Sacha arrive dans un village français pour rendre visite à sa tante, la sœur aînée de sa mère, que celle-ci lui avait demandé de veiller avant de mourir.

27 avril

Aujourdhui, je me suis souvenu de mon récent séjour à la campagne, où je suis allé rendre visite à ma tante, la grande sœur de ma mère. Ma mère, avant de nous quitter, mavait demandé de veiller sur elle.

Ma tante Marguerite était toute menue, lâge lavait courbée. Pour la énième fois, je lui ai proposé de venir sinstaller chez nous à Lyon. Je lui ai expliqué quelle aurait sa propre chambre, quelle pourrait profiter du jardin et discuter avec dautres dames de son âge ; bref, quelle ne sennuierait jamais. Mais Marguerite saccroche à sa maison, à son petit village en Bourgogne, refusant de labandonner.

Du coup, je prends tous les trois mois cinq jours sans solde au bureau pour passer la voir. Deux jours sur la route, trois à laider dans les tâches du quotidien. Heureusement, en tant que chef de service, jai cette liberté, et mon patron est aussi un ami proche, ça aide.

Cette année, je nai pas pu venir en mars comme prévu, accaparé par le travail, je nai débarqué quà la toute fin davril. Lhiver avait laissé ma tante très fragile. Sa voisine, Mme Madeleine, ma avoué quelle avait dû appeler les secours à deux reprises.

Tu aurais pu me prévenir, Madeleine ! Chaque fois que jappelais, tu prétendais que tout allait bien

Elle ma fait promettre de ne rien dire, elle tenait à te laisser tranquille au travail Tu me préviendras quand je serai morte, cest tout, ma-t-elle dit

À mon arrivée, Marguerite ma envoyé faire quelques courses : sucre, sel Jen ai profité pour remplir ses placards de tout le reste : riz, lentilles, conserves, confiture En rentrant, jai découvert un chiot de berger devant la porte. Il devait avoir cinq mois une bonne tête, une allure de canidé du terroir.

Marguerite, doù sort ce chiot ?

Il est apparu il y a un mois. Jai ouvert la barrière, il était là, tout grelottant de froid et la peau sur les os. Je lai gardé, javais besoin de compagnie.

Je lui ai caressé le crâne ; le chiot ma lancé un regard confiant, posant sa tête sur mes genoux. Jai toujours adoré les chiens, gamin, jen rêvais, mais mes parents refusaient. Avec mon épouse Claire, cest plutôt les chats : on en a eu un, trois ans puis il a disparu. On na pas eu denfants, Claire ne pouvait pas. On a fini par laccepter, on voyage beaucoup, on profite de la vie.

Et comment tu as appelé ce chien errant ?

Gaspard. Comme mon vieux chat.

Jai éclaté de rire :

Sérieusement ? Gaspard pour un chien ?

Mais oui, il répond bien à ce nom, cest tout ce qui compte.

Durant mon séjour, Gaspard na pas quitté mes talons. Avant de repartir, jai fait promettre à ma tante de ne plus rien me cacher si jamais elle se sentait mal, de mappeler si elle avait besoin de médicaments. Jamais je ne voudrais quelle affronte ça seule.

Tu en fais des allers-retours pour moi, Pierre, tu es déjà bien gentil Mais ne tinquiète pas, je nai plus pour longtemps, de toute façon.

Ne dis pas cela, Marguerite, tu vis, et tant mieux, je ne suis pas à charge.

Pierre, promets-moi une chose Si jamais je pars, ne laisse pas Gaspard, il a droit à une vraie vie.

Je lui trouverai une bonne famille, promis.

Non, prends-le avec toi. Je crois quil nest pas venu chez moi par hasard.

Gaspard a alors glissé sa truffe sur mes genoux, relevant ses yeux vers moi.

Daccord, Marguerite. Je le prendrai, sil le faut.

Un mois plus tard, ma tante sen est allée. Je lai accompagnée au cimetière avec les voisins, observé les neuf jours de deuil comme il se doit. Je suis revenu sur sa tombe avec Gaspard, et jai dit au revoir une dernière fois.

Lorsque le moment est venu de rentrer à Lyon, jai pris un harnais et une muselière, puis direction la gare. Jai acheté un billet en compartiment animalier pour nous deux. À peine installés, Gaspard sest hérissé devant un homme déjà assis près de la fenêtre.

Lhomme sest retourné, sidéré :

Voilà quon voyage avec des loups, maintenant !

Du calme, monsieur, cest mon chien, Gaspard, rien dun loup.

Je suis chasseur, cest un loup, jen ai vu dautres. Faites attention

Gaspard a grogné plus fort.

Emmène ta bête ailleurs, ou je la descends.

Arrête donc, personne ne tembête. Assieds-toi et laisse-nous tranquilles.

Lhomme a préféré finir son trajet dans le couloir, nous laissant le compartiment pour nous.

Jai regardé Gaspard, mi-amusé, mi-inquiet :

Gaspard, tu naurais pas du sang de loup, par hasard ? Il a posé sa tête sur mes genoux, tout content. Même si cest le cas, tu restes fabuleux.

La contrôleuse a passé la tête :

Cest un loup ou un berger, votre chien ?

On vous a raconté des histoires : cest un berger unique, il travaille pour la recherche.

Et ses papiers ?

Je les ai oubliés au guichet en prenant le billet Mais vous savez bien quon naurait pas eu de billet sans papiers, non ?

Ce nest pas faux, ma-t-elle répondu.

Bien sûr, je navais pas présenté de papiers ; au guichet, cétait la fille de la voisine Madeleine.

Arrivé à Lyon, jai emmené Gaspard à la clinique vétérinaire du quartier. La vétérinaire maccueillit :

Vous êtes dompteur ?

Non, pourquoi cette question ?

Vous avez bien un loup

Jai soupiré :

Mi-berger, mi-loup, apparemment Cest le chien de ma tante, et elle ma demandé de men occuper. Je tiens parole, cest tout.

La vétérinaire sapprocha et a confirmé :

Pas pur loup, il a du chien dans le sang. Ce sont des croisements remarquablement loyaux et paisibles. Aucun risque. On va le pucer et mettre ses vaccins à jour, ainsi vous naurez aucun souci.

Peu à peu, Claire sy est attachée, le promenait, le baignait, le chouchoutait. Dix mois ont passé. Au moment de Noël, pendant les vacances, Claire et Gaspard sont partis se promener au parc à côté de chez nous, histoire de sortir un peu de la maison.

Alors quils flânaient sur les allées, soudain Gaspard sest figé, oreilles dressées, puis a bondi dans la pénombre. Claire la appelé, sans résultat. Après cinq minutes dangoisse, Gaspard est revenu, ramenant délicatement entre ses crocs un paquet. Claire a couru vers lui : il tenait un nouveau-né, vivant. Épouvantée mais médecin, elle a appelé le Samu et la police.

Les secours sont arrivés rapidement. Claire ne put accompagner le bébé car elle devait ramener Gaspard à la maison, mais elle a rejoint lhôpital avec moi peu après. Là-bas, on nous a révélé quil sagissait dune petite fille, un mois à peine, en pleine santé.

Il y avait un mot : elle sappelait Amélie, et sa mère suppliait de la confier à de braves gens. Claire a voulu la voir et elle a craqué immédiatement.

Nous nous sommes regardés, complices, jai compris sans mot dire. Claire a expliqué au personnel quelle était médecin, et que nous souhaitions ladopter.

Deux mois plus tard, la petite Amélie est venue vivre chez nous. Gaspard, dont ma tante disait quil nétait pas chez elle par hasard, a ainsi trouvé sa place, tout comme nous, dans cette belle aventure.

Ma tante avait raison sur un point essentiel : le hasard fait bien les choses, mais cest à nous de leur offrir une suite. Et moi, qui croyais simplement rendre service, jai découvert que la fidélité donne parfois bien plus quelle ne prend.

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