Rien de personnel, seulement des affaires

Rien de personnel, seulement des choses

Emballe donc aussi ce vase, dit Madame Bernadette Charcot sans se retourner.

Elle était debout au milieu du salon, observant les étagères avec le regard de quelquun qui scrute la vitrine dune boutique où tout serait déjà payé. Paisible. Efficace. Dun œil plissé dexperte.

Quel vase? demanda Aurélie.

Sa voix fut plus faible quelle ne laurait voulu. Elle toussa et reprit:

Madame Charcot, de quel vase parlez-vous?

Celui-là, là-bas. Le bleu. Nous lavons rapporté de Prague en quatre-vingt-dix-huit. Une pièce de famille.

Aurélie fixa la vase bleu. Cest avec Paul quils lavaient acheté pour leur troisième anniversaire de mariage, dans une petite boutique rue du Pont Charles. Le vendeur, une barbe blanche, leur avait dit quelque chose en tchèque. Paul avait ri, avait fait semblant de comprendre. Ils avaient mangé une trdelník brûlant en marchant, Aurélie sétait brûlé la langue et ils en avaient ri pendant une demi-heure.

Ce nest pas une pièce de famille, répondit Aurélie posément. Nous lavons achetée ensemble. En deux mille neuf.

Aurélie, fit enfin Madame Charcot en se retournant, avec cette intonation bien connue dAurélie, patiente mais condescendante; elle lavait apprise dès la première année de mariage. Allons, simplifions le processus. Tu sais bien que tout ceci, elle désigna le salon dun geste , tout cela a été acheté avec largent de notre famille.

Largent de notre famille, répéta Aurélie. De Paul et moi.

Paul gagnait la vie, avec laide de son père et moi. Toi, tu toccupais de la maison. Ce nest pas pareil.

Paul se tenait près de la fenêtre, regardant la ville en-dessous, minuscule et factice vue du vingt-troisième étage. Les voitures, les arbres, même les gens, tout rétréci. Il ne dit rien.

Aurélie observa son dos, quelle connaissait par cœur. Elle savait comment il se voûtait de fatigue. Elle connaissait aussi le grain de beauté sous son omoplate gauche, ou sa respiration, quand il imitait le sommeil. Dix ans. Et maintenant il regardait la petite ville, pendant que sa mère emballait leur vie dans des cartons.

***

Lappartement était splendide. Aurélie lavait toujours reconnu, même lorsquil lagaçait. Plafonds hauts, baies vitrées, parquet de noyer américain impossible à rayer avec des talons, cuisine dessinée chez «Art de Vivre», payée rubis sur longle par Madame Charcot qui noubliait jamais de le rappeler. Le lustre du salon, cette sculpture de verre chutée dune cascade gelée.

Huit ans ici. Sans jamais sentir que cétait vraiment chez elle. Pas que lappartement fût mauvais. Trop impeccable. Trop cher. Trop choisi dans des catalogues que Bernadette Charcot déposait soigneusement.

À peine arrivée, Aurélie avait placé sur le rebord de la chambre un simple pot de violette, acheté pour deux euros au marché. Une semaine plus tard, il avait disparu. Madame Charcot avait expliqué quil «détonnait dans lensemble».

Aurélie navait rien dit. Paul non plus.

La première fois. Il y en eut bien dautres.

***

Les déménageurs sont arrivés à dix heures. Deux hommes silencieux, un diable, du scotch. Madame Charcot les attendait dans lentrée, une liste à la main. Papier numéroté, sous-titres. Aurélie y découvrit les premiers mots: «Salon: canapé dangle (cuir, gris) 1; table basse (marbre), 1; lampadaire (bronze) 2»

Elle détourna la tête, alla à la cuisine. Mit leau à bouillir. Juste pour occuper ses mains.

Paul entra à son tour, sarrêta sur le seuil.

Aurélie

Quoi?

Comment tu tiens?

Elle le regarda. Son beau visage, quelle aimait tant; maintenant chargé de ce que, mentalement, elle appelait la «tête du garçon fautif». Sourcils rapprochés, regard fuyant, voix basse, presque suppliante.

Ça va, répondit-elle. Tu veux du thé?

Aurélie

Tu veux du thé ou non?

Il hésita.

Oui.

Elle versa leau chaude dans deux tasses blanches, décorées de lapins, quils avaient achetées ensemble à Amsterdam. Rigolotes, totalement absurdes avec cette cuisine «Art de Vivre». Madame Charcot les traitait de «bricolage de pacotille». Justement pour cela, Aurélie y tenait.

Debout côte à côte, ils buvaient dans la cuisine; dans le salon, on entendait le bruit prosaïque du scotch et les instructions calmes de Bernadette Charcot.

Elle nen a pas le droit, murmura Aurélie sans le regarder. Le canapé, on la choisi ensemble. Les lampadaires, cest moi. Les tableaux de la chambre, je les ai ramenés de Florence avec mes économies.

Je vais lui parler.

Tu las déjà promis cinq fois aujourdhui.

Il ne répliqua pas. Regards dans le vide, tasses à la main.

Paul, fit-elle enfin, la voix lasse, autre, celle quelle aurait préféré ne pas entendre sortir delle, je ne te demande pas le canapé. Jen ai pas besoin. Je te demande juste dêtre là. À côté de moi. Une seule fois.

Il leva les yeux.

Je suis là.

Non, dit-elle, tu es à la fenêtre.

***

Madame Charcot, soixante-quatre ans, appartenait à cette race de femmes qui occupent lespace jusquà prendre lair des autres. Pas méchante, non. Mais très précise. Très sûre, du juste, du convenable, de ce qui «sharmonise» ou pas.

Elle aimait son fils. Aurélie nen doutait pas. Mais son amour était un manteau épais; rien dautre ne se glissait dessous. Pas quelle fût cruelle. Mais dans son monde, personne ne pouvait aimer Paul autant quelle. Ni plus, ni différemment.

La première année, Aurélie tenta de se rapprocher. Invitations à déjeuner, conseil de recettes. Un jour, un foulard soigneusement choisi en cadeau. Remerciée, mis de côté, «jai la peau fragile» avait-on dit.

Lannée suivante, Aurélie avait cessé dessayer. Elle mettait simplement une distance. Polie, sans conflits.

La troisième année, elle comprit que la distance nexistait pas, tant que Madame Charcot ne lavait pas instaurée elle-même.

À la quatrième, la cinquième, la sixième Aurélie cessa de compter.

***

Paul, appela Madame Charcot depuis le salon, il faut trancher pour les tableaux.

Il laissa la tasse. Aurélie observa comment, à la seule injonction, il sélançait. Pas tout à fait à la course, épaules raidies, prêt.

Dix ans quil allait ainsi. À lappel. À la première sonnerie. Prêt à lexécution.

Elle néprouvait plus de colère. Juste de la fatigue. Être en colère coûte de lénergie, et elle était vide depuis longtemps.

On délibérait, Salon: «Celui-ci, absolument, cest de la Galerie Fort bon placement». La voix dapprobation de Paul.

Aurélie but son thé, lava la tasse, la remit à sécher.

Puis elle sortit du couloir, gagna la chambre. Pas par nécessité. Simplement, elle ne voulait plus entendre quon énumérait sa vie selon un listing imprimé.

Dans la chambre, calme. Le soleil rayait le lit déjà fait. La question du lit restait en suspens. Sans doute, Madame Charcot savait déjà à qui il reviendrait.

Aurélie sassit sur le bord, caressa le couvre-lit.

Elle se souvint de ce jour où elle en avait choisi deux, lun pratique, foncé, inaltérable, lautre bleu tendre, comme le ciel. Elle avait pris le bleu, Paul avait haussé les sourcils, rien dit.

Ce couvre-lit bleu, cétait peut-être la chose la plus rebelle quAurélie ait faite en huit ans ici.

***

Elle avait ouvert la penderie au hasard, cherchant son vieux sac. Il était là, au fond, près dune petite boîte en carton déformée.

Ordinaire, cette boîte. Écrite au feutre de sa main: «Divers. Nous.»

Elle mit un instant à se souvenir.

Elle la prit, la posa sur le lit.

Ouvrit.

Au-dessus, deux places de cinéma, jaunies, coins arrachés. Aurélie hésita, puis se rappela: «Amélie». Leur troisième rendez-vous. Paul avait fait semblant de ne pas aimer, avant davouer, trois ans plus tard, avoir été conquis mais trop timide pour le dire.

