Reviens et prends soin de moi

Reviens et soigne

Claire, ouvre tout de suite ! On sait bien que tu es là ! Marion ta vue, la lumière était allumée !

Claire terminait dattacher une tige de lisianthus à un tuteur en bois. Les mains maculées de vert, le tablier trempé de terre. Elle leva la tête et regarda la porte vitrée de latelier. Deux silhouettes derrière. Lune, impossible de se tromper malgré la buée : épaules solides, petite teinture rouge cerise, Madeleine Giraud, lex-belle-mère. Lautre, Marion, la sœur de Guillaume, les yeux rougis, lécharpe chiffonnée autour du cou.

Claire nétait pas pressée. Elle mit le lisianthus dans un seau deau, retira ses gants, les accrocha sur un clou. Puis elle alla ouvrir.

Bonsoir, dit-elle, repoussant le loquet.

Madeleine entra la première, pas du genre à attendre quon linvite. Marion la suivit, tirant son écharpe comme si elle voulait sy cacher.

Bonsoir, vraiment ? Tu es sérieuse ? grogna Madeleine, qui balaya la pièce du regard, cherchant dun œil expert ce quil conviendrait de critiquer. BINGO Tu renifles tes fleurettes pendant quun homme est en train de mourir !

Qui meurt ? demanda calmement Claire.

Guillaume ! sexclama Marion, qui couvrit aussitôt sa bouche. Guillaume est à lhôpital. Accident. Colonne vertébrale.

Claire les observait sans un mot. Ce nest plus comme lannée dernière, quand tout se brisait à la simple évocation du prénom « Guillaume ». Maintenant, cétait différent. Comme une brûlure ancienne qui fait faire un pas de côté devant la flamme.

Asseyez-vous, indiqua-t-elle en désignant deux tabourets devant létabli.

Pas le temps pour sasseoir, répliqua Madeleine, mais elle seffondra tout de même sur le siège. Les jambes nétaient plus ce quelles étaient, Claire sen souvenait bien : varices, tension, petit combo des soixantenaires.

Marion restait debout, triturant son foulard.

Expliquez-moi, demanda Claire.

Elles racontèrent. À deux voix, se coupant, ne saccordant que sur la catastrophe. Trois jours plus tôt, Guillaume roulait sur lautoroute. Pluie battante, une embardée, le rail de sécurité. Voiture en miettes, miraculeusement vivant. Fracture de la colonne, opération les médecins gardent espoir, mais tout peut arriver. Il a besoin de soins. Dêtre entouré de proches.

Et Chloé ? demanda Claire, étonnamment posée. Un prénom quun an plus tôt piquait comme du verre sous la peau. Chloé, vingt-huit ans, attachée commerciale, celle pour qui Guillaume avait largué dix-huit ans de mariage sans trop se retourner.

Madeleine serra les lèvres.

Chloé est partie.

Où ça ?

Chez sa mère. À Bordeaux. Marion, cette fois, retint sa colère plus que sa tristesse. Quand elle a su quil risquait de ne plus marcher, hop, le grand départ chez Maman, deux valises pliées en trois heures. Impossible de la joindre.

Claire se tut. Latelier baignait dans un silence frais, coupé par le « ploc-ploc » grinçant dun robinet mal fermé. Odeur de terre et de fleur blanche, un peu sucrée, un peu humide.

Quest-ce que vous attendez de moi ? finit-elle par lâcher.

Madeleine se carra sur son siège.

Dix-huit ans de vie commune, Claire ! Dix-huit ! Tu le connais par cœur. Il ne laisse personne le toucher sauf toi. Il a besoin de quelquun qui

Madeleine, vous parlez de celui qui est parti pour une autre. Celui qui, il y a un an, na pas trouvé de place pour moi dans sa vie.

Arrête, intervint Marion. Tout ça, cest du passé. Là, cest question de vie ou de mort !

De vie ?

