Salut Lucie, prépare-toi à recevoir une invitée, lança sa sœur en faisant rouler une valise dans lentrée du pied.
Ce samedi, vers midi, Lucie ne pensait à rien de particulier quand on sonna à la porte.
Deux fois. Puis trois autres. Puis longuement et avec insistance.
Alexandre, sans détourner les yeux de la télévision, fit remarquer dun ton distrait :
Il y a quelquun dobstiné.
Derrière la porte, se trouvait Nina, sa petite sœur. Avec deux énormes valises, un sac en bandoulière et ce visage dune personne qui vient de prendre la meilleure décision de sa vie et sen réjouit franchement.
Coucou, Lucie ! Fais-moi une place, sexclama-t-elle en poussant habilement la première valise dans lentrée. On aurait dit quelle avait passé sa vie à sentraîner pour ça.
Lucie recula, par réflexe. Quarante ans de relations fraternelles, cela marque. Le corps réagit avant la tête.
Tu restes combien de temps ? demanda-t-elle, posant un regard dubitatif sur la deuxième valise.
Nina retira sa veste, la suspendit évidemment sur le crochet déjà occupé par le manteau de Lucie puis inspecta lappartement tel un contremaître qui réceptionne un chantier.
Pour de bon, Lucie. Je minstalle. Votre appartement est grand, trois pièces, vous nêtes que deux. Il y en a une en trop : alors jai décidé.
Lucie la fixa longuement. Elle avait décidé.
Dans le salon, Alexandre augmenta délicatement le volume de la télé.
Attends, Nina. Tu es sérieuse, là ?
On ne peut plus sérieuse répondit Nina, déjà lancée dans le couloir, ouvrant chaque porte. Oh, celle-ci est parfaite. Claire. Donne sur la cour, cest calme.
Cétait la chambre damis. Celle avec le vieux canapé, la machine à coudre et trois cartons de bricoles que Lucie narrivait jamais à trier.
Nina, lança Lucie en la rejoignant dans lembrasure. On nen a même pas parlé
On parle de quoi ? répondit la sœur en haussant les sourcils. On est de la même famille, Lucie. Tout se partage. Maman ta bien appris ça, non ? Moi aussi.
Lucie pensa quévoquer maman dans ce contexte nétait pas la meilleure idée.
À travers la cloison, la télé bavardait sur la météo de la semaine. Alexandre, visiblement, comptait bien tout retenir.
Et Nina ouvrait déjà sa valise.
Elle sinstallait à fond, avec ce sérieux de quelquun à qui on rend enfin ce qui lui revient. Elle déplaça dabord le lit, naimant pas la tête de lit contre la fenêtre « les courants dair, Lucie, tu sais que jai la nuque fragile ». Ensuite, elle poussa la machine à coudre dans un coin. « Tu ten sers ? Non ? Alors ». Lucie observa la machine glisser sur le parquet et ne dit rien.
Le soir venu, des chaussons tout doux à pompons le genre quon achète dans les marchés de banlieue trop chauffés trônaient dans le couloir. À côté, les escarpins soigneux de Lucie évoquaient la rigueur dune bibliothécaire à côté dun ours de cirque.
Lors du dîner, Alexandre fixait sa soupe en silence, lair absorbé par une question dune importance capitale.
Cette soupe de légumes est délicieuse, lâcha-t-il.
Rien dexceptionnel, répondit Nina, puis, affairée : Alexandre, vous avez un ventilateur ? Il fait lourd dans ma chambre.
Il la fixa, puis regarda Lucie.
On va voir, répondit-il.
Lucie, intérieurement, soupira si fort quelle sentit quelque chose vibrer jusque dans les talons.
Au troisième jour, Nina sattaqua au réfrigérateur.
Pas juste louvrir pour regarder : non, elle létudia comme un botaniste observe une espèce rare.
Lucie, ton yaourt est périmé.
Je sais, jai pas eu le temps de jeter.
Et pourquoi tu prends trois plaquettes de beurre dun coup ? Ça prend de la place, ça ne sert à rien.
Nina, cest MON frigo
Quest-ce que ça change ? Je ne suis pas une étrangère.
Cétait sa phrase fétiche, la clé passe-partout. Lucie lentendait à longueur de journée et se surprenait parfois à penser : et si je répondais franchement ? Que si, Nina, justement, sur ça, tu es une étrangère. Mais elle ne le disait jamais.
Nina, elle, avait pris ses marques.
Elle savait désormais quand Alexandre partait faire de la sculpture sur bois, quand Lucie regardait son feuilleton cest exactement ce moment quelle choisissait pour débarquer avec une tasse de thé et lenvie de bavarder. Sur la vie, les voisins quelle avait laissés, la météo, la jeunesse « qui ne respecte plus rien », la politique là-dessus, elle était inépuisable.
Lucie écoutait à moitié, acquiesçant dun œil tout en surveillant lécran où son héroïne vivait une crise, et pensait que la sienne, de crise, nétait guère plus calme.
Nina se réveillait avant tout le monde.
Lucie lavait toujours crue couche-tard. Erreur ! Cétait une lève-tôt armée dun programme. À six heures, la cuisine résonnait de vaisselle et de poêle qui grésille, tandis que la voix de Nina sonnait fort comme lors dun dimanche scout :
Alexandre, tu veux des œufs ? Lucie, avec ou sans tomates ? Jai trouvé un fromage au frigo, il était un peu dur, je lai râpé, il aurait été dommage de le jeter !
Alexandre débarquait lair ensommeillé, sinstallait, dégustait ses œufs, remerciait poliment.
Et Lucie, en peignoir, assistait à la scène, figée.
Elle nourrit mon mari dans ma propre cuisine.
Cest peut-être ce matin-là que, doucement, quelque chose se fissura en elle.
Elle se fit un café, sassit près de la fenêtre et appela sa fille.
Océane, tu es libre ?
Oui, maman. Que se passe-t-il ?
Viens me voir, jai besoin de parler.
Océane arriva le dimanche, pour le déjeuner. Elle apporta un gâteau, le posa sur la table, serra sa mère dans ses bras puis, à voix basse, demanda :
Alors, raconte.
Lucie se confia. Tout : les valises, les chaussons à pompons, la machine coincée dans le coin, le fromage râpé, les œufs du matin.
Océane écoutait sans interrompre, parfois les sourcils si haut quils touchaient presque sa frange.
Maman. Est-ce quau moins elle paie ? Pour la nourriture, les charges ?
Elle dit quelle paiera la nourriture.
Elle dit ou elle paie ?
Lucie hésita.
Elle dit.
Océane jeta un regard vers le couloir où se trouvait la chambre damis.
Juste à ce moment-là, Nina sortit. En voyant Océane, elle séclaira dun vrai sourire, celui de ceux qui nont rien à cacher.
Océane ! Tu as bien fait de venir ! Lucie, il y a encore du sucre ? Il ny en a plus dans la bonbonnière.
Dans le placard, répondit Lucie.
Je peux prendre ?
Prends.
Nina se servit, mélangea à son café, goûta, hocha la tête, satisfaite.
Océane lobserva dun calme particulier, celui de quelquun qui savait déjà ce qu’elle allait dire.
Tante Nina, et donc, vous avez vendu lappartement quand ?
Blanc.
Court, mais parlant.
Comment tu sais ça ? Nina reposa sa tasse.
Tante Margaux la lâché, par hasard, au téléphone.
Nina jeta un œil à Lucie, qui fixait la fenêtre.
Oui, je lai vendu, admit Nina avec ce ton mêlant blessure et obstination comme quelquun quon vient de surprendre mais qui se pense légitime. Jai largent, ne tinquiète pas. Jattends avant de racheter. En ce moment, le marché est mauvais. Je patiente, jéconomise, et on verra bien.
Attendre, cest combien de temps ? demanda Océane.
Un an, peut-être deux. On verra.
Lucie se détourna de la fenêtre :
Nina, dit-elle, calme. Donc tu as encaissé la vente de lappartement et tu tinstalles chez moi pour ne pas toucher à tes économies. Cest bien ça ?
Lucie, tu exagères.
Cest ce que je comprends, répéta Lucie.
On est de la même famille, protesta Nina. Son ultime clé.
Mais cette fois, sur Lucie, le charme nopéra pas.
Océane et sa famille vont venir sinstaller dans cette chambre. Je les ai invités. Ils arrivent samedi prochain.
Nina fixa Océane, qui buvait son thé, imperturbable.
Quand as-tu eu le temps ? commença Nina.
Jai eu le temps, coupa Lucie.
Cest faux : Océane avait son chez-elle, elle navait aucune intention de déménager. Mais Lucie regardait sa sœur avec un calme qui découragea toute protestation.
Nina demeura silencieuse. Puis elle se leva, rajusta sa robe de chambre.
Très bien, souffla-t-elle simplement.
Et regagna sa chambre.
Nina mit deux jours à faire ses bagages.
Sans se presser, avec la même méthode que lorsquelle était arrivée : bruissements de sachets, cliquetis de cintres, meubles déplacés. Lucie nentra pas. Alexandre non plus.
Mercredi matin, Nina parut dans la cuisine, les deux valises prêtes, posées près de la porte.
Je vais chez Tamara, elle me réclame depuis longtemps.
Daccord, répondit Lucie.
Tu devrais mappeler de temps en temps.
Je tappellerai.
La main sur la poignée, sans se retourner, Nina ajouta.
Lucie tu as changé.
Lucie prit une seconde pour répondre.
Oui, sans doute, admit-elle.
La porte claqua.
Lucie resta un instant dans le couloir. Le crochet, libéré de la veste de Nina, semblait étrangement nu. Les chaussons à pompons manquaient au sol, lespace retrouvait son souffle.
Elle entra dans la chambre damis, ouvrit la fenêtre.
Elle repoussa la machine à coudre près de la fenêtre, à sa place dorigine.
Le soir, Océane appela :
Alors, elle est partie ?
Oui, répondit Lucie.
Et toi, comment tu te sens ?
Lucie réfléchit.
Bien. Vraiment bien.
Le soir tombait, Alexandre faisait résonner la vaisselle dans la cuisine, un son familier et chaleureux. Cétait le genre de quotidien qui rappelle que parfois, affirmer ses limites, cest simplement se donner la paix.