le regard creusé mais volontaire.
jai peur pour elle, entend-elle Paul murmurer. Il croit quelle dort encore. Elle na jamais vécu que pour lui Comment va-t-elle sen sortir ?
Le temps apaise la douleur, murmure la mère, sans conviction. Elle sait elle-même que ces mots sont insuffisants. On sera là pour elle, ajoute-t-elle, se voulant rassurante.
Élise écoute, sans bouger, incapable de montrer quelle est réveillée. À lintérieur, elle se sent vide, comme vidé de toute énergie. Elle ferme les yeux, feignant le sommeil. Elle ne sait même plus comment répondre à leur amour, expliquer que la douleur ne part pas, elle se dissimule sous la fatigue.
Paul reste un peu, puis quitte la pièce sur la pointe des pieds. Sa mère continue de veiller à ses côtés, lui caressant la main lentement, comme pour transmettre un peu de force. Le silence sinstalle, rythmé seulement par la respiration irrégulière dÉlise
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Neuf jours quarante jours Le temps sétire, poisseux et interminable comme la pluie dautomne. Élise ne quitte presque plus le rebord de sa fenêtre, jambes ramenées contre sa poitrine, perdue dans la cour familière désormais déserte sous lhiver.
Son regard glisse sur le vieux banc sous lérable, ce banc où Maxence, un soir de septembre, avait pris son courage à deux mains. Elle se souvient de la manière dont il tremblait en sortant la bague, de ses phrases hésitantes, du oui joyeux quelle avait lancé sans attendre la fin de sa déclaration.
À présent, le banc paraît loin, inutile. Les arbres sont nus, le jardin déserté. Le temps sest arrêté le jour où la nouvelle est tombée.
Élise, tu viens manger ? La voix douce de sa mère la tire de ses pensées.
Sa mère pose une main glacée sur son épaule, le regard chargé dinquiétude. Lenvie de pleurer lui brûle les yeux, mais elle se retient il ne faut pas paraître faible.
Je nai pas faim, répond Élise, sans tourner la tête. Sa voix na plus de relief, comme étrangère à elle-même.
Il faut que tu manges, tente sa mère, qui lutte pour affermir sa voix. Tu as déjà rien avalé hier. Il te faut des forces
Pour quoi faire ? finit-elle par demander, toujours absente. Je ne dois rien à personne.
Sa mère sarrête, dévastée, incapable de trouver les mots. Elle soupire et quitte la pièce, abattue.
Dans le couloir, Paul lattend. Il a tout entendu.
Jai appelé le médecin, murmure-t-elle, crispée. On a besoin dun spécialiste, on ne sen sortira pas seuls.
Paul acquiesce, réprimant sa colère contre la cruauté du sort.
Jappelle le docteur Morel, dit-il, sortant son portable. Elle a proposé son aide si la situation empirait.
La mère hoche la tête, jetant un dernier regard vers la chambre, où Élise reste figée, comme une partie du décor glacé.
La nuit, alors que la lune projette sa pâleur sur le parquet, Élise se lève enfin. Elle titube presque, tant elle est faible. Avec difficulté, elle sallonge et tire la couette jusquau menton.
Elle ferme les yeux, espérant pouvoir sendormir sans souffrance. Mais le sommeil arrive autrement.
Dans son rêve, Maxence apparaît, fidèle à lui-même, mais grave, les yeux sévères.
Élise, regarde-toi Quest-ce que tu fais ? Tu tes vue dans un miroir ? Tu nes plus toi.
Elle veut lui répondre, mais les mots restent coincés. Il sapproche :
Sans moi, tu crois que tu ne peux pas continuer, mais tu le peux. Tu as toujours été forte. Tu dois continuer à vivre. Compris ? Continue.
Il pose sa main sur sa joue, elle croit le sentir vraiment.
Il y a encore tant à vivre Il y aura des jours sombres et des jours lumineux. Je resterai près de toi, là-haut, parmi les étoiles. Si tu as besoin, appelle-moi Je serai là.
Elle sanglote, cherche à le retenir, mais limage devient floue, il disparaît comme une brume
Promets-moi de vivre, Élise.
Dun coup, elle se réveille en sursaut. Sa chambre, la lumière de la lune, tout est là. Son oreiller est mouillé de larmes, son cœur tambourine.
Elle pousse un cri, brut, déchirant la nuit. En un instant, ses parents et Paul accourent.
Ma chérie, quest-ce quil y a ? Sa mère saccroche à ses mains, paniquée.
Où as-tu mal ? Demande Paul, cherchant ce qui aurait pu la blesser.
Élise ne répond pas. Elle seffondre, secouée de sanglots silencieux. Elle revoit le visage de Maxence, entend encore son dernier mot.
Promets-le-moi
Et au travers des larmes, elle murmure :
Je le promets
Sa mère la serre dans les bras, la berce comme quand elle était toute petite, Paul lui pose une main sur lépaule. Aucun mot na dimportance, leur simple présence suffit.
Élise, enfouie dans le giron maternel, tente dimaginer la suite : comment respirer, manger, marcher, sourire sans lui ? Mais au fond delle, une étincelle nouvelle grandit : sil croit en elle, sil lui demande de vivre, elle va essayer.
Ne serait-ce que pour lui.
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Un soir pluvieux, la famille se réunit au salon. Le thé refroidit dans les tasses, lambiance est lourde.
On devrait déménager, commence Paul, regardant Élise. Ici, chaque recoin te rappelle Maxence. Chaque promenade, chaque coin de rue, cest une douleur de plus.
Élise, recroquevillée dans un fauteuil, ne contredit pas. Dehors, la pluie étire ses trainées sur les vitres, effaçant les contours familiers. Elle a le visage blême, mais dans son regard, la vacuité sestompe un peu.
Ce serait plus facile ailleurs, renchérit la mère, effleurant sa main. Un nouvel environnement, de nouvelles rencontres Ça peut taider à tourner la page.
Élise tourne lentement la tête, la voix douce mais non résignée.
Où ça ?
Jai une piste à Marseille, explique Paul. Un ami ma proposé un poste dans son entreprise. On peut louer un appartement et voir comment ça se passe.
Tu trouveras aussi une université adaptée, ajoute la mère. On va tout organiser. Ce qui compte, cest que tu ailles mieux.
Élise repense à toutes les images du passé : les rires sur le banc, les balades main dans la main, les bouquets de marguerites à la sortie du lycée. Tout ici la ramène à lui ; rester, cest revivre la douleur sans cesse.
Daccord, dit-elle enfin. Partons.
Cest une décision empreinte damertume mais teintée despoir. Cest surtout son premier vrai choix, depuis longtemps.
Les semaines suivantes filent dans le tumulte des cartons et des adieux. Élise reste détachée, observant plutôt quagissant. Un à un, ses souvenirs trouvent place dans des boîtes : un porte-clés offert par Maxence, une vieille photo, un ticket de cinéma jauni elle sattarde sur chaque objet avant de le ranger.
Le jour du départ, elle sinstalle une dernière fois au balcon, embrassant des yeux la cour qui a vu naître son histoire damour. Son cœur se serre, mais cette fois, elle ne se laisse pas engloutir par la douleur. Je tiendrai bon, se répète-t-elle. Je dois tenir.
La nouvelle ville, Marseille, les accueille sous un ciel pâle et des bruits inconnus. Leur appartement est vaste et clair. Élise traîne longtemps à la fenêtre, découvrant les rues inconnues, les passants pressés, le port au loin. Tout lui semble neuf, presque libérateur. Pas de souvenirs à chaque coin, rien que des débuts.
Les premiers jours sont difficiles. Élise séveille encore dans létrangeté, regrette les repères perdus, ses amis. Certaines nuits, Maxence revient dans ses rêves, sourire calme, phrases rassurantes. Elle se réveille avec les joues mouillées de larmes.
Petit à petit cependant, elle souvre à la nouveauté : quelques tulipes éclosent dans le parc voisin, le serveur du café den bas se souvient de ses goûts, lui sourit plus largement quand il la revoit.
Ce sont des infimes progrès, mais qui comptent. Élise ne veut pas oublier Maxence, elle sait quelle ny arrivera jamais. Continuer à vivre nest pas trahir sa mémoire, cest réaliser sa dernière volonté, cette simple demande : vis.
Elle reprend les cours, aide sa mère dans la maison, promène parfois avec Paul dans les ruelles du centre. Chaque jour reste une lutte, mais chaque jour amène son lot de découvertes nouvelles qui ne remplacent pas lancien, mais qui complètent, doucement.
Au fond delle, elle sent quil la regarde.
Et quil est fier delle.
Parce quelle tient debout.
Parce quelle vit.