Serguei a emmené sa fiancée Irina s’installer dans un village français, dans la maison de sa grand-mère qu’il avait héritée

Il y a bien longtemps, je me souviens, Émile ramena sa fiancée, Clémence, pour sinstaller dans un village paisible du Limousin. Une vieille maison appartenant autrefois à sa grand-mère lui était revenue en héritage. Les jeunes amoureux avaient pris leurs marques, retapé la demeure, et bâti petit à petit leur nouvelle vie, élevant quelques bêtes, cultivant un potager… Les débuts furent difficiles, mais emplis despoir et de complicité.

Un beau matin dautomne, la sœur dÉmile, Delphine, débarqua du Havre avec ses trois enfants à la traîne.

Tu sais que jai déjà vécu ici, avant toi ? lança-t-elle à son frère en sinstallant, la voix haute et les bras chargés. Je venais voir Mamie, enfant. Cette fois, jai décidé de me reposer au bord de la mer ! Je vais peut-être vous laisser les enfants ici, à la campagne.

Émile, déconcerté, répondit dun air las :
Mais qui sen occupera ? Tu sais bien que nous travaillons tous les deux…

Soudain, un vacarme étrange retentit dehors. Émile se précipita à la fenêtre, le cœur serré, craignant les pires frasques des enfants de sa sœur.

En vérité, pour Émile, quitter la ville sétait imposé presque par obligation : à Paris, il logeait chez Delphine, dans une chambre exiguë partagée avec laîné de ses neveux. Delphine nétait jamais satisfaite de la présence de son frère. Elle sadoucissait à peine le jour où il lui remettait son salaire, prix de son hébergement, mais le reste du temps lui trouvait mille défauts.

Émile avait droit à toutes les corvées domestiques : secouer tapis et couvertures chaque week-end, sortir les enfants un, trois et six ans au parc. Quant au mari de Delphine, il était constamment absent, soit pour suivre des cours à Montpellier, soit flâner entre copains ou se reposer chez ses parents.

Clémence savait tout cela. Elle savait aussi quÉmile, malgré un poste stable et honnête, ne gardait jamais un sou pour lui-même : tout finissait dans les mains de sa sœur. Quand il avait commencé à garder quelques euros pour ses sorties avec Clémence, Delphine avait failli le jeter dehors. Il avait dû travailler deux semaines de plus pour la calmer.

Une fois chassé, Émile neut dautre choix que de sinstaller chez Clémence, dans la petite chambre quelle occupait à la cité universitaire.

Le retour au village fut pour eux comme une renaissance. Les voisins, ayant connu Émile enfant, leur ouvrirent leur porte. La mère dÉmile résidait dans le Cantal, les parents de Clémence à lautre bout de la France. Ils étaient livrés à eux-mêmes.

Ils se marièrent discrètement à la mairie. Clémence trouva un emploi à la maternelle du village, Émile à la scierie. Une voisine, vieille fermière, leur céda une chèvre, quelle ne pouvait plus soigner, en échange dun litre quotidien de lait frais. Ensuite vint le tour des poules et des moutons.

Les salaires étaient modestes, mais leur petit élevage et le talent de couture de Clémence, qui faisait des retouches pour les voisines, arrondissaient les fins de mois. Un bonheur simple, culminant à la naissance de leur fils, Léo, qui avait déjà trois ans lorsque Clémence reprit le travail.

Cest à ce moment-là que Delphine, quils navaient plus revue depuis le départ dÉmile de Paris, décida de leur imposer sa visite.

Ses enfants avaient grandi, son mari, fidèle à ses habitudes, avait préféré rester chez ses parents.

Tu sais, je venais voir Mamie, mais je ne restais jamais longtemps, lança Delphine à la cantonade. Sans les parents, je mennuyais vite. Contrairement à ton frère, ajouta-t-elle en sadressant à Clémence, qui passait tous ses étés ici Moi, la campagne ma toujours paru ennuyeuse. Cette fois, jirai me détendre à Biarritz ! Les enfants resteront chez vous, à la ferme.

Et qui veillera sur eux ? demanda Émile, interloqué. Il y a des jours où je dois partir tôt à la scierie et rentrer tard !

Ce nest que la campagne, que peut-il leur arriver ? Ils se garderont bien entre eux ! répondit Delphine, désinvolte.

Reste donc pour les surveiller toi-même ! Clémence nacceptera jamais, répliqua-t-il.

Pourquoi demander son avis ? Tu es mon frère, tu la préviens, et voilà. Et mon mari, tu le sais bien, ne viendra pas il se ressource loin de nous.

Toute une vie à fuir les siens, soupira Émile.

Le temps que le frère et la sœur débattent, les enfants de Delphine mettaient la maison sens dessus dessous. Un immense chahut retentit soudain : les enfants avaient ouvert la porte de létable, et un porcelet séchappait en courant dans tout le jardin.

Émile eut toutes les peines du monde à le rattraper, les plates-bandes piétinées derrière lui. Bientôt, cétait la chèvre et ses chevreaux qui étaient dehors, et la moitié des choux disparut sous leurs coups de dents. Clémence était au désespoir, Émile en colère, mais les enfants séclipsaient déjà.

Ce sont des gosses, et puis, cest la campagne ! soffusqua Delphine. Ils jouent avec les chèvres, où est le mal ?

Notre petit Léo ne fait jamais cela !

Il a le temps den faire autant plus tard.

Il sait quil ne faut pas !

À peine avaient-ils regagné le calme quun nouveau vacarme éclatait. Les enfants voulaient voir les poules, des spécimens rares au plumage doré, qui pondaient des œufs aux couleurs incroyables. Le coq fonça sur eux quand ils eurent entrebâillé la porte.

Mais quest-ce que cest que ce village, sexclama Delphine ! Tu ne sais donc pas tenir une ferme ?

Le coq ny est pour rien ; dis à tes enfants de ne pas ouvrir partout.

Ta femme pourrait prendre des congés pour surveiller, non ? Je ne veux pas dennuis pendant mon absence.

Ils nont pas encore approché le chien… Et le voisin a un taureau, quil soit dit ! Les vaches passent deux fois par jour. Des oies méchantes de lautre côté de la clôture plus féroces que notre coq. Et la nuit, je ne recommande pas de sortir.

Tu veux me faire peur ?! sexclama Delphine.

Je préfère te prévenir, rétorqua Émile.

Cest alors quun voisin amena laîné de Delphine par loreille : il avait tenté de fumer derrière la grange.

Sil y avait eu un incendie, tout est sec ici ! maugréa le voisin. Mais cest qui, ces gens ?

Non, ma chère sœur. Je nai pas envie de soucis. Emmène tes enfants avec toi, amusez-vous à la mer, mais veille à ce quils ne fassent pas fuir les requins, lança Émile dun ton dironie.

Vous êtes tous étranges, ici, semporta Delphine, tout ce village ! Et moi qui tai hébergé à Paris !

Un an seulement, et je ne lavais pas choisi. Je tai même donné tout mon salaire, tu ten souviens ?

On sen va. Je vous emmène chez Mamie et Papy, déclara-t-elle sèchement à sa progéniture.

Non, on veut rester avec toi !

Ce nest pas discutable !

Au matin, Delphine et ses enfants sen allèrent. Longtemps après, Émile et Clémence repensèrent à cette visite mémorable, se félicitant davoir choisi la paix de la campagne, loin du tumulte et des exigences de la ville…

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: