Scandale au sein d’une famille aristocratique

Scandale dans une famille distinguée

Cest la fin ! soupira profondément Lydie Delacroix, touchant du bout de son mouchoir de dentelle le coin de ses yeux, tant et si bien que son époux, Éloi Delacroix, sinquiéta.

Ma douce Lydie, quoi donc ? Les petites gouttes ?

Oh, cesse de me parler de tes gouttes, Éloi ! Tu ne comprends donc pas ? Quelle honte ! Cest le déshonneur ! Notre famille est la risée de tous ! Regarde-la, elle na même pas lonce dun regret !

La seule héritière de la maison Delacroix naffichait effectivement aucune repentance. Elle ne répandait ni cendre sur sa tête, ni faisait rouler de perles salées le long de ses joues fines. Rien de tout cela.

Églantine Delacroix savourait des cerises. Ses longues jambes élégantes, dont sa mère vantait la ressemblance avec celles de feue la grand-mère, étoile au Ballet de lOpéra de Paris, étaient posées nonchalamment sur la rambarde du balcon. Tout en piquant une cerise du grand plat peint posé sur la table, elle visait et lançait le noyau dun revers étudié vers les massifs dhortensias. Cette conduite provoquait chaque fois, dans la logique torsadée du rêve, un soupir dimpuissance chez sa mère.

Églantine ! Cesse immédiatement ce manège ! Mais que timagines-tu ? Nous avons une conversation sérieuse et toi… toi…

Lydie Delacroix, éperdue, s’éloigna, décidée à absorber à grand bruit ses fameuses « gouttes ».

Églantine, ma chérie, ce nest pas une farce au moins ? Éloi laissa poindre lespoir dans sa voix avant de suivre son épouse.

Je ne plaisante pas, papa ! Et sil te plaît, explique à maman que toutes ses tentatives de me marier avec Maxime sont vouées à léchec. Je ne veux pas me marier, surtout pas avec lui ! Quelle ne se fasse pas dillusions.

Tu vas lui briser le cœur…

Papa, nexagère pas.

Peut-être pourrais-tu encore réfléchir… ?

Non, jai déjà refusé. Nous en avons parlé aujourdhui, cétait clair. Si tu navais pas compris, je répète : non, il ny aura pas de mariage.

Hélas…

Des lamentations venant du salon précipitèrent Éloi vers Lydie, tandis quÉglantine, sans émotion, piochait une autre cerise.

Seigneur, que vais-je dire à tout le monde ? Cest horrible ! Le restaurant réservé, les faire-part envoyés !

Maman, je ne tavais rien demandé ! chantonna-t-elle posément. Tu as décidé seule, à toi dassumer !

Cest cruel, ma fille ! Je voulais ce quil y a de mieux !

Et c’est raté, comme dhabitude, non ? ironisa Églantine en sétirant. Jai mes propres projets de vie, quelle déception pour toi.

Églantine ! La voix de Lydie se brisa, elle sanglota à nouveau. Tu te crois tout permis ?

Pour linstant ? Rien de particulier, maman. Elle ramassa les tasses refroidies et séloigna, sans un mot de plus. Je vois bien ce que tu vas dire ; je peux laver trois tasses sans en casser une seule, tu sais.

Direction la cuisine, laissant Lydie à ses mouchoirs.

Elle a le caractère de ta mère ! lança la martyre à son mari. Même les mêmes intonations… Mais quai-je fait pour mériter ça ?

La légendaire Régine Delacroix, étoile à la retraite, avait été un choc pour Lydie, la jeune épouse persuadée que sagesse rimait avec maturité et quun certain respect lui était dû. Mais Régine nentendait rien changer à sa façon dêtre, sous prétexte quun nouvel élément sétait greffé dans le nid.

Lydie, ma chère, quel parfum… Quelle intensité ! susurrait-elle en pinçant le nez dès que sa bru entrait.

Ce sont mes nouveaux effluves ! sourcils haussés, Lydie sindignait. Vous ne les appréciez pas ?

Probablement, mais faut-il vider tout le flacon dun coup ? Une goutte au poignet aurait suffi…

Lydie, qui avait la main lourde sur leau de toilette, boudait alors, bouche serrée.

En quoi lai-je contrariée ? geignait-elle auprès de son mari. Pourquoi est-elle ainsi ?

Maman a ce ton avec tout le monde, ma douce, cest sa façon dêtre.

Quelle la change ou je me fâche ! Et arrête de mappeler « ma douce » ! Je ne le supporte pas !

Régine nen démordait pas. Son sens de la répartie piquait la patience de Lydie, causant des querelles et un refroidissement dans les liens entre Éloi et sa mère jusquau jour où, au Théâtre des Champs-Élysées, un ami fit ce commentaire aussi douteux quélogieux :

Chère Lydie, vous avez tout de la grande dame ! Régine a fait de vous une véritable icône ! Ça, cest de léducation… Et quel style !

Comparée à sa belle-mère, Lydie hésita entre lirritation et la fierté. Cest vrai, Régine était un modèle. Lydie replia donc ses ailes, méditative, sage, et tira les bonnes leçons de chaque désagrément.

Elle resta polie mais distante avec Régine, puis, à la naissance dÉglantine, relégua les vieilles rancunes au placard. Régine adorait sa petite-fille, prêtant main forte dès que possible.

Dans ce clan tout de noblesse, tous gravitaient dans lart sauf Lydie, dentiste de profession. Le calme régnait. Églantine grandissait, enveloppée dattentions. Grand-mère et père cédaient à ses caprices, mais sa mère rêvait maladroitement que sa fille vive mieux que sa propre histoire.

Du passé de Lydie ? Nul nen savait rien, pas même Éloi ; il sentait bien quil ne fallait pas insister. Elle lui en était reconnaissante. Elle coupa net les ponts avec danciennes douleurs pour se consacrer à maintenant.

Elle nentretenait aucun rapport avec sa propre mère, pour des raisons graves dont elle se refusait le souvenir. Seule une photo dun petit garçon aux boucles dorées trônait dans un médaillon quelle ne quittait jamais. Son fils, disparu à deux ans : sa grand-mère lavait laissé quelques minutes pour acheter du lait, le berceau, la fenêtre ouverte, la touffeur dun été parisien… La tragédie.

Cette perte avait tout brûlé en elle, consumant jusquà la joie. Plus dappétit, plus de sommeil, la vie foudroyée avant davoir commencé. Son époux dalors, à lautre bout du monde en mission, fut divorcé presque aussitôt : trois ans dun mariage délabré, vite classé.

Après la paperasse, Lydie senfuit de Lyon pour Paris, valise légère, cœur de centenaire. Elle pensait avoir tout vécu, tout perdu, et que désormais, il ne resterait que de la cendre.

Croyait-elle…

Puis survint Éloi, un patient, la joue gonflée, pris par une rage de dents.

Ça fait longtemps ? demanda-t-elle sèchement.

Une semaine de calvaire !

Il serait temps de grandir, non ? Un adulte digne de ce nom ne se laisse pas aller ainsi !

Vous avez raison, je ne comprends rien… sourit Éloi, la douleur aux lèvres.

Dans ce sourire, quelque chose fit rêver Lydie, la laissant interdite, maladroite à même mélanger ses instruments. Elle en rougit jusquaux oreilles, Éloi détourna le regard.

Le travail en silence, mais, depuis la disparition du petit, cétait la première fois que ses gestes retrouvaient la grâce.

Bientôt, Éloi la raccompagnait patiemment, sans trop de mots, mais tout était compréhensible en silence. Lorsquil lui proposa le mariage, elle hésita.

Je me sens bien avec toi, mais… je ne sais pas si je pourrai te rendre heureux.

Pourquoi douter ?

Je ne veux pas denfants.

Pourquoi ?

Je ten parlerai, mais sans détails. Ensuite, tu réfléchis. Demande conseil à ta mère, tu laimes non ? Va la voir, prends ton temps.

Mais Éloi ne demanda rien à Régine. Pour la première fois, il raconta tout à sa mère. Elle fumait posément, ôta la cendre dans sa petite tasse de porcelaine, sassombrit à mesure puis, dune voix grave :

Tu laimes ?

Oui.

Alors ne réfléchis pas. Lamour, cest un trésor singulier, et son prix, quel quil soit, sera toujours moindre que sa valeur, comprends-tu ? Et puis, mieux vaut porter un trésor solide que se contenter dun bibelot qui senvole. La force viendra avec la justesse de jugement.

Leur conversation sarrêta là. Éloi présenta Lydie à Régine, qui lui donna laccolade rituelle et lemmena chez sa couturière préférée, puis ouvrit un vieux coffret hérité du grand-père.

Voici les bijoux de la famille Delacroix.

Oh, je nai pas besoin…

Mais si ! Tu es des nôtres. Choisis, mais porte-les avec finesse.

Au marché des Puces, en diamants, cest de la provocation, disait ma grand-mère. Sauf à Marseille là-bas, cest pour rendre folles de jalousie les poissonnières !

Lydie étonnée, se surprit à rire, chose oubliée depuis longtemps.

Régine la guida, Lydie résistait, mais finissait par apprécier la sagesse acérée de la danseuse. Et quand Lydie apprit quelle était enceinte, ce fut Régine qui reçut la nouvelle en premier.

Tu as lair verdâtre, Lydie. Un souci ? questionna Régine, de retour de la Côte dAzur.