En-dessous, une carte de Barcelone, leur lune de miel. Il avait écrit derrière: «Je taime plus que Gaudí na aimé sa cathédrale. Et il y a consacré soixante-treize ans.» Aurélie avait plaisanté: «Et toi, tu maimeras soixante-treize ans aussi?» Il avait souri, «Jessaierai.»

Il a quarante ans, elle trente-huit. Dix ans de vie commune, il en reste soixante-trois.

Elle tenait la carte et pensait à cela.

Plus loin, petit aimant en forme de Tour Eiffel, acheté ensemble à Saint-Ouen au marché aux puces. Que Madame Charcot avait prestement retiré du frigo pour cause «dinsupportable kitsch». Un bracelet plastique «Participant», dune soirée dentreprise où ils avaient dansé ivres jusquà minuit; une fleur séchée, grignotée de brun, souvenir vague dun matin, dune prairie, dune halte impromptue à la campagne. Trois coquillages ramenés dHossegor; une serviette en papier couverte de morpions tracés en attendant quon serve au café du coin.

Tout était bon marché. Tout insignifiant. Rien, dans la liste imprimée.

Assise sur le couvre-lit bleu, Aurélie tenait la serviette pleine de croix et de ronds, et se sentit desserrer, lentement, ce quelle veillait à tenir si serré depuis si longtemps.

Elle ne pleura pas. Elle ne savait pas pleurer gratuitement. Juste assise, elle respirait. Au loin, dans le salon, le scotch crissait, Bernadette Charcot parlait des verres en cristal.

***

Paul poussa la porte, sarrêta. Peut-être cherchait-il ses affaires. Il la vit, la boîte ouverte sur les genoux.

Quest-ce que cest?

Regarde.

Il sapprocha. Pris les places de cinéma. La carte.

Aurélie distingua sur son visage un changement subtil comme une lumière que décale un nuage.

«Amélie», murmura-t-il. Javais dit que je naimais pas.

Je sais.

Jai menti.

Je sais.

Il sassit à côté, pris le bracelet.

La boîte est corporate de Jules, 2015.

2015, oui.

Tu as perdu chaussure ce soir-là. Sur la piste.

Tu las retrouvée derrière le bar.

Jai dit que tu étais Cendrillon.

Jai répondu que tu ressemblais peu à un prince.

Il sourit dun vieux sourire, celui du passé, pas celui daujourdhui, usé, coupable; un sourire vraiment à lui.

Je ne ressemble pas, confirma-t-il.

Silence. Dans le salon, un choc sec, la voix impatientée de Madame Charcot. Réponse polie du déménageur.

Paul, souffla Aurélie.

Oui?

Comment en est-on là? Pas ici, pas cette chambre. Ici, dans nos vies, en ce point.

Il ne répondit pas tout de suite. Tournaya une coquille dans ses doigts.

Je ne sais pas, finit-il par dire.

Tu sais, trancha-t-elle sans dureté.

Il reposa la coquille.

Je suis lâche, dit-il.

Aurélie regarda son profil, cette ligne connue du front au menton.

Je sais.

Ça aurait dû être autrement.

Oui.

Jaurais dû tant de fois.

Oui, Paul.

Il se tourna vers elle. Pour la première fois ce jour, la fixa vraiment.

Je veux que tu saches, dit-il, que je noublie rien. Chacun de ces souvenirs. Il tapota la boîte. Jai tout gardé. Nos places de cinéma. Tes brûlures en trdelník. Le champ, les coquillages, Aurélie, tu avais promis den faire un cadre photo et moi jai ri, «quel kitsch!», tu tes vexée, puis on sest baignés à trois heures du matin et

Ça suffit, interrompit-elle.

Pourquoi?

Parce que ça fait mal.

Silence.

Jai mal aussi, murmura-t-il.

***

Madame Charcot apparut sur le seuil.

Paul, il faut signer

Elle sarrêta en voyant la boîte. Les deux, sur le lit. Quelque chose changea, imperceptible, dans ses traits.

Quest-ce que cest?

Nos affaires, répondit Paul.

Quelles affaires? Il faut jeter, cest des broutilles.

Maman.

Des billets, des papiers

Maman, répéta-t-il mais on sentit autre chose, non une demande: une injonction.

Elle le toisa.

Quoi?

Sors, sil te plaît.

Long silence.

Paul, les déménageurs attendent, le temps presse

Maman. Sors de la pièce.

Aurélie ne la vit pas; elle baissa les yeux sur ses poings. Le silence coula autour deux, épais, vibrant.

Très bien, céda enfin Madame Charcot. Quand vous aurez fini vos histoires, appelez.

Des pas qui séloignèrent. La porte resta entrebâillée.

Aurélie exhala.

Première fois, tu sais, fit-elle.

Quoi?

Tu lui as demandé de sortir.

Il ne répondit pas.

En dix ans, souligna-t-elle. La première fois.

Je sais.

Pourquoi aujourdhui?

Je ne sais pas. Sans doute il hésita à cause de cette boîte. Tout ce quon partage dans le salon ce ne sont que des objets. Un canapé, un vase. Mais ici, il montra la boîte, cest nous. Le seul vrai «nous».

Elle le regarda longuement.

Paul, ce sont de beaux mots.

Je ne veux pas de beaux mots. Je

Attends, laisse-moi finir. De belles phrases, et jen suis fatiguée. Depuis toujours tu parles bien, tu expliques pourquoi les choses arrivent, pourquoi la prochaine fois sera différente, comment tu comprends. Comprendre et agir, Paul, ce nest pas pareil.

Je sais.

Non, Paul, tu crois savoir. Mais tu ne sais pas. Car sinon ta mère ne serait pas dans notre salon, supervisant notre déménagement ligne après ligne. Elle a fait des listes, tu comprends? Un inventaire du «nous». Elle sest invitée avec sa liste.

Je vais arrêter tout ça.

Maintenant?

Oui.

Cest trop tard, lâcha Aurélie. Il fallait le faire il y a sept ans, quand elle a jeté ma violette. Six ans quand elle a changé laménagement de la chambre pendant nos vacances. Cinq, quand elle ma expliqué comment je ratais la soupe. Quatre, quand

Aurélie.

Ou trois ans, quand elle ta dicté que tu navais pas besoin denfant, quil fallait «dabord réussir», et tu as acquiescé, moi javais trente-cinq ans, et je

Elle se tut.

Dans la pièce, un silence rare.

Cest ce qui a fait le plus mal, dit-elle. Doucement, presque sans voix. Plus que tout le reste.

Paul, immobile. Son visage démuni, pour une fois sans défense.

Je sais, répondit-il. Je

Nexplique rien.

Je veux expliquer.

Pas maintenant.

Elle referma la boîte. Chassa doucement le couvercle du plat de la main.

Je la prends celle-là, expliqua-t-elle. Cest tout ce que je veux.

Daccord.

Rien dautre de cet appartement.

Il la regarda.

Où vas-tu?

Chez Maëlys, quelques temps. Puis je louerai un truc.

Aurélie.

Oui?

Ne pars pas.

Elle se leva, coinça la boîte sous le bras. Étonnamment légère, pour tout ce qui reposait dedans.

Paul, je pars de cet appartement, pas de toi. Je ne veux plus y habiter. Je nai jamais voulu, jai juste fait semblant.

On peut partir à deux.

Elle sarrêta.

Se retourna.

Quas-tu dit?

Il se redressa, mains pendantes, droit devant elle.

Je dis quon peut quitter cet appartement ensemble. Je ne veux ni le canapé, ni les verres en cristal, ni les toiles de la Galerie Fort. Je veux toi, cette boîte le reste na pas dimportance.

Aurélie le fixait.

En elle, quelque chose de complexe, mélange despoir, de peur, de fatigue, de ce sentiment sans nom.

Paul, fit-elle lentement, tu as quarante ans. Si tu pars avec moi, ta mère

Je sais.

sera furieuse.

Je sais, Aurélie.

Tu peux lassumer?

Je ne sais pas si je suis prêt. Mais si je le fais pas, je ne pourrai plus me regarder en face.

Pause.

Cest un autre discours, dit-elle.

Oui?

Oui. Ce nest pas «je veux te reconquérir». Cest «je veux me respecter». Ce nest pas pareil.

Peut-être, concéda-t-il. Mais lun nexiste pas sans lautre, sans doute.

***

Dans le salon, Madame Charcot dirigeait les déménageurs. Lorsquils entrèrent, elle fit volte-face. Regarda la boîte, puis le visage de son fils.

Cest bon? demanda-t-elle.

