Sa place à soi

Sa place

Maman, mais enfin ! Quest-ce que tu fais ?! Camille manquait de fondre en larmes, regardant sa mère vider rageusement larmoire de ses maigres affaires. Sa robe rouge à pois, sa préférée, fut jetée au sol dun geste indifférent et attira tout de suite lattention de son petit frère assis par terre. Paul attrapa la ceinture et la porta à la bouche. Non, Paul ! Donne !

Tu vas pas pleurer pour un chiffon ! Nathalie balança le jean de Camille sur le tas avant de claquer la porte de larmoire. Allez, fiche le camp !

Mais où tu veux que jaille, maman ?! Et à cette heure-ci encore ? Tes sérieuse ?

Je fais ce que je veux ! Tes chez moi ici, tas rien à dire !

Chez toi ? Et moi, alors ? Cest plus chez moi, non plus ?

Non, ma chérie ! Ici, il ny a rien à toi ! Nathalie prit son fils dans ses bras, essuya son nez avec le bas de la fameuse robe, et continua : Rien du tout, ma grande ! Arrête de me tourner autour et de muser les nerfs ! À peine voilà que ma vie saméliore un peu, il faut toujours que tu viennes tout gâcher ! Ça suffit, maintenant !

Mais maman, quest-ce que je te gâche ? Quoi ?!

Arrête, Camille ! Qui fait du gringue à Philippe ? Ce nest pas toi peut-être ?

La jeune fille hurla, si fort que Paul sursauta, effrayé, avant, secoué de sanglots, de pleurer de plus belle. Arrête, maman ! Tu tentends ?!

Je mentends très bien ! Et jai dit ce que javais à dire ! Dans cinq minutes je ne veux plus te voir ici !

Nathalie quitta la pièce en claquant la porte du pied, laissant Camille interdite, comme figée, ne comprenant pas encore ce qui venait de se passer. Avait-on vraiment pu la mettre à la porte ? Son esprit se refusait à fonctionner. Les pensées se fragmentaient, virevoltant dans sa tête, sans lui laisser ne serait-ce quun fil pour rebondir. Derrière la porte, les pleurs de Paul grossissaient, la ramenant à la réalité. Avant, elle aurait couru vers lui, car cétait elle, dordinaire, qui trouvait le moyen de lapaiser à tout prix, de détourner son attention, pour quau moins il cesse de hurler. Le nouveau compagnon de sa mère ne supportait pas les larmes, ni le bruit, ni même Paul, la plupart du temps. Camille, élevée avec de lamour et des soins constants, ne reconnaissait plus cette mère, qui lui confiait aussitôt lenfant pour rejoindre son nouveau mari.

Occupe-toi de lui ! Tes grande ! Fais-toi utile !

Camille elle nétait encore que lenfant chérie de papa et maman, balle à leur cœur, hier encore. Aujourdhui, elle nétait plus quun bout coupé, comme disait Nathalie maintenant. Les deux dernières années avaient tout précipité dans leur vie familiale, à une cadence que Camille narrivait plus à suivre.

Son père était parti, emporté par une crise cardiaque. Un départ absurde, injuste. Peut-être aurait-il pu vivre encore, si quelquun sétait arrêté à larrêt de bus Il n’avait même pas cinquante ans. Bien mis, digne, il était resté là, couché sur le trottoir pendant plus dune heure. Les passants filaient droit devant, sans sinterroger. Personne pour appeler de laide, personne pour tendre la main. On lavait cru ivre ou perdu, à dormir sur le bitume en novembre. Quand enfin une femme avait osé le secouer, cétait trop tard.

Camille se souvenait, sa mère avait tout encaissé, muette, glacée, comme hors du temps. Camille pleurait, tentait de la réveiller, mais Nathalie, impassible, avait enterré son mari sans verser une larme, avant de senfermer, oubliant jusquà lexistence de sa fille.

Pas de famille, et les amis sétaient évanouis, napparaissant que lors des grandes occasions. Chez eux, on se targuait de navoir besoin de personne, la famille suffisait amplement. Camille le croyait, elle aussi. Les invités ne lui manquaient pas.

Cela dura jusquà la rentrée au CP. Par hasard, il y avait plus de filles que de garçons dans la classe, et Camille fut placée à côté dune petite brune vive au regard vif. Sa chevelure, de longues tresses noires, épaisses et lourdes jusquà la taille, suscitait la jalousie de Camille et la comparaison avec ses propres boucles blondes toutes en pagaille, quelle détestait. Malgré les efforts maternels, ses cheveux ébouriffés lui valurent le surnom de Pissenlit dès le premier jour.

Deux jours passèrent avant que Camille nose toucher la tresse de lautre Justine qui, agacée, jeta derrière son dos son trésor de rubans, jurant de tout couper si sa mère osait protester.

Tes folle ?! Cest trop beau !

Cest ainsi que leur amitié débuta. On commença à surnommer Justine « Juju » dans la classe, et très vite, Camille fut acceptée dans la tribu Bretonne de Justine. La première fois quelle entra dans leur maison, un grand pavillon biscornu dans une impasse à Rennes, elle en fut bouleversée : tant dadultes, denfants, de cousins, de bébés, dans chaque pièce ! Camille se perdit dans la généalogie, pourtant, elle en retiendrait toujours ceci : la maman de Justine accueillait chaque visiteur comme un membre de la famille, à table, gavant gentiment tout le monde de crêpes ou de confiture maison. Les frères et sœurs aidant entre eux sans distinction dâge. Laînée de Justine venait les aider à faire les maths, une autre à cuisiner. Même les plus jeunes savaient préparer une pâte à tarte, alors que Camille navait encore jamais droit à toucher aux casseroles : « Trop tôt ! ».

Chez Justine, Camille découvrit ce que signifiait « lesprit de famille ». Plus tard elle saurait que cela pouvait tourner autrement, mais tant que cela dura, elle regardait ébahie la montagne de présents reçus, pour les anniversaires ou nimporte quelle fête. À chaque occasion, le clan gâtait ses petits, même pour lanniversaire dune grand-tante.

Mais pourquoi tu reçois un cadeau toi ? demanda Camille. Ce nest pas ta fête aujourdhui !

Et alors ? Faut-il vraiment toujours attendre une raison pour donner de la joie, à ceux quon aime ? Attends Noël, tu vas voir les montagnes de surprises ! sesclaffait Justine, et Camille se mettait à rire aussi.

La mère de Camille nappréciait pas la relation. Elle jugeait Justine, et si elle voyait leur maison, Camille naurait pu jamais y mettre les pieds. Fort heureusement, sa mère travaillait beaucoup. Il lui suffisait de rentrer brièvement goûter, pour mieux repartir se réfugier là où, dans la cuisine spacieuse, on la surnommait affectueusement dun surnom, où elle se régalait de tarte ou de confiture, attendant avec impatience ces instants dans cette maison vivante.

Quand le père de Camille fut enterré, ce fut toute la famille de Justine qui aida. Les frères vinrent, avec largent et tout ce quil fallait. La mère de Camille sortit à peine de sa chambre. Justine sefforçait de consoler Camille, jusquà pleurer avec elle, la tête penchée sur la pâte dun gâteau où se mélangeaient larmes et farine. Il y eut tellement de nourriture quil fallut demander à la voisine de stocker une partie.

Le lendemain et les jours suivants, les hommes veillèrent de loin, réglant les questions administratives et protégeant la mère et la fille. Nathalie nen sembla pas plus concernée, mais Camille en fut profondément marquée.

Et comment autrement, Camille ? Tes des nôtres, maintenant. Il ny a plus dhomme chez toi, il fallait bien quon sy colle, répondit Justine lorsquelle questionna.

Six mois plus tard, Justine fut fiancée. Camille crut sétouffer. Elle la harcela presque de questions.

Tes folle ? Se marier ? Et les études ? Tu voulais être médecin, non ?

Je le serai, répondit Justine en repliant doucement son long voile de tulle. Papa sest mis daccord avec mon fiancé. Tout est prévu.

Je ne comprends pas. Pourquoi te marier ? Tu laimes à la folie ?

Justine parut surprise.

Je ne lai vu quune ou deux fois. Lamour viendra Ici, on choisit pour moi.

Mais cest du Moyen-Âge ! Ce nest pas tes parents qui vivront avec lui !

Je ne sais pas Mes parents ne veulent que mon bonheur, alors ils choisissent bien.

Camille neut rien à répondre. À la noce, elle faillit craquer ; quand Justine lui annonça partir à Bordeaux, où la famille du mari avait acheté un appartement, elle pleura à chaudes larmes.

Comment je ferai sans toi ?

On trouvera bien, Camille, tu verras

Mais dans la vie de Nathalie, déjà, Philippe était installé. Justine observait Camille retarder au maximum son retour du lycée.

Quest-ce quil y a ? Pourquoi tu rechignes à rentrer ?

Camille ne savait pas quoi répondre. Parler du compagnon de sa mère, de ses regards louches, des tensions à la maison, du bébé dont elle devait soccuper, du manque de sommeil qui la faisait tourner de lœil jusque dans les couloirs du lycée Elle pouvait aider Paul, elle laimait, mais plus de nuit blanche, plus d’évanouissements ! Alors, même avant la fin de ses études, elle prit un boulot à lhôpital. Elle se sentit respirer, les gardes de nuit la maintenant loin de la maison.

