Si tu crois que je ne fais rien pour toi, essaie donc de vivre sans moi !” — Une épouse à bout de pa…

**Journal de Pierre 15 Octobre**

« Si tu penses que je ne fais rien pour toi, essaie de vivre sans moi ! » a lâché ma femme hier soir.

Le silence de lappartement ce soir-là était particulièrement lourd. Camille remuait lentement la soupe à loignon, écoutant le tic-tac monotone de lhorloge normande accrochée au mur. Autrefois, ce bruit lénervait, quand la maison résonnait encore des rires de nos fils et de leur agitation constante. Désormais, cétait son seul interlocuteur dans ce vide qui autrefois débordait de vie.

Elle a jeté un regard furtif vers moi. Comme dhabitude, jétais plongé dans mon téléphone, la lumière de lécran se reflétant sur mes lunettes. Autrefois, elle trouvait cela rassurant son mari, là, à ses côtés. Maintenant, cela ne suscitait plus quune sourde irritation.

« Le dîner est prêt, » a-t-elle dit dune voix neutre.

Jai hoché la tête sans lever les yeux. Elle a disposé les assiettes celles du service en porcelaine de Limoges, réservées aux occasions spéciales. Mais quelles occasions spéciales, désormais ? Les fils viennent rarement, pas encore de petits-enfants. Il ne reste plus que nous deux dans cet appartement parisien trop grand, chaque coin rappelant un passé plus joyeux.

Camille a versé la soupe, ajoutant avec soin du persil et de la ciboulette fraîche, cultivés sur le rebord de la fenêtre exprès pour mes plats préférés. À côté, elle a placé une baguette encore tiède, coupée en tranches.

Jai enfin posé mon téléphone et pris ma cuillère. Elle a retenu son souffle, guettant ma réaction. Première cuillerée. Deuxième. À la troisième, jai grimacé.

« Encore raté, » ai-je grogné en repoussant mon assiette.

Quelque chose sest brisé en elle. Elle a regardé ses mains rougies par leau chaude, la peau rude. Toute la journée, elle avait couru : lavé mes chemises, repassé mes pantalons, préparé cette maudite soupe. Sur la cuisinière, mon thé préféré mijotait encore celui quelle préparait toujours dune certaine façon, parce que « sinon, ce nest pas bon ».

Son regard sest posé sur la pile de linge repassé chaque pli impeccable, comme je lexigeais. Vingt-cinq ans. Vingt-cinq ans quelle pliait mes chemises dune manière précise, parce que « sinon, elles froissent ».

« Tu sais quoi » sa voix a tremblé, non de larmes, mais de colère. « Si tu penses que je ne fais rien pour toi, essaie de vivre sans moi ! »

Jai levé les yeux vraiment regardé ma femme pour la première fois de la soirée. Dans mon expression, une surprise incrédule, comme si je ne pouvais croire que cette femme silencieuse, docile, osait hausser le ton.

Camille sest levée dun coup. La chaise a grincé en reculant, mais elle sen moquait. Elle a attrapé son manteau vieux, acheté il y a trois ans, parce que « pourquoi en changer ? Celui-ci est encore bon ».

« Où vas-tu ? » ai-je demandé, une pointe dinquiétude dans la voix, mais elle ne mécoutait déjà plus.

La porte dentrée a claqué derrière elle. Lair frais du soir lui a fouetté le visage, et pour la première fois depuis des années, Camille a senti quelle pouvait respirer à pleins poumons. Elle ne savait pas où elle allait. Ni ce quelle ferait ensuite. Mais pour la première fois depuis longtemps, ce nétait pas la peur de linconnu qui lhabitait, mais une sensation grisante : la liberté.

**Journal de Pierre 16 Octobre**

Le petit studio du 5ᵉ arrondissement la accueillie avec un silence nouveau. Pas celui, oppressant, de notre appartement, mais quelque chose de léger, presque aérien. Ici, pas dhorloge mesurant les minutes de sa vie, pas de regards réprobateurs ni de sempiternels « Pourquoi tu as ».

Elle sest réveillée tôt lhabitude ancrée depuis des années de se lever à six heures pour préparer le petit-déjeuner, repasser mes chemises, préparer mon sac Mais aujourdhui, tout était différent. Allongée dans un lit étranger, elle a regardé les rayons du soleil glisser lentement sur le mur. Personne pour la presser, exiger son attention, attendre quelle serve.

« Je peux juste rester là, » a-t-elle murmuré, riant doucement de cette pensée.

Mais les vieilles habitudes ont la peau dure. Ses mains voulaient encore faire le lit, épousseter, entamer la routine ménagère. Elle sest arrêtée net :

« Non. Aujourdhui, je fais ce que *je* veux. »

Devant le miroir de la salle de bains, elle sest observée longuement. Quand sétait-elle vraiment regardée pour la dernière fois ? Pas un coup dœil furtif avant de sortir, mais *vraiment* regardé ? Les rides autour de ses yeux sétaient creusées, ses cheveux grisonnaient davantage. Mais ses yeux ses yeux semblaient vivants.

Dehors, lair était vif. Ce matin doctobre sentait les feuilles mortes et le café du bistrot du coin. Autrefois, elle passait devant sans sarrêter, pressée par les courses. « Du gaspillage », disais-je toujours. Et elle acquiesçait, se convainquant que le café maison était meilleur.

La clochette a tinté à son entrée. Lintérieur sentait la viennoiserie fraîche et la cannelle. Elle sest figée sur le seuil, se sentant presque intrus

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