Éloi absent, Régine relia deux indices et déclara sans appel :

Tu accoucheras chez Sophie, cest la meilleure sage-femme de Paris. Fais-moi confiance. De quoi as-tu peur ?

De ne pas tenir le choc…

Lydie, écoute-moi bien : ça, cest de la sottise ! Remercie le ciel et surtout bouge-toi ! Je vous ai à lœil, toi et ce bébé !

Oui… merci…

Tu me remercieras plus tard, quand je serai la vieille acariâtre du cinquième étage !

Églantine Delacroix vint au monde, hurleuse et bien portante. Régine la reçut à la maternité, reléguant le trousseau de dentelle, riant tout à son image :

Une vraie œuvre dart ! Bravo, Lydie !

Parole tenue : chaque semaine, Régine, célèbre dans tout Paris, laissait manteaux et talons pour laver, frotter, parfumer les draps, bercer et cajoler la petite, chantonnant comme toutes les mamies françaises :

Trésor de ma vie ! Puisses-tu toujours être en joie !

Chicaneries et chagrins seffacèrent.

Lydie avait trouvé ce qui lui manquait tant : une famille, une maison, un semblant de quiétude.

Non, elle noublia pas son petit Raphaël. Deux fois lan, Éloi lemmenait sur le tombeau familial, jamais elle ne mit le pied dans la ville denfance, jamais elle ne revit sa mère. Lydie attendait fébrile les fins de séjour, pressée de fuir les souvenirs persistants.

La routine sinstalla jusquaux dix ans dÉglantine. Ce jour où une lettre de sa mère tourna le rêve.

Seule Régine sut ce quelle contenait. Lydie la lui montra, demandant conseil.

Va. On nefface pas. On ne pardonne pas non plus, mais cest ta mère. Fouille dans ta mémoire denfant, tu trouveras un peu de lumière. Personne nest parfait, ni toi ni moi. Peut-être tu ne trouveras pas la force du pardon, alors tant pis. Mais cette conversation tappartient. Pour toi, pour Églantine. Noublie pas : je tépaulerai. Réfléchis.

Lydie partit, confiant Églantine à Régine.

Lentrevue fut brève : sa mère se réveilla un instant, serra sa main, murmura : « Pardon. »

Au retour, Régine remit lenfant à Lydie, lui glissant un « tu as bien fait ».

Le calme retrouvait ses droits, le tableau paraissait parfait. Mais pour Lydie, la paix était fictive. La fameuse toile daraignée dont parlait Régine, montait lentement, engluant sa pensée dans la peur irrationnelle.

Éloi, voyant ses angoisses, insista :

Tu la protèges trop, Églantine. Elle a besoin de sa vie, damis, de passions. Les parents, les grands-parents, cest bien, mais il y a un moment pour tout.

Tu ne comprends donc rien, Éloi ? Elle est une fille, tout peut arriver, je ne survivrai pas à une autre perte !

Pourquoi la perdrions-nous ? Éloi séchauffa.

Tout est possible ! À chaque instant ! Que fera-t-on alors regretter, devenir folle ?…

Éloi ne savait plus quoi tenter pour apaiser Lydie.

Ce fut encore Régine qui trouva la solution :

Inscrivez Églantine à la danse.

Pourquoi ? Elle a déjà trop dactivités !

Tout ça dehors ! La danse, avec un partenaire, cest ce quil lui faut.

Vraiment ?

Oui !

Ainsi, Églantine apprit les pas de valse avec Maxence, un garçon empoté, déposé un jeudi pluvieux par sa grand-mère à lécole de danse du quartier latin.

Quils apprennent… Ils sont bien trop grands, mais bon, soupira la professeure, sans savoir quÉglantine ne resterait pas dans lombre longtemps.

Au bout de trois ans, ils remportèrent la coupe de Paris, puis senchaînèrent les concours nationaux.

Maxence avait mué, devenu un jeune homme confiant, sûr de sa danse et de sa partenaire. Les rumeurs allaient bon train sur leur couple, mais Églantine, mystérieuse, laissait dire, ignorant que Lydie soccupait déjà de leur futur.

Après la remise des diplômes, Lydie annonça :

Je me suis décidée. Tu entreras en médecine, cest entendu.

Églantine, pourtant bonne élève, hésita jusquau bout, pesant chaque option dans le brouillard onirique du choix.

Mais, ma fille, nous pensions que tu avais dautres projets… Le sourire étrange de sa mère lui glaça la peau.

Lesquels ? Ai-je promis quelque chose ?

Non, tu es trop secrète. Mais jai parlé avec Maxence et ses parents.

Et alors ?

Tout est prêt : la noce, cet automne ! Jai vu avec ta grand-mère, elle nous trouvera un endroit magique, elle connaît tout Paris…

La noce ? Pour qui ?

Enfin, voyons ! Pour vous deux ! Un couple parfait sur scène et dans la vie !

Tu ne mas même pas demandé ? Églantine garda son calme.

Il me semblait que tout était réglé, ma petite.

Ne mappelle plus jamais « ma petite ». Églantine ramassa son sac et disparut, Lydie apprenant le soir quelle était chez Régine.

Et quespérais-tu ? lança Régine, sincère. Églantine nest pas une poupée ! Tu penses quil suffit de lui enfiler une robe, un voile et hop, devant Monsieur le Maire ? Allons, Lydie ! Je ne te reconnais plus.

Peu importe ! Cest mon enfant, je veux son bonheur ! Maxence laime !

Mais elle, laime-t-elle ? demanda Régine, lœil rieur. Son avis ne tintéresse donc pas ?

Je sais mieux quelle ce qui lui faut !

Pas du tout. Elle veut être chirurgienne, et cest un projet de valeur. Quest-ce qui teffraie ?

Tout ! Quelle étudie daccord, mais seulement si elle se marie avant ! Après, je serai tranquille.

Tranquille ? Cest ça, ton objectif ? Lenfermer dans une jolie cage dorée qui nest pas la sienne ?

Cette discussion est vaine. Le mariage aura lieu.

On verra, marmonna Régine. Pour moi, tu ne connais pas ta fille.

Effectivement. Après ce fameux échange sur la véranda, Églantine prit ses affaires et sinstalla chez sa grand-mère, fort marrie sa mère. Lydie bouda, ignora les appels, et ce ne fut que par Éloi quelle apprit la brillante réussite de sa fille à lexamen dentrée en médecine.

Lydie, tu ne préfères pas enlacer ta fille vivante plutôt que de mouiller de chagrin son oreiller ? Tu nen as pas assez du malheur ? Je lai vue hier, Églantine a demandé après toi, elle est inquiète.

Tu vas me dire quelle se soucie de mon sort !

Lydie ! Éloi semporta pour la première fois en vingt ans de mariage. Tu vas trop loin ! Tu as désiré ton enfant plus que tout. Quest-ce qui a changé pour que tu la rejettes ? Tu souffres, cela se lit. Explique-moi !

Je ne sais pas… Jai tout gâché, maintenant je ne sais plus comment tout reprendre… Cest trop dur, je narrive plus à respirer sans elle… Comme lorsque Raphaël est parti, il ny avait plus de lumière…

Arrête ! Éloi la secoua fermement. Églantine est vivante ! Elle attend de toi ! Allons chez elle.

Mais, pour quoi faire ?

Pour la voir. Et cesse de croire que toute chose dépend de ta volonté. Laisse-la vivre, ne la transforme pas en rose de cristal sous cloche.

Peut-être la colère dÉloi, peut-être ses mots, mais Lydie céda.

La réconciliation advint. Sur ce qui se dit entre la mère et la fille, le secret persiste. Mais, à en juger par les yeux rouges et les joues brûlantes, Éloi comprit que la paix sétait invitée à nouveau.

Mais dans le théâtre du rêve, la destinée, farceuse, voulut mettre son grain de sel.

Églantine Delacroix, urgence, un appendicite arrive !

Parfait. Enfin, pas parfait… Jy vais !

Églantine avala son café, sétira et gagna le service des urgences. Son service touchait à sa fin, mais elle nallait pas rater une bonne opération.

Toi ?!

Eh oui… Maxence esquissa un sourire mais se plia sous la douleur.

Daccord ! Tu me fais confiance ?

À toi ? Oui.

Vraiment ? Sans testament ni drame ?

Églantine, tu es incorrigible…

Plus quincorrigible…

Trois ans plus tard, Églantine poussa le portail du pavillon familial et installa sur lallée, menant au perron, son fils.

Montre à mamie comme tu cours vite ! Maman, attrape-le !

Le petit Raphaël poussa un cri de joie, fonça dans les bras ouverts, tandis que Lydie murmurait, enveloppant son petit-fils de baisers :

Mon trésor ! Que je suis heureuse de te voir !

Coucou maman ! Dis, mamie est là ?

Oh, tu parles ! Lydie rit. Envolée vers Biarritz ! Un nouvel amour !

Sacrée mémé ! Un artiste, encore ?

Peintre peut-être… ou sculpteur, va savoir. Me pose pas de colle, elle texpliquera tout à son retour. Et Maxence ?

Il gare la voiture.

Parfait, la viande est prête, papa sort la tarte aux pommes. Lavez-vous les mains et à table ! Je vais coucher Raphaël et jarrive !

On ta vue ! Tu resteras là à lui fredonner des chansons !

Et si cétait ça, le bonheur ? sourit Lydie en embrassant son petit-fils.

Cest magnifique, maman !

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: