Je nai jamais supporté les jours où des familles venaient à lorphelinat à Lyon pour adopter des enfants. Cela fait sept ans que jy vis, et personne ne ma jamais choisie.
Quand jétais petite, jattendais ces journées avec impatience. Je fixais, fascinée, les couples élégants qui entraient en souriant. Ils me semblaient être des magiciens, capables de memmener dans leur château enchanté ! Jimaginais une nouvelle maman qui me borderait et membrasserait le soir, un nouveau papa qui me porterait sur ses épaules. Jaurais ma propre chambre et je naurais plus besoin de voir ce fichu Victor chaque matin. Il ne ratait jamais une occasion de tirer mes tresses ou de mappeler « Pinson ».
Je ne savais même pas ce que ça signifiait, mais cétait blessant. Et Victor continuait, inlassable :
Pinson ! Pinson !
Javais cinq ans quand jai été placée ici, après que mes parents aient trouvé la mort dans un accident. Longtemps, je nai pas compris pourquoi maman et papa ne venaient pas me chercher, pourquoi ils mavaient abandonnée.
Petit à petit, jai compris, jai fini par oublier leurs visages, leurs voix, leur parfum, même lappartement où nous vivions autrefois à Villeurbanne sest effacé de ma mémoire.
Jai tellement espéré quun jour quelquun me choisirait, mais le miracle nest jamais venu. Jai grandi, jai compris : on ne prend jamais les filles ordinaires, les petites quon trouve laides. On choisit toujours les jolis minois, les boucles soyeuses ornées de rubans, les sourires irrésistibles.
Victor me taquinait toujours. Désormais, je savais que « pinson » était un oiseau. Cela ne changeait rien à la blessure.
Ce jour-là, de nouveaux couples sont venus. On avait coiffé toutes les filles, attaché de beaux rubans à leurs nattes. Jai coupé les miennes, décidé de tout raser à la garçonne. Je nen pouvais plus quon veuille « madopter ». Dorénavant, cest moi qui choisiraistout, toujours.
En voyant ma nouvelle coupe, les éducateurs ont failli sétrangler. Victor, comme dhabitude, a ricané derrière moi :
Pinson !
Javais douze ans. Victor, lui, en avait trois de plus.
Évidemment, avec mes cheveux en bataille et mon regard noir, personne ne ma choisie ce jour-là.
Trois ans plus tard, Victor a quitté lorphelinat. Il est venu me dire au revoir :
Alors, cest fini, Pinson ?
Salut répondis-je très froidement.
Tiens bon, il ne te reste plus beaucoup ! Trois ans, et je viendrai te chercher.
Mais bien sûr ! Et qui ta dit que je voulais de toi ? Imbécile ! criai-je.
Il ma regardée longtemps, dun air étrange, sans rien dire de plus, puis il est parti sans se retourner.
Lorsque jai enfin eu lâge de quitter lorphelinat, jai senti comme une bouffée de liberté et de panique mêlées. Je nétais plus loisillon chétif Je métais métamorphosée. Mes cheveux longs, mes yeux verts immenses, une silhouette élancée. Jai pris le métro jusquà lappartement de mes parents, boulevard des Brotteaux.
Jarrivais devant limmeuble quand une voix a résonné :
Salut, Pinson !
Je me suis retournée, Victor était là.
Quest-ce que tu veux ? demandai-je sans marrêter.
Jai promis que je viendrais te chercher. Je suis là.
Tu nas pas compris que cest moi qui choisis maintenant ? dis-je en le regardant droit dans les yeux.
Il avait changé ; plus grand, plus fort.
Choisis-moi, Éloïse, murmura-t-il.
Je vais y réfléchir.
Il ma accompagnée jusquà la porte de limmeuble, a attendu que je disparaisse à lintérieur, puis est reparti. Dès lors, chaque soir, il revenait. Il sasseyait sur le banc sous mes fenêtres, et il ne sen allait que lorsque la lumière séteignait chez moi.
Lété sest effacé sous les averses dautomne, puis lhiver est arrivé. Victor attendait toujours. Un soir, je me suis approchée de lui, jai pris place sur le banc :
Tu nen as pas marre ? Tu dois avoir froid, non ?
Je tiendrai, murmura-t-il. Mais choisis-moi, sil te plaît.
Son regard était si doux que jai bondi, prise de panique, et me suis réfugiée chez moi. Derrière mon rideau brodé, je lai observé qui levait la tête vers mes fenêtres.
Le 31 décembre, je quittais précipitamment la pharmacie où je travaille. Il fallait faire la table, enfiler ma robe neuvebientôt le Nouvel An ! Mais ce soir-là, Victor nétait pas sur le banc. Un petit pincement au cœur lui était-il arrivé quelque chose ?
Une heure plus tard, le dîner était prêt, une coupe de champagne à la main, je scrutais la nuit par la vitretoujours rien. Une peur étrange sest installée, une spirale dans mon ventre.
Je me suis maudite : « Quelle idiote, je ne connais ni son adresse, ni son numéro ! »
Cest alors que, dans la cour, une lumière a jailli.
« Déjà les feux dartifice », pensai-je en mapprochant.
Sur la neige, brillaient en lettres flamboyantes :
CHOISIS-MOI, ÉLOÏSE !
Victor était assis, me regardant, me saluant de la main.
Cette nuit-là, jai compris. Ce nest pas toujours à nous seuls de choisir : parfois, cest le cœur qui simpose.