Simplement continuer à vivre

Juste continuer à vivre

Journal de Louna

Petite, javais cette énergie folle et deux couettes brunes qui dansaient derrière moi à chaque course effrénée sur la grande véranda de la maison de campagne. Mes joues rosissaient sous les éclats de rire, mes yeux pétillaient du bonheur simple des vacances. Ce jour-là, jai vu Arthur, lami de mon grand frère Julien, qui quittait la maison dun pas tranquille. Jai stoppé net dans mon jeu, le souffle court, jai foncé vers lui sans réfléchir.

Je me suis agrippée à sa main avec mes petites paumes encore tièdes de soleil, levant vers lui un regard denfant rempli de promesses, puis jai lâché un éclat de rire :

Je ne te lâcherai jamais ! Quand je serai grande, je tépouserai, cest sûr ! Attendsmoi !

Arthur na pas tout de suite su quoi répondre. Ses sourcils se sont levés détonnement, puis son visage sest détendu en un sourire doux et amusé. Ses yeux brillaient dune tendresse sincère, teintée dune pointe de malice.

Je tattendrai, ma petite Louna.

Il a ébouriffé mes cheveux, et mes couettes se sont encore plus emmêlées. Jai plissé les yeux puis jai recommencé à sourire, décidée à ne pas le lâcher.

Mais, dici là, travaille bien à lécole, écoute tes parents pour être digne de devenir ma fiancée, cest important, ça !

Son ton nétait pas sévère il y avait cette complicité particulière dans sa voix que seuls les adultes attentifs savent offrir aux enfants. Je me suis figée, feignant la réflexion sérieuse, puis jai hoché la tête vigoureusement en resserrant mes doigts sur sa main.

Daccord ! Je serai la meilleure, tu vas voir !

Le jardin sentait la confiture, la lumière de lété vibrait tout autour Jy croyais fermement : toutes mes illusions pouvaient se réaliser, dans un avenir radieux où rien ne pouvait nous séparer.

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Des années plus tard, installée à mon bureau à Lyon, je tournais nerveusement une page de mon manuel de mathématiques, incapable de fixer mon attention. Le crépuscule tombait derrière la fenêtre, et la maison me paraissait inhabituellement silencieuse, à part la rumeur sourde qui filtrait depuis la chambre de Julien. Jai tendu loreille sans vraiment le vouloir: il parlait à quelquun, sa voix animée, presque légère.

Puis un mot me parvint, comme un coup de tonnerre : Arthur. Mon cœur heurta sa cage brusquement. Jai posé mon cahier, me suis approchée de la porte de Julien sans bruit, loreille collée sur le bois. Je buvais ses paroles rendez-vous, café, “son sourire” Jai compris. Il parlait dune nouvelle fille dans la vie dArthur.

Je nai même pas réfléchi: jai bondi dans sa chambre à linstant où il raccrochait.

Arthur a une copine ? ai-je presque crié, la voix tremblante mais faussement décontractée.

Julien sest tourné, lair fatigué, pas irrité. Il savait, depuis longtemps, tout ce que je cachais maladroitement pour son meilleur ami. Cétait dans ma façon de parler dArthur, de guetter son arrivée, de mattarder sur ses photos.

Tu recommences ? Louna, tu as seize ans. Il faudrait que tu passes à autre chose. Ce nétait quune amourette denfant.

Mais jai relevé le menton, les bras croisés, refusant quon balaie mon amour du revers de la main.

Jamais ! ai-je répliqué, les boucles blondes volant autour de ma tête dans mon mouvement. Tu ne comprends rien, toi! Il finira par maimer, cest plus quun caprice denfant, cest vrai, cette fois !

Je me convainquais presque en laffirmant. Je gardais précieusement la mémoire de ses clins dœil, de ses sourires presque secrets, de toutes ces petites choses qui, pour moi, construisaient lévidence que tout était encore possible entre nous.

Julien me regardait en silence, conscient que ses arguments étaient inutiles. Mon amour pour Arthur était devenu bien autre chose que de la nostalgie. Cétait la force obscure qui me faisait tenir debout.

*********************

Un matin, à la lumière soudaine du soleil qui filtrai à travers les rideaux, je suis descendue à la cuisine dun bond, mon cœur battant la chamade. Jai croisé Julien, attablé à son café, préoccupé par son écran de tablette.

Il ma demandé de sortir avec lui! Jai lancé, trop émue pour articuler. Tu te rends compte? Il ma offert, pour mon anniversaire, une boîte à bijoux gravée à mon prénom et puis, il ma avoué quil attendait que jaie dix-huit ans pour parler de ses sentiments Arthur maime !

Javais encore le souffle court de ma montée descalier. Je caressais nerveusement mes cheveux, le sourire trop large pour mon visage, persuadée que le monde avait basculé du côté du bonheur.

Julien a déposé lentement sa tasse, affichant un large sourire de grand frère fier. Depuis des mois déjà, il avait bien vu quArthur narrêtait pas de demander de mes nouvelles, de senquérir de mes weekends, de ce que jaimais, de mes fleurs préférées. Il ne cessait de murmurer : “Elle est belle, ta sœur, et intelligente avec ça Vivement quelle ait ses dix-huit ans, tu ne seras pas contre, hein ?”

Julien lui répondait toujours le même : Si elle est heureuse, je le serai aussi. Il savait quArthur était fiable, sincère et honnête. En voyant mon bonheur daujourdhui, il sut quelle avait fait le bon choix.

Félicitations, a-t-il dit simplement, en se levant pour me prendre dans les bras. Je suis content pour vous deux.

Jai serré Julien très fort. À cet instant, jai cru que même le chat de la maison ronronnait plus fort, uni à ma joie intense.

********************

Puis tout a volé en éclats.

Je me souviens de ce corridor froid à lhôpital Édouard-Herriot, de la lumière pâle qui soulignait la couleur beige triste des murs. Jétais assise, brisée, incapable de bouger, dimaginer la suite. Dans ma tête, la scène ne cessait de repasser: la veille, Arthur et moi, penchés sur les croquis de notre future salle de mariage, nous disputant sur la couleur des rubans. Il avait plaisanté, mavait promis une journée parfaite. Et aujourdhui, il nétait plus là.

Un accident, une fraction de seconde stupide un chauffeur ayant perdu le contrôle, trois voitures fracassées, pas un survivant. Juste le vide, immense, définitif. Plus de futur, plus de projet.

Jai entendu les pas de Julien. Il sest agenouillé près de moi, ma entourée avec une délicatesse infinie, malgré ses propres larmes.

Louna ? Il faut que tu me parles Ten fermes pas.

Je lai regardé sans le voir, la voix sèche, lesprit ailleurs.

Je nai rien à dire Il ny a plus rien, Julien Je nai plus envie de rien.

Au poids de mes mots, il sest raidi, mais a tout fait pour me soutenir. Il a appelé notre mère, qui a débarqué dès son retour du travail, épuisée et hantée dinquiétude.

Ensuite, tout na été que brume. Jai cessé de parler, de manger, de ressentir quoi que ce soit. Même les médecins ne parvenaient pas à traverser la carapace. Ils ont fini par me donner un calmant. Jai sombré dans un sommeil gris, plein dombres, aussi lourd que le chagrin.

Quand jai rouvert les yeux, jétais dans ma chambre, les rideaux floraux, la petite bibliothèque, la photo de classe posée sur la table de nuit tout me semblait connu mais tellement distant. Julien discutait doucement avec maman, inquiet pour moi :

Je la trouve perdue Depuis petite, Arthur était tout pour elle. Que va-t-elle devenir?

Le temps guérit tout, chuchota maman, mais je savais à lentendre quelle ny croyait pas vraiment. Nous devons juste veiller sur elle, nous serons là.

À ces mots, je voulais crier que rien nallait jamais cicatriser, que tout était fini. Mais le courage me manquait pour même le leur dire.

Julien sest éloigné, maman ma caressé la main, inutilement. Il ne restait que le bruit de lhorloge, les respirations dans la maison vide, et mon désespoir.

********************

Le temps, ensuite, sest étiré, interminable. Neuf jours, puis quarante. Moi, figée devant la fenêtre de ma chambre, les genoux repliés contre le torse, fixant le jardin lyonnais devenu désert et froid. Je revoyais la vieille balançoire sous le marronnier: cétait là, lors dune soirée dorée de septembre, quArthur, les doigts tremblants, avait sorti la bague pour me demander en mariage. Javais tant ri de bonheur que je navais même pas attendu sa question pour répondre “oui”.

Désormais, cette scène me paraissait appartenir à une autre vie. Lhiver était venu, dehors les arbres squelettiques salignaient, mais moi, jétais restée bloquée à lautomne.

Louna, tu viens manger? proposa maman, la voix douce, posant une main glacée sur mon épaule.

Je nai pas faim.

Tu dois reprendre des forces Tu ne peux pas continuer comme ça.

Pour qui? soupirai-je, fixant toujours dehors. Je ne dois rien à personne.

Maman recula en titubant, incapable de trouver quoi dire. Elle quitta la pièce, laissant la porte ouverte, appuyée au mur, désemparée.

Il faut quelquun, un professionnel, souffla-t-elle à Julien dans le couloir. On ne va pas y arriver seuls.

Julien, abattu, a accepté de téléphoner à leur amie, la Docteure Morel.

Ce soir-là, quand la nuit grignota lentement la ville, jai fini par quitter la fenêtre. Fatiguée, jai glissé sous la couette. Les voix de mes parents résonnaient au loin. Jai fermé les yeux, priant pour dormir sans rêve, mais ce fut inutile.

Arthur mest apparu, tout à coup, dans ce demi-rêve douloureux. Il me regardait avec cette même chaleur quavant. Seulement, ses traits étaient tendus, sévères.

Louna, regarde-toi Tu ne peux pas continuer comme ça.

Ma voix restait muette, incapable de sextérioriser.

Tu es forte. Tu las toujours été, tu peux surmonter ça, je te le promets.

Je cherchais à le toucher, mais il nétait déjà plus que lumière.

Jy arrive pas, jai trop mal

Tu peux. Continue vis. Pour toi, pour moi. Je suis là, quelque part, et je resterai toujours là-haut, dans les étoiles. Continue à avancer, sil te plaît.

Son visage seffaçait déjà ; jai voulu hurler “reste”, mais il ne restait quun souffle, un mot :

Promets-moi.

Je me suis réveillée en larmes, le cœur en lambeaux. Je me suis effondrée sur mon lit, incapable de respirer vraiment.

Jai crié, à en briser le silence nocturne. Maman et Julien ont accouru, paniqués, me serrant, me questionnant, mais je sanglotais trop fort. Finalement, dans ce chaos, jai murmuré:

Je promets

Ils mont entourée. Je nétais plus seule, même si je navais aucune idée de comment reprendre le cours de ma vie. Mais au moins, je voulais essayer. Juste essayer.

********************

Quelques semaines plus tard, assis tous ensemble dans le salon, les tasses de thé laissées intactes, Julien lança ce que nous nosions dire à voix haute:

Je crois quon devrait déménager. Ici à Lyon, tout te ramène à lui, Louna. Peut-être quailleurs tu pourrais enfin respirer.

Maman hocha la tête, inquiète.

À Nantes, ce serait plus simple. Nouveau cadre, nouvelles rencontres, tu pourrais reprendre des études plus sereinement.

Je suis restée comme toujours, muette, la tête contre le dossier du fauteuil, mais cette fois jai réussi à répondre :

Si cest possible oui. Tentons.

Ce fut un déchirement. Penser à quitter la maison, où chaque détail avait lodeur dArthur Mais cétait une décision, la première depuis longtemps.

Les semaines suivantes, tout senchaîna. Boîtes à fermer, papiers à signer, trajets à organiser. Je participais peu, déambulant comme une ombre, jetant parfois un objet dans un carton une carte postale dArthur, un ticket de cinéma, un marque-page oublié. Mais je savais que je ne pouvais plus vivre dans les souvenirs. Il fallait écrire autre chose, même si cétait effrayant.

Le jour du départ, jai essayé de regarder le jardin une dernière fois, le cœur serré, puis je me suis promis de ne jamais oublier, mais de ne pas menchaîner non plus.

Nantes, cest la pluie, le vent de lAtlantique, les visages inconnus dans le tramway. Mais aussi la lumière de ma nouvelle chambre, la rue animée sous ma fenêtre, un air peut-être plus léger. Ici, il ny avait plus de traces dArthur, mais il y avait de lespace pour la suite. Jai erré les premiers jours, comme une étrangère dans ma propre vie. Parfois, la nuit, je pliais sous le poids de labsence.

Puis, jai commencé à remarquer les petits riens: une librairie où le vendeur me salua avec chaleur, un parc où je posais un livre sur un banc, un café à langle où lon apprenait mon prénom. Ce nétait pas la joie, mais ce nétait plus la nuit complète.

Je continuerai daimer Arthur, toujours. Mais jai compris: continuer, ce nest pas trahir sa mémoire. Cest honorer ce quil ma demandé.

Petit à petit, je réapprends à vivre. Pour moi. Pour lui.

Et au fond de moi, je crois quil me regarde.

Il doit être fier.

Parce que je continue.

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