Maman, dit Paul. Stop.

Stop quoi?

Tout cela, fit-il en englobant la pièce déjà à moitié nue et un lampadaire emmailloté dans du plastique bulle, prends-le. Je nen veux pas.

Elle demeura incrédule.

De quoi parles-tu?

Canapé, vases, verres, tableaux, la cuisine «Art de Vivre», tout est à toi. Fais-en ce que tu veux.

Paul, cest des valeurs, des placements

Maman, je men vais avec Aurélie. Avec cette boîte. Cest ce quil me reste.

Silence.

Madame Charcot regarda lun, puis lautre. Il y avait dans ses yeux une réserve confuse, quelque chose de quelquun parfaitement à laise aux jeux connus, soudain déplacé à une table étrangère.

Tu es fou, souffla-t-elle.

Peut-être.

Cest insensé. Cest

Maman. Il sapprocha calmement, Aurélie le vit regarder sa mère sans colère, sans accusation, simplement sincère. Je taime. Mais je ne peux plus vivre comme ça. Ce nest pas la vie. Cest la gestion dun projet, et je refuse dêtre un projet.

Madame Charcot mit un temps. Puis dit:

Tu le regretteras.

Peut-être, admit-il. Mais ce sera mon regret, pas celui dun autre.

***

Ils quittèrent lappartement vers treize heures. Aurélie portait la boîte. Paul, un maigre sac de vêtements et son ordinateur.

Silence dans lascenseur. La glace sur le mur leur renvoyait limage de deux adultes fatigués, lun avec sa boîte de carton, lautre des affaires pour trois jours.

Au rez-de-chaussée, le concierge salua. Les portes automatiques glissèrent. Dehors, journée davril banale, grise et fraîche, lodeur de feuilles mortes et de pluie à lhorizon.

Devant le porche, ils sarrêtèrent.

On va où? demanda Paul.

Chez Maëlys, jai dit.

Je ne peux pas aller chez Maëlys.

Personne ne ty oblige.

Je nai pas envie de ne pas y aller. Je veux juste être là où tu es.

Aurélie considérait la rue. Les gens minuscules vus den haut savéraient normaux, à hauteur de pas. Des gens quelconques, affairés.

Paul, dit-elle. Nous navons plus dappartement.

Oui.

Presque plus deuros. Tout est bloqué, jusquau procès.

Jai des économies de côté. Maman nétait pas au courant.

Cest temporaire. Faudra louer petit, modeste.

Daccord.

Pas de cuisine «Art de Vivre».

Merci mon Dieu.

Elle lobservait, face à elle. Un soulagement se dessinait, bien trop lourd pour nêtre quun simple soulagement.

Ce nest pas la fin, dit-elle. Juste le début. Le tribunal, ta mère, et tout le reste.

Je comprends.

Je ne sais pas si on y arrivera.

Moi non plus.

Quand même?

Il hésita, puis:

Quand même.

Aurélie remit la boîte sous son bras. Dedans, quelques places de cinéma, une carte, un aimant, un bracelet, une fleur séchée, trois coquillages, une serviette à morpions.

Tout ce qui restait de dix ans. Et, paradoxalement, tout ce qui importait vraiment.

Alors allons-y, fit-elle.

Et ils y allèrent. Dans lavril morne, rue ordinaire, sans plan, sans assurance. Un sac, une boîte en carton à deux; au-dessus et derrière eux, lappartement du vingt-troisième étage, parquet noble, lustre-cascade, la voix sans doute déjà revenue de Bernadette Charcot à ses porteurs.

Eux, ils marchaient. Aurélie ignorait si cétait bien. Elle ignorait presque tout, sauf: la boîte contre son flanc, lui à ses côtés, avril. Et cette odeur unique, celle qui annonce que le froid nest pas éternel.

Paul, souffla-t-elle en marchant.

Oui?

Tu te souviens quand on ramassait les coquillages?

À Hossegor. Tu voulais faire un cadre.

Tu disais que cétait kitsch.

Cest kitsch.

Je le ferai quand même.

Daccord.

Il reste à trouver où laccrocher.

On trouvera, dit-il.

Aurélie ne répondit rien. Avançant, portant la boîte, et songeant que «on trouvera» nest pas une promesse. Un simple mot, parfois, suffit pour avancer. Pour encore un pas. Et puis un autre.

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