Après avoir accompagné Justine lors de son départ, Camille rentra chez elle pour subir une tempête, comme jamais. La situation empirait lentement mais sûrement. Sa mère, devenue dure, sourde, refusait de lécouter.

Nathalie nentendait plus que sa propre voix. Quand une voisine flatta la beauté de la famille : « Dis donc, tu fais de beaux enfants, Nathalie. Paul, Camille quelle jolie fille ! Dommage que ton mari ne la voie pas, il serait fier ! Elle est déjà une vraie jeune femme Elle a un petit ami ? Il faut quelle pense à son avenir ! » Ces mots touchèrent quelque chose en Nathalie. Ce jour même, elle mit sa fille à la porte.

Camille rassembla ses effets à la hâte. Si elle na pas sa place ici, mais où alors ? Où irait-elle ? Appeler Justine ? Mais elle vient davoir un bébé, elle a ses propres soucis. Que faire Elle balaya la chambre du regard une dernière fois, prit la photo de son père, lenfouit au fond du sac, et sécha ses yeux. Il valait peut-être mieux tourner la page

La télé hurlait dans la cuisine, Nathalie faisait du bruit avec les casseroles. Camille savança vers le corridor, sarrêta. Que dire encore ? Tout avait déjà été dit. Peut-on oublier ce quelle venait dentendre ? Non. Elle na plus rien à faire ici.

Dehors, la nuit était tombée. Camille resserra son écharpe autour de son cou, frissonna. Lautomne avait jeté son froid sur Nantes si vite que personne navait eu le temps de sy préparer. Sur le chemin de larrêt, elle croisait des gens vêtus tantôt dun t-shirt, tantôt dune doudoune, ce qui la fit sourire. Elle sortit son écharpe, cadeau de Justine pour le dernier Noël. Elle était frileuse, elle naurait pas à revenir chez elle, et cétait tant mieux.

Larrêt de bus était désert, seulement une vieille chienne traînait là. Camille posa son sac sur le banc, enfouit ses mains dans ses poches. Une voiture sarrêta. Camille recula.

Camille ?

Arnaud !

Elle sentit tout son être se relâcher. Cétait le frère aîné de Justine, celui qui laidait en maths, qui avait organisé les obsèques.

Quest-ce que tu fais ici à cette heure-ci, avec tout ton barda ? De garde à lhôpital ?

Non Enfin, je oui, cest ça, je vais à lhôpital.

Mon œil ! Allez, viens. Quest-ce qui tarrive, Camille ? Pourquoi tes jetée dehors ?

Sans comprendre comment, Camille finit par tout lui raconter. Sa mère, Philippe, quelle na plus de toit.

Monte, je temmène.

Ils roulèrent dans la nuit, silencieux. Le confort du véhicule, la chaleur la ramenaient à elle-même. Les paroles de sa mère résonnaient en boucle : « Tu nas plus ta place ici ! »

Elle nota soudain quils nallaient pas du tout à lhôpital.

Où tu memmènes, Arnaud ? Jai besoin de bosser !

Tu vas dormir dans une salle de garde Et après ? Tu as songé à demain ?

Franchement, non.

Alors moi, oui. On ne va pas à lhôpital, on va chez ma grand-mère.

La résidence était belle, dans un quartier tranquille. Le portail laissa passer leur véhicule. Ils grimpèrent au troisième étage, sonnèrent.

Une grande femme ouvrit, imposante.

Arnaud ! Tu aurais pu prévenir ! Et cette jeune fille, je lai déjà vue ! Tu es bien lamie de ma Justine ? Ne reste pas sur le palier, tu es ici chez toi.

Elle la serra fort, la guida dans lappartement lumineux. Pendant quArnaud soufflait à sa grand-mère lessentiel, Camille restait figée, sidérée.

Viens, ma belle, viens boire un café avec moi. Tu mexpliqueras pourquoi une fille aussi jolie se retrouve dehors en pleine nuit. Tas plus de maison ? Ni de maman ?

Je crois non. Camille seffondra sur un pouf, en larmes. La vieille la prit dans ses bras, la berça.

Doucement Vas-y, pleure. Après, on en parlera. Il faut laisser partir tout ça, ma petite. Écoute-moi, je sais ce que cest, la douleur ; je lai traversée, et personne ne mérite que la nuit le dévore.

La cuisine était chaleureuse. Camille but le café corsé. Si amer que ses larmes dussent sembler presque sucrées en comparaison. Mais elle buvait, écoutait.

Je mappelle Solange. On mappelait ainsi, dans mon enfance, avant de tout perdre. Là-bas, en Bretagne, on vivait avec les ancêtres, dans la maison de mes parents, au pays. Mais la guerre est venue, puis lOccupation. Jai perdu maison, proche, et jusquà la langue de mon enfance. Certains nont même pas de tombe. Jai grandi trop tôt, mes sœurs et frère sur les bras.

Pourquoi être restée aussi longtemps ?

On ne quitte pas si facilement son sol, ma petite. Pas toujours le choix, tu comprends ?

Solange raconta les violences, comment le village avait été vidé, les survivants dispersés à Nantes, puis ici.

Écoute, la force ne vient pas de lintérieur. Ce sont les autres qui te la donnent. La famille, les amis, tous ceux chez qui tu peux puiser un peu de chaleur.

Oui je crois que je comprends.

Eh bien, ici, tu as ta place. Tant que je ne tai pas remise à un brave garçon, tu restes ! Et tas intérêt à apprendre ! Je veux tenseigner à cuisiner, à prendre soin dune maison, de toi, des autres. Comme jai fait pour Justine, tes sœurs ici. Que je naie pas honte, hein !

Solange ria, dun rire grave, et Camille, confuse, sentit une peur mêlée de gratitude.

Cest bien, davoir peur ! Tu verras, cest ainsi quon avance.

Elle tint parole. Deux ans plus tard, Camille cuisina bientôt mieux que Justine, qui passa la voir lors de ses venues à Nantes.

Tes petits chaussons sont meilleurs que les miens ! Justine piochait dans lassiette. Alors, comment tu vas ?

Javance grâce à Mamie Solange. Sans elle

Arrête, ma fille ! Tu vas me faire rougir !

Le ton de Camille imitait celui de Solange ce qui fit rire Justine.

Ah, tu es devenue comme elle ! Ma grand-mère, tu las eue à lusure !

Pas encore, lança Solange dun ton grave. Camille, cest à toi maintenant. Raconte à Justine ce qui se passe.

Camille sentait sa gorge se serrer. Depuis deux mois, elle nallait pas bien. Mais Justine attendait une réponse.

Maman elle est malade.

À ce point ? Et tu ne la vois pas ?

Non Je ny arrive pas. Jai peur, dès que je repense à ce soir-là Si Arnaud nétait pas passé, alors ? Où serais-je ? Maman a-t-elle pensé à moi en partant avec Philippe ? Celui-là, il sest envolé dès quil a appris sa maladie, il a tout laissé tomber. Paul aussi

Justine en eut le souffle coupé.

Et Paul ? Où il est ?

Placé en foyer. Moi, jai du travail, mais pas de logement. On ne ma rien laissé.

Pourquoi pas récupérer lappart familial ?

Elle ma retirée du bail, tout simplement. Il me manque les papiers pour que la justice me confie Paul. Je ne sais plus quoi faire, Justine. Je ne dors plus. Je pense à lui, seul.

Tu dis que tu penses à lui, mais ici tu restes, tu te lamentes ! Allez, en route !

Où ? Pourquoi ?

À lhôpital ! Maman y est ?

Non, elle est sortie.

Alors va chez elle. Ce nest pas pour texcuser, cest pour Paul.

Camille se réconcilia finalement avec Nathalie, deux jours avant sa mort. Pendant deux mois, elle prit soin delle, mit de côté sa rancœur, bravant toutes les démarches pour récupérer son frère. Devant le regard douloureux de sa mère, Camille ne revit plus la scène du soir où sa vie avait basculé, mais seulement ce matin denfance, sa jeune maman, radieuse dans une robe à pois, lui offrant des cerises jaunes comme le soleil, aussi douces que les baisers maternels. Il ne resta plus que ce bonheur éphémère, retrouvé. Et tout naturellement, elle pardonna :

Je te pardonne, maman

Et les mots, un jour prononcés par Solange, prirent tout leur sens :

Il faut savoir laisser partir la rancœur. Ou bien elle te détruira de l’intérieur, elle tempêchera de voir le bon autour de toi. Cest difficile, mais tu dois le faire pour toi, bien plus que pour ceux qui tont blessée

Une semaine plus tard, Paul, agrippé à la main de sa sœur, franchit à nouveau le seuil de lappartement. Il leva les yeux :

On est vraiment revenus chez nous, maintenant ?

Oui, petit frère. Ici, cest bien notre maison. Cest ici notre place, tu comprends ?

Paul hocha la tête, grave, et Camille comprit alors que tout était enfin à sa place.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: