Il y a bien des années, jarrivai dans un paisible village du Périgord pour rendre visite à ma tante, la sœur aînée de ma mère. Ma mère, avant de séteindre, mavait supplié de veiller sur elle. Ma tante tante Eugénie était une petite femme âgée et menue, dont la santé déclinait lentement. Si souvent, javais tenté de la convaincre de quitter sa vieille maison pour venir vivre avec moi à Bordeaux. Je lui parlais dune chambre rien quà elle, dun jardin paisible, de voisines de son âge avec qui elle pourrait bavarder. Mais tante Eugénie, avec un entêtement bien campagnard, refusait dabandonner son foyer denfance.
Ainsi, jétais contraint de prendre, chaque saison, cinq jours sans solde à mon travail afin de venir laider. Deux jours entiers étaient avalés par le trajet aller-retour, et il me restait trois petits jours pour lassister dans les tâches ménagères et le jardin. Heureusement, mon poste de chef de service me donnait un peu de latitude, dautant que le directeur un compagnon de longue date comprenait la situation.
Ce printemps-là, submergé par le travail, je navais pu me libérer en mars comme dhabitude, narrivant à la campagne quà la fin avril. Mais lhiver avait durement frappé tante Eugénie, et sa voisine, madame Marguerite, mapprit quon avait déjà dû appeler les urgences deux fois.
« Pourquoi ne mavoir rien dit ? » mindignai-je, me souvenant que toutes mes tentatives pour prendre des nouvelles sétaient heurtées à des « tout va bien ».
Marguerite soupira: « Elle ma fait jurer de ne pas tinquiéter, quil ne fallait pas que tu te déranges pour elle. Elle disait : Jattendrai la fin, tu préviendras alors. »
Jallais faire quelques courses au village du sucre, du sel, les commissions de ma tante et jen profitai pour prendre tout le nécessaire : riz, lentilles, boîtes de conserve, lait concentré sucré. En rentrant, quelle ne fut pas ma surprise de trouver devant le perron un chiot de berger, massif, à la tête grosse et au museau fin ; il semblait avoir cinq mois à peine.
« Doù te vient ce chiot, tante Eugénie ? »
Elle sourit : « Il sest invité chez moi il y a un mois. Jai ouvert la barrière et je lai trouvé là, grelottant, tout maigre. Je lai adopté, il égaye mes journées. »
Je caressai la tête du chiot et, confiant, il posa son museau sur mon genou. Jadorais les chiens, même si, dans mon enfance, mes parents ne me permirent jamais den avoir. Désormais, avec ma femme Édith, la vie ne se prêtait plus aux animaux. Il y eut bien une chatte un temps, disparue depuis. Nous navions pas denfants, lunique regret de notre couple ; alors nous voyagions beaucoup, rien que tous deux.
« Comment las-tu appelé, ta trouvaille? »
« Célestin. Cétait le nom de mon vieux chat. »
Je ris: « Appeler un chien dun nom de chat, est-ce bien sérieux? »
Ma tante haussa les épaules: « Quimporte, tant quil me répond. »
Durant ces quelques jours, Célestin me suivait partout. Puis vint lheure de repartir. Avant de prendre le train, jinsistai auprès dEugénie: « Promets-moi de ne rien me cacher si ta santé faiblit. Appelle-moi, réclame des médicaments au besoin, nhésite pas. »
Elle me sourit, résignée : « Je ten demande déjà trop, mon garçon. Mais la fin nest plus loin. »
Je répondis : « Tout au contraire, chaque jour de plus est précieux avec toi. »
Avant que je prenne congé, elle me fit promettre: « Sil marrive malheur, ne laisse pas Célestin à labandon. Prends-le, cest un être vivant, lui aussi. »
Jacquiesçai: « Je le recueillerai, cest juré. »
Un mois plus tard, la nouvelle tomba: tante Eugénie était morte. Nous organisâmes la cérémonie avec les voisins, puis, avec Célestin, nous allâmes ensemble au cimetière lui dire adieu.
Quand le jour du départ arriva, je pris Célestin avec muselière et laisse, et nous rejoignîmes la gare, doù le train pour Bordeaux partait. Jachetai nos billets pour un compartiment acceptant les animaux. À peine installés quun homme, assis près de la fenêtre, tourna vers nous des yeux ronds: le chien, hérissé, grognait.
Il sécria: « Mais cest un loup, votre bête ! Vous êtes fous de voyager avec ça ! »
Je répliquai: « Mais non, cest mon chien, Célestin, pas un loup. »
Mais lhomme insista, affirmant être chasseur, habitué à voir ces fauves. Je dus le calmer, et pour finir, il préféra passer lheure de trajet dans le couloir, nous laissant le compartiment.
Je regardai longuement Célestin et plaisantai: « Alors, mon vieux, serait-ce vrai, es-tu un loup caché sous lapparence dun chien? » Il posa simplement sa tête sur mes genoux et remua la queue quimportait, finalement, ce quil était.
La contrôleuse passa la tête dans la cabine: « Cest quoi, votre animal, un loup ou un berger ? »
Avec un air faussement inquiet, je répondis: « Une rare race de chien de recherche, très gentille. Vous voulez voir ses papiers ? »
Je fouillai mes poches, puis prétendis, lair catastrophé : « Ah, jai dû oublier ses documents à la billetterie Mais vous savez, sans papiers, on ne maurait même pas laissé réserver le billet. »
La contrôleuse acquiesça. En réalité, la fille de madame Marguerite travaillait à la gare, et avait fermer les yeux sur labsence de papiers.
Dès notre arrivée à Bordeaux, jemmenai Célestin à la clinique vétérinaire du quartier. La vétérinaire, en le voyant, me demanda : « Vous travaillez dans le cirque ? »
« Non, pas du tout. Pourquoi ? »
« Ce nest pas un chien, cest un loup, nest-ce pas? »
Je soupirai : « Oui, mais il vient de la campagne, pas dun cirque. Ma tante venait de mourir et je tenais la promesse que je lui avais faite, je lai amené chez moi. »
Elle examina Célestin et déclara: « Il sagit dun hybride, un parent loup, un parent berger allemand ce sont des animaux remarquables, fidèles et calmes. Nous allons le vacciner et le déclarer officiellement, pour que tout soit en règle. »
Ma femme sattacha très vite à Célestin : elle le lavait elle-même, le promenait et veillait à ses repas. Dix mois passèrent ; un jour, au moment des fêtes de fin dannée, Édith, fatiguée dêtre enfermée, décida demmener Célestin se dégourdir les pattes dans le parc voisin.
Alors quils longeaient les allées, Célestin dressa soudain les oreilles et fila dans la pénombre. Édith lappela, inquiète, mais il resta introuvable plusieurs minutes. Sur le point de mappeler, elle aperçut enfin mon compagnon : il ramenait dans ses mâchoires un petit paquet enveloppé.
Courant à leur rencontre, elle découvrit, bouleversée, un nourrisson vivant. Elle, qui était médecin, appela aussitôt les secours et la police. Les services arrivèrent rapidement. Nayant pas le droit de monter avec eux à cause du chien, Édith ramena Célestin à la maison et, aussitôt, repartit me chercher. Nous nous rendîmes ensemble à lhôpital.
Là, on nous apprit quil sagissait dune petite fille, âgée dun mois à peine et en bonne santé. Un mot laccompagnait : « Elle sappelle Bérénice, veuillez la confier à des gens de bien. » Édith demanda à voir lenfant ; en la serrant contre elle, elle sentit son cœur chavirer.
Nos regards se croisèrent, et je compris immédiatement ce quelle désirait. Elle se tourna vers lassistante sociale, déclarant quen tant que médecin, elle souhaitait adopter la fillette avec son époux, pour quelle ne soit pas confiée à lassistance publique plus longtemps.
Deux mois plus tard, la petite Bérénice fut officiellement accueillie chez nous, tout simplement parce quun chien ou était-ce un loup ? lavait menée jusquà nous, exauçant, sans le savoir, la dernière volonté dune vieille tante du Périgord.