Sacha ne supportait pas les journées où des parents potentiels venaient à la maison d’enfants ! Car en sept ans passés ici, jamais personne ne l’avait choisie.

Capucine détestait les jours où des couples en quête dadoption passaient les portes de la maison denfants. Voilà sept ans qu’elle y vivait, et jamais, pas une seule fois, on ne l’avait choisie.

Petite, elle attendait ces journées comme on attend un conte. Silencieuse, elle observait les dames élégantes et les messieurs bien habillés à ses yeux, c’étaient des magiciens venus lemporter dans un château. Sa future maman, elle en rêvait, lui déposerait un baiser sur le front avant la nuit ; son futur papa la porterait sur ses épaules. Elle aurait enfin sa propre chambre. Elle naurait plus à supporter ce vilain Victor, toujours à lui tirer les tresses et à lappeler le Moineau.

Capucine ignorait ce que signifiait ce surnom, mais il blessait. Et Victor, inlassable :
Petit Moineau ! Petit Moineau !
Lorsque Capucine avait cinq ans, un accident emporta ses parents. Elle ne parvenait pas à comprendre pourquoi ni sa mère ni son père ne venaient la chercher, pourquoi ils lavaient laissée là.

Les années passèrent, Capucine comprit. Peu à peu, les visages seffaçaient, les voix se perdaient, les odeurs, la maison, tout se dissolvait dans la brume du temps.

Combien elle aurait voulu quun jour, son miracle arrive, quon la choisisse ! Mais lenvoûtement ne venait pas, et en grandissant, elle comprenait que ce ne serait jamais pour elle. Elle nétait pas jolie, voilà tout. On choisissait toujours les filles aux grands rubans, aux longs cheveux, au sourire tendre.

Victor continuait de lasticoter mais Capucine avait appris : le moineau est un petit oiseau.

Ce jour-là, encore, des adoptants. Les filles furent parées, les cheveux tressés de nœuds vifs. Mais Capucine, elle, se coupa les cheveux à la garçonne. Plus question dattendre dêtre choisie. Désormais, cest elle qui choisirait, toujours.

Devant sa nuque tondue, les éducatrices poussèrent un cri, et Victor, fidèle à lui-même :
Petit Moineau !

Capucine avait douze ans, Victor quinze.

Personne ne la choisit. Ses cheveux hirsutes, son regard chargé dorage repoussaient le monde.

Trois ans plus tard, Victor quitta linstitution. Il salua les uns, les autres, puis sarrêta devant Capucine.

Tu me fais tes adieux, Moineau ?
Salut, répondit Capucine sans un regard.
Tiens le coup ! Plus que trois ans Après, cest moi qui te prendrai ! affirma-t-il.
Tu rêves ! Qui ta dit que je choisirais quelquun comme toi ? Imbécile ! lança-t-elle.

Victor lui jeta ce long regard étrange et sen alla sans se retourner.

Quand ce fut son tour de franchir le portail, Capucine inspira lair de la grande rue ; liberté, vie dadulte Du vilain petit canard, elle était devenue un cygne. Chevelure dorée jusquaux reins, yeux vert émeraude, silhouette gracile. Elle prit la direction de lappartement familial. Et soudain, une voix grésilla dans lair élastique du rêve :
Bonjour, Moineau !

Capucine reconnut Victor.

Quest-ce que tu fais là ? demanda-t-elle, le cœur renversé.
Je tavais promis de venir te chercher. Je suis venu.
Mais cest moi qui décide, maintenant ! rétorqua-t-elle, son regard levé vers lui. Victor, lui, avait grandi ; ses épaules larges coupaient la lumière.
Choisis-moi, Capucine ! murmura-t-il.
Jy réfléchirai, lâcha-t-elle.

Il la suivit jusquà lentrée de limmeuble. Il attendit quelle disparaisse dans le hall, puis repartit. Dalors, chaque soir, Victor apparaissait sur le banc, juste sous ses fenêtres, attendant que la lumière chez elle séteigne pour séloigner dans la nuit.

Lété brûlant cèda la place à lautomne humide, puis à lhiver. Victor revenait sans cesse. Un soir, Capucine sapprocha de lui, sasseyant sur le banc à ses côtés :
Tu ne rêves pas dautre chose ? Tu dois geler ici
Ce nest rien. Je peux attendre. Mais choisis-moi, sil te plaît, souffla-t-il, et ses yeux traînaient une tendresse étrange.

Capucine bondit comme piquée, rentra chez elle en courant et, à travers la dentelle de ses rideaux, surveilla Victor, assis sous ses fenêtres.

Le 31 décembre, elle se pressait de rentrer : dresser la table, enfiler sa robe neuve, les douze coups approchaient. Le banc était vide. Son cœur saffola Et si ?

Une heure plus tard, tout était prêt dans lappartement silencieux. Capucine se versa une coupe de champagne. Elle sapprocha de la fenêtre : le banc était encore désert. Un malaise lui rongea la poitrine, la peur lui noua le ventre.

Que faire ? Chercher ? Mais où ? Je ne connais ni son adresse, ni son numéro Idiote ! se morigéna-t-elle.

À cet instant, une lueur éclata dehors. Capucine pensa aux feux dartifice, approcha du carreau.

Dans la neige, des lettres de feu dressaient sur le blanc :
CHOISIS-MOI, CAPUCINE !

Et Victor était là, sur le banc, lui faisant coucou, baigné dun étrange éclat, irréel et persistant, dans le souffle doré de la nuit parisienne.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: