Sergueï a perdu sa sœur : il est parti au village pour l’inhumer, tandis que son épouse Tamara est restée à la maison pour raisons de santé

Le décès de la sœur de Michel ma bouleversé. Cest moi qui ai dû partir, seul, au fin fond dun petit village du Poitou pour linhumer. Ma femme, Chantal, na pas pu faire le déplacement : sa santé ne lui permet plus grand-chose. Elle savait bien que je reviendrais ce soir-là et, en prévoyance, elle avait tout préparé. Dans les assiettes, elle avait déposé de la purée de pommes de terre et quelques boulettes de viande. Jentrai dans la cuisine.

Tu arrives juste à temps pour le dîner, dit Chantal.

Je suis resté muet un instant, observant ma femme dun air étrange.

Quest-ce qui se passe ? sétonna-t-elle.

Je ne suis pas rentré seul, lâchai-je soudainement.

Pas seul ? Mais avec qui ? demanda Chantal, surprise.

Moi qui croyais que la vieillesse serait synonyme de tranquillité Aujourdhui, allongé dans mon lit, je repense à tout ce que la vie ma donné et repris, surtout ces trois dernières années.

À cette époque, nous étions encore deux à la maison. Javais tout juste soixante-deux ans. Le décès de ma sœur nous avait frappés de plein fouet elle vivait seule, là-bas, à la campagne. Jai dû y aller, organiser ses funérailles. Mais en revenant

En rentrant, jai poussé devant moi une gamine frêle.

Chantal, voici la petite-fille de ma sœur. Elle sappelle Élodie.

Chantal posa un regard strict sur la fillette, puis, dun air sombre, me fixa, mais finit tout de même par dire :

Entre, Élodie. Je mets la table.

Chantal avait anticipé mon retour, tout était prêt et chaud. Dans les assiettes, la purée de pommes de terre et des boulettes.

Assieds-toi, Élodie. Sers-toi, dit-elle en tâchant de se montrer douce.

La fillette se mit à manger. Chantal lança à mon intention un signe de tête, nous sommes partis nous enfermer dans la chambre.

Michel, quest-ce que tout cela veut dire ? me chuchota-t-elle derrière la porte.

Chantal, il faut quon la garde chez nous. Elle na plus personne.

Et ta nièce ?

Elle nétait même pas là aux obsèques de sa mère Ma sœur a élevé Élodie seule depuis ses trois ans, soupirai-je. À présent, la gamine na vraiment plus personne.

Michel, nous sommes à la retraite. On na déjà pas la santé Elle a quel âge ?

Douze ans.

Tu veux dire quon devra sen occuper au moins jusquà ses vingt ans

On touchera une aide pour elle. On vendra la maison de ma sœur dans six mois, jai déjà réglé ça. Elle était toute petite et vieille, mais on a un peu déconomies, nous aussi. Laurence et Bernard nous aideront sil le faut, ce sont nos enfants après tout.

Ils ont déjà bien assez de soucis ! Leurs gosses sont tous à lécole, et dans cinq ans, ça commencera à se marier Ce sont nos petits-enfants, même sils vivent loin. On voulait justement pouvoir les aider !

Chantal, mais Élodie aussi, cest la petite-fille de ma sœur.

Par alliance, rétorqua-t-elle en haussant les épaules. Bon, allons manger, le repas refroidit !

En entrant dans la cuisine, la fillette nous regarda avec inquiétude, elle avait visiblement saisi une partie de notre discussion. Elle se leva.

Mamie Chantal, ne me renvoyez pas ! Jai plus que vous et papi. Je vous aiderai, je le promets

Ça va, reste ici, dit Chantal.

Une année passa. Michel est parti, lui aussi. Les enfants sont venus, ils ont rendu hommage à leur père, puis ils se sont assis à table avec moi. Élodie est allée chez les voisins, consciente que les adultes discutaient entre eux, que sa présence serait de trop.

Maman, pourquoi tu gardes cette gamine ? demanda ma fille Laurence.

Cest la petite-fille de Michel murmurai-je, les larmes aux yeux. Et puis, elle na vraiment nulle part où aller.

On pourrait la confier à un foyer, proposa ma fille. Tu nes plus toute jeune, maman. Ce nest pas raisonnable dassumer cela à ton âge.

Je suis toute seule, vous venez de moins en moins souvent, jai la santé fragile Au moins, jai quelquun à la maison, repris-je en sanglotant.

Écoute, Laurence, intervint Bernard en posant la main sur lépaule de sa sœur, ce serait vraiment difficile pour maman toute seule. Que la gamine reste avec elle.

Ils restèrent un jour de plus, puis repartirent ils ont chacun trois enfants, de quoi soccuper.

Je me retrouvai seule avec ma « petite-fille par alliance ». Élodie est une gentille fille, treize ans à peine, et déjà elle faisait tout pour mépauler, même si nos liens nétaient pas de sang.

Ma santé déclina de plus en plus. Laurence et Bernard sont revenus.

Je ne vais vraiment pas bien, jai du mal à bouger, soupirai-je le lendemain matin. Heureusement quÉlodie est là. Je veux lui léguer lappartement.

Tu plaisantes, maman ? soffusqua Laurence. Tu as six petits-enfants de sang ! Ma Claire a déjà quatorze ans, et la Marion de Bernard quinze. Tu sais bien que dans peu de temps, elles penseront à se marier

Qui dentre eux veut veiller sur leur vieille grand-mère ? ironisai-je.

Cest les vacances, proposa aussitôt ma fille. Je vais appeler, ils viendront passer lété avec toi.

Trois jours après, effectivement, les petites-filles sont arrivées, et leurs parents sont partis. Pour Élodie, rebelote, direction les voisins gentils, qui eurent à nouveau la bonté de laccueillir.

Marion et Claire étaient ravies dêtre avec leur grand-mère, sans personne pour les surveiller

Dès le premier jour, elles sont sorties jusquà très tard. À leur retour, leur grand-mère était allongée, incapable de se lever, et rien nétait prêt à manger. Quand elle leur demanda de laider à aller aux toilettes, les filles firent la grimace ce nétait clairement pas ce quelles étaient venues faire. Mais il le fallut.

La nuit, mamie réclama à boire plusieurs fois avant que Marion, à moitié éveillée, finisse par lui en apporter. Quand elle demanda de nouveau à être accompagnée aux toilettes, les petites-filles sengueulèrent pour savoir à qui le tour.

Le lendemain, il fallut préparer à manger, donner à manger à mamie. Heureusement, elle a quand même réussi à marcher jusquà la cuisine.

Toujours est-il quen deux jours, leur humeur sassombrit. Quand je leur ai demandé de maider à me laver, elles en ont eu assez. Coup de fil à leurs parents, et dès le lendemain, elles sont parties.

Je suis donc restée seule avec celle qui nest même pas ma petite-fille de sang. Difficilement, je me levai.

Ainsi un an passa.

Lappartement entier dépend désormais dune gamine de quinze ans. Élodie vient dentrer en seconde, elle assure à lécole, gère la maison, veille sur moi. Mais mes pensées sont de plus en plus lourdes

« Songe donc, elle na pas mon sang, mais elle ne me laisse pas tomber. Certes, elle na nulle part où aller, mais dans trois, cinq ans Il faut que je lui donne lappartement. Mes enfants comprendront, jespère. »

Je me suis levée avec peine. Jai pris mon téléphone un modèle dernier cri, que mavait offert Michel pour mes soixante ans, il mavait tout expliqué, patiemment. Jai trouvé ladresse dun notaire et lai appelé.

Il est venu dès le lendemain et a tout réglé dans la règle.

Jai aussitôt informé mes enfants. Dans la journée, ils rappliquèrent. Un appartement de trois pièces, au deuxième étage, dans un quartier prisé de Nantes

Maman, tu étais peut-être un peu hâtive, lança Laurence. Viens vivre chez moi, puis chez Bernard, un mois sur deux, et on vendra lappartement.

Et Élodie ?

On pourra la placer en foyer. Nous, tes petits-enfants « officiels », on prendra soin de toi.

Je sais déjà comment vous prenez soin de moi. Avec Élodie, je suis plus en sécurité. Et puis, vos va-et-vient, non merci.

Laisse, Laurence, coupa Bernard. Si maman se sent bien avec Élodie, cest le plus important. Elle a choisi, laissons comme ça.

Après avoir passé quelques jours ici, mes enfants sont repartis. Élodie est revenue dès quils sont partis.

Mamie, pourquoi tonton Bernard et tata Laurence sont venus ?

Oh, juste en visite, répondis-je en souriant. Viens tasseoir près de moi, jai quelque chose à te dire.

Mamie, tu as lair mystérieuse

Passe-moi la pochette sur le buffet, veux-tu ?

La gamine obéit et vint sasseoir sur la chaise à côté de moi.

Jai mis lappartement à ton nom. Tous les papiers sont là.

Mamie, pourquoi tu fais ça ? Je ne suis même pas ta petite-fille.

Ma chérie, pour moi tu es ce que jai de plus précieux ! Ne mabandonne pas, daccord ?

Comment peux-tu dire ça, mamie ? Toi non plus, tu es tout ce que jai au monde

Jai compris ce jour-là quen vieillissant, le véritable lien nest pas celui du sang, mais celui du cœur et de la fidélité.

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