Le médecin a dit quil risquait linfection, lescarre, la bronchite. On ne plaisante pas avec la colonne, Claire ! Cest pas une grippe, cest la colonne !

Claire ferma le robinet. Regarda ses mains. Cinquante-deux ans. Capables de composer des bouquets photographiés et encadrés, de pétrir de la pâte, de soigner les fièvres du fils, recoudre, réparer une prise qui saute, traîner des sacs pleins de légumes du marché. Toujours prêtes. Et pendant tout ce temps, avait-elle choisi de sy dévouer, ou le faisait-elle parce que cétait la tradition, lobligation, presque la seule façon dexister ?

Elle sessuya les doigts et se tourna vers elles.

Jy réfléchirai, dit-elle.

Pas le luxe de tergiverser ! tonna Madeleine, se redressant soudain, la voix menaçante. Pendant que tu tergiverses ici, il est tout seul, là-bas ! Ni femme, ni rien ! Marion bosse toute la journée, moi jai le dos brisé ! Tu ne peux pas juste rester à tripoter tes semis et faire comme si ça ne te concernait pas !

Et à qui ça appartient alors ? murmura Claire.

Pas de réponse.

Dehors, la nuit est presque complète. Octobre, la nuit tombe tôt. Claire regarde par la vitre, le lampadaire jaune, lasphalte reluisant, le banc désert devant la porte, celui où les clients attendaient en été son feu vert-bouquet.

Une histoire de la vraie vie, se dit-elle. Pas une fiction, pas un roman. Deux personnes devant toi, qui veulent que tu redeviennes celle que tu nes plus.

Daccord, lâcha-t-elle. Je viendrai demain. Je verrai comment il va. Mais je ne promets rien.

Madeleine exhala bruyamment. Marion, elle, se jeta dans les bras de Claire. Claire la laissa faire, bras ballants.

Après leur départ, Claire sassit longtemps sur le fameux tabouret. Elle regarda ses plantes : lisianthus rose, boutons comme des enveloppes roulées. Chrysanthèmes dans des caisses au mur. Physalis orange, lampions lumineux. Elle avait fabriqué ce lieu. Loué latelier trois mois après le départ de Guillaume. Tout repeint elle-même en gris-blanc, les poignées montées par le voisin Robert contre une bonne bouteille de vin. Baptisé la boutique « Ptite Tige », sobriquet dabord, devenu évidence. Trouvé des fournisseurs, une page web, appris à photographier les fleurs pour que les passants sarrêtent sur limage.

Un an. Un an à se bâtir, pour soi. On ne dit jamais assez que vivre pour soi na rien de scandaleux ni dégoïste.

Et voilà.

Elle éteignit la lampe du plan de travail. Laissa la veilleuse à lentrée. Et rentra.

Lhôpital était un vénérable bâtiment des années 70, corridors à rallonge et odeur deau de javel, de nourriture collective cette ambiance typiquement hospitalière qui lui plaisait si peu. Trouva le service, sadressa à linfirmière de garde.

Vous êtes de la famille ?

Lex-femme, répondit Claire.

Haussée de sourcil subtile, mais zéro commentaire. Indications données, polies.

Guillaume était seul dans la chambre à quatre lits. Le torse nu sous la couverture, mains croisées dessus. Amaigri, visage cendré, yeux cernés. Sur la tablette, un verre de thé tiédi et le téléphone, écran vers la table.

En la voyant, il eut un drôle dair de soulagement, comme sil attendait et pouvait enfin baisser la garde.

Claire.

Salut, répondit-elle, posant un sachet de pommes et une bouteille deau minérale. Pas par gentillesse, juste parce que personne ne va les mains vides à lhôpital.

Elle prit un siège près de la fenêtre, pas le bord du lit.

Tu as mal ?

Supportable. Les médocs aident. Il hésita. Tu es venue.

Je suis venue.

Maman ma appelé. Elle ma dit que vous étiez passées.

Oui.

Il scruta le plafond, puis la regarda de nouveau.

Jétais sûr que tu viendrais pas.

Moi aussi, tu sais.

Silence. Dehors, la pluie feuilletait novembre. Rapidement.

Chloé est partie, lâcha Guillaume.

Je sais.

Voilà. Cest comme dans un film, hein ? Lorage, le mec qui sen sort mal. Mais là, cest trop tard.

Claire resta silencieuse. Ni pitié, ni envie dachever le malheureux.

Dix-huit ans de vie, un fils, des étés à la même maison de vacances, disputes dargent, réconciliations, croyant toujours que cétait ça la vie. Rien dautre.

Claire, reprit-il, la voix basse, plus douce. La voix des moments où il voulait obtenir quelque chose. Claire la reconnaissait bien, elle sen méfiait à présent. Jai beaucoup réfléchi ici Tu sais, du temps, il y en a Je crois que jai été idiot. Que tout ce que javais de vrai, cétait toi. Maison, famille, tout. Chloé (il fit un geste vague). Tu comprends. Je ne demande pas pardon, cest trop tard. Mais tu restes le plus proche, la personne la plus chère.

Claire entendait les mots, comme en arrière-plan. Tu es la seule. La vraie. Jai compris. Pardonne-moi. Toute la panoplie pour la faire venir. Pas par amour. Par commodité. Que quelquun vienne. Change les pansements. Parle aux médecins. Apporte de la vraie nourriture, autre chose que linfâme purée collective. Juste quelquun pour tout faire, comme elle sait si bien faire.

Voilà donc à quoi ressemble la vie après divorce… Pas tragique, pas roman photo. Juste : on se souvient de toi quand ça va mal, pas pour lamour, pour la praticité.

Guillaume, dit-elle, je suis contente que tu sois vivant. Et que lopération ait réussi. Mais je ne reviens pas. Ni pour soigner, ni pour autre chose. On est divorcés.

Je sais

Laisse-moi finir.

Il se tut, peu habitué à se faire couper la parole.

Je vais trouver une aide-soignante. Qualifiée, professionnelle. Je paierai le premier mois, vu ta situation. Ce sera tout ce que je peux faire. Et autre chose. Elle sortit une pochette de son sac, chercha dedans, coinçant le portefeuille et le carnet dadresse. Voilà. Les papiers du partage des biens. Tu traînais, moi aussi. On na jamais réglé, javais pas le courage. Maintenant, il faut signer.

Guillaume fixa la pochette.

Tu es sérieuse.

Très sérieuse.

Jai juste eu une opération à la colonne, et toi, tu mapportes des papiers.

Precisément. Parce que demain, tu pourras dire que tu nétais pas dans ton état normal, ou lavocat te soufflera que tu as signé sous pression. Là, tu vas bien, cest documenté.

Ils se fixèrent longtemps.

Tu as changé, finit-il.

Oui.

Avant, tu naurais pas pu.

Probablement pas.

Il prit la pochette, feuilleta, Claire lui tendit un stylo.

Le médecin entra à ce moment. Un homme denviron quarante-cinq ans, lunettes, blouse grise, dossier sous le bras, lair fatigué de ceux qui nont plus le temps de faire semblant dêtre énergiques.

Bonjour, dit-il avec une courtoisie tranquille. Je suis André Laurent, le médecin traitant.

Claire, répondit-elle.

Vous êtes ?

Lex-épouse, pour la deuxième fois aujourdhui, samusa-t-elle.

Il hocha la tête, sans surprise, puis se tourna vers Guillaume.

Guillaume Dubois, la nuit sest bien passée ?

Ça va. Jai dormi.

Excellent. Aujourdhui, on va essayer de surélever un peu le dossier, voir si ça tient. La récupération suit son cours, cest long mais ça évolue bien.

Docteur, peut-on parler ?

Ils passèrent dans le couloir. Claire referma la porte.

Je compte engager une aide-soignante diplômée. Il faudrait me préciser les besoins précis, compétences, matériel. Si vous pouvez me donner la liste

Il la jaugea.

Ce nest pas vous-même qui vous occupez de lui ?

Non.

Honnêtement, cest plus sain, soupira-t-il. Les proches qui se lancent dans les soins pour dobscures raisons, culpabilité, dû ça finit souvent mal. Il lui faut de la paix, des gestes sûrs. Moins on ajoute de stress, mieux cest. Les professionnelles savent faire. La famille, en général, sait moins bien.

Vous le dites toujours ?

Non, que si on me le demande.

Un petit sourire. Presque.

Notez ce quil faut.

Il dicta, elle nota tout. Pour lagence, linfirmière du service aurait les coordonnées. Claire remercia.

Je précise, ajouta-t-il, quil a de bonnes chances de sen sortir. Il est encore jeune, lopération sest bien passée. Peut-être marchera-t-il dici six mois, mais pas de fausses promesses.

Je comprends, lui répondit Claire.

Limportant, cest quil comprenne, lui.

De retour dans la chambre, Guillaume tenait la pochette fermée sur le ventre. Le stylo à côté.

Tu signes ?

Il fixait le plafond.

Et si je dis que je veux réfléchir ?

Guillaume.

Oui, je signe. Tu lauras quand même, ce que tu veux. Tas changé.

Jai toujours été comme ça, admit-elle. Je faisais juste semblant de lignorer.

Guillaume signa, trois pages. Claire rangea le dossier.

Je trouve une aide-soignante dici la fin de la semaine, tu seras informé. Je préviens Marion. Largent du premier mois, je le paye à lagence. Après, à vous.

Claire, dit-il quand elle ferma son sac.

Quoi ?

Merci dêtre venue.

Elle le regarda longuement. Pas avec colère ou pitié. Juste, comme on regarde quelque chose quon a beaucoup aimé, qui nest plus à soi.

Remets-toi bien, dit-elle.

Et elle sortit.

Dans le couloir, elle sarrêta à la fenêtre. La cour, quelques arbres nus, un banc encore trempé de pluie. Un vieux monsieur en peignoir y était assis, lair perdu dans le vague, là où il ny avait rien à voir, juste pour respirer un peu dair.

Claire inspira aussi. Quelque chose se détacha. Pas tout, mais une chose importante. Comme si elle posait à terre une lourde valise, pas jetée, juste posée élégamment. Et redressa le dos.

Comment lâcher le passé, aurait-elle écrit si elle tenait un journal. Je ne sais pas. Ça ne se fait pas en dix minutes. Ça se fait par petites touches. Elle venait den accomplir une.

Elle trouva laide-soignante deux jours plus tard via une agence. Madame Fabienne, cinquante-huit ans, ancienne de la gériatrie, posée, efficace, un dossier de recommandations aussi épais quun dictionnaire. Rendez-vous dans un petit café près de lhôpital. Claire expliqua tout, Fabienne écouta, questionna sur lhumeur du patient, le moral, la douleur, la famille toxique autour.

Les proches font pire que mieux, avoua Fabienne. Ce nest pas leur faute, cest comme ça.

Oui, répondit Claire.

Accord, virement effectué. Appel à Marion pour tout expliquer : évidemment, Marion protesta : cest pas ça que veut Guillaume, il veut voir ses proches ! Claire coupa, douce mais ferme, ce qui la surprit elle-même. Avant, elle aurait crié ou lâché laffaire. Là, cétait simplement ferme.

Tu peux venir tous les jours si tu veux, Marion. Fabienne ne va pas sy opposer. Mais moi, je ne viendrai plus. Jai ma vie, et elle na pas vocation à sajuster aux désastres de la tienne.

Long silence.

Daccord, consentit Marion.

Juste ça. Pas de pleurs, pas daccusations. Peut-être que Marion, elle aussi, commençait à comprendre.

Une semaine plus tard, Madeleine appela elle-même, avec une voix moins cassante, presque vieillie.

Claire, Fabienne est très bien. Guillaume sy habitue. Merci davoir pris les choses en main.

Je vous en prie, Madeleine.

Ne disparais pas complètement, daccord ? Passe un coup de fil, des fois.

Claire ne promit rien, se contenta dun au revoir poli. Elle était dans son atelier, comme dhabitude. Si quelquun lui demandait comment lâcher le passé, elle répondrait : juste, continuer. Pas besoin de théâtre. Se lever, travailler, aimer ce quon fait. Les ex-maris et la parenté névrosée ne disparaissent jamais totalement : ils cessent juste doccuper tout lespace.

Lhiver est arrivée tôt. En novembre, Paris était déjà blanc. Claire découvrit quelle aimait bien lhiver. Elle ny avait jamais pensé. Avant, impossible dy réfléchir : Guillaume détestait le froid, souffrait de ses rhumatismes, exigeait son thé à lheure. Maintenant, elle pouvait simplement trouver la neige belle.

Décembre, les commandes affluaient. Compos florales pour Noël, entreprises et particuliers. Claire embaucha une apprentie, Pauline, vingt-trois ans, étudiante, pleine didées, tête en lair mais attachante. Bonne équipe. Claire lui enseignait quun bouquet nest pas un simple objet, mais un pinceau dans les mains de la vie. Pauline buvait ses paroles et lui sortait parfois des idées de folie.

Ça vient doù, tout ça ? demanda Claire un jour.

Je regarde le client, répondit Pauline, et jimagine quel genre de fleur il serait. Ou la personne à qui il veut loffrir.

Claire réfléchit.

Méthode pas bête.

Cest vous qui me lavez dit : un bouquet, ça doit vivre.

Étonnée, Claire ne sen rappelait pas. Mais sans doute était-ce vrai.

Janvier, février. La vie suivait son cours. Claire sinscrivit à un stage dart floral. Pauline en plaisanta : Pas besoin, vous êtes déjà la reine !. Claire lui rappela quil faut toujours apprendre, pas par manque mais par curiosité. Nouveau pour elle. Avant, cétait devoir imposé par les autres ou les circonstances.

Vivre pour soi, ça fait parfois égoïste à prononcer. En fait, cest des petits actes : sinscrire à un stage, lire tranquille, visiter une ville voisine admirer ses vieilles pierres chose quavant, personne ne soutenait autour delle.

Février, Marion appela. Guillaume allait mieux, avançait à laide de béquilles. Fabienne restait zen, efficace. Claire en fut sincèrement réjouie. Sans colère ni amertume. Juste heureux pour lhomme. Rien de plus.

Mars apporta la fonte de la neige, les premiers bouquets printaniers. Tulipes, jacinthes, anémones. Claire aimait les saisons qui changent, quand la douceur de la laine sefface pour éclore en couleurs, impatiente et vive.

Cest en mars quil arriva.

Claire emballait un bouquet sur commande : jaune et blanc, narcisses et pâquerettes, tout simple, tout droit. La porte souvrit derrière elle : elle ne leva pas tout de suite la tête, occupée avec le ruban.

Bonjour, annonça-t-elle.

Bonjour, répondit-il.

La voix, elle la reconnut avant le visage. Calme, posée. André Laurent.

Il était debout à lentrée, découvrant latelier comme on entre dans une pièce rêvée. Habillé dun manteau et dune belle écharpe, sans chemise médicale ni dossier.

Cest vous, fit Claire.

Oui, confirma-t-il, amusé.

Petite pause. Pauline sétait éclipsée à larrière, chercher du papier cadeau. Ils étaient seuls dans le magasin.

Guillaume Dubois est sorti il y a dix jours, expliqua André Laurent. Il poursuit avec la même aide-soignante. À la maison. Le moral est bon.

Je sais, admit Claire. Marion ma écrit.

Très bien. Il hésita. Puis, avec un sourire pour de vrai : Pour être honnête, je ne passais pas tout à fait par hasard. Enfin, en fait jai regardé votre boutique sur Internet, le nom est original : Ptite Tige. Je voulais vous voir. Voilà.

Claire laissa tomber le ruban.

Vous voulez des fleurs, alors ?

Oui. Et plus encore.

Silence, odeur de jacinthe et de terre fraîche.

Que souhaitez-vous exactement ? demanda Claire.

Il se dirigea vers les anémones : violettes, rouges, blanches.

Celles-ci, peut-être ? Trois ? Ou cinq ? Que recommandez-vous ?

Impair, toujours. Trois ou cinq. Pour offrir à qui ?

Je ne sais pas encore. Un sourire. Peut-être vous me conseillerez.

Elle choisit trois anémones, puis en glissa deux, bordeaux, à cœur presque noir.

Cinq, vraiment. Elles sentendent bien ensemble.

Elle emballait, gestes sûrs. Papier kraft, ruban.

Claire, dit-il.

Oui ?

Je vais être franc. Je ne sais pas faire autrement.

Faites donc.

Jaimerais vous inviter un soir. Pas à lhôpital, pas pour un dossier, juste, pour un café, une pièce de théâtre si vous aimez, ou une promenade. Je sais, ça paraît étrange. Mais à notre âge, on peut parler sans faire semblant.

Claire releva la tête.

Il la regardait sans insistance ni urgence, laissant la liberté de refuser, de prendre son temps.

Vous y pensiez depuis quand ? demanda-t-elle.

Trois mois. Depuis ce couloir, ce jour-là, où vous mavez dicté la liste pour laide-soignante.

Claire se souvint. Couloir, fenêtre, arbres nus.

Mais à lépoque, jétais légalement mariée encore.

Je sais. Jai attendu.

La ville de mars défilait derrière la vitre. Presque plus de neige, juste quelques plaques de gris aux carrefours. Les moineaux disputaient le banc vide. Le lampadaire luit pour rien, car le jour est désormais long.

Je ne sais pas, avoua Claire.

Que ne savez-vous pas ?

Comment on fait, tout ça. Dix-huit ans mariée, un an pour apprendre à vivre seule. Je ne sais pas, maintenant…

Franchement, moi non plus, avoua-t-il. Divorcé depuis six ans. Jai une fille de dix-sept ans qui vit avec sa mère. Jai couru après le travail, longtemps. Puis, jai commencé à y réfléchir. Et puis, jai pensé que, peut-être, on a le droit de penser aux autres.

Pauline sortit de larrière avec une bobine. Aperçut André Laurent, sourit.

Besoin daide, madame Claire ?

Non, Pauline, merci.

Pauline repartit, triomphante.

Claire tendit le bouquet à André Laurent.

Ça fait combien ?

Attendez, dit-elle.

Il attendit.

Claire regarda les anémones : bordeaux sombre, velours. Elle les aimait, plus sobres que les coquelicots mais tout aussi fières. La fleur qui ne se vante pas, mais ne se cache pas.

Une histoire de fleurs, pensa-t-elle, étonnée. Toute sa vie construite là, autour. Abri de la douleur, elle y avait fait racine. Et voilà quun homme pénètre dans cette réalité-là. Sans la forcer, sans brusquer. Debout, les anémones à la main, il attend la réponse.

Daccord, dit-elle.

Il leva un sourcil.

Daccord comment ?

Au théâtre. Ça fait longtemps.

André Laurent sourit, vraiment.

Parfait.

Mais pas ce soir, jai trois commandes à finir.

Évidemment. Samedi, si ça va.

Samedi, oui.

Elle indiqua le prix. Il régla, rangea la monnaie, sans se presser.

Claire, une question ?

Oui ?

Depuis quand vous faites les fleurs ?

Latelier, un peu plus dun an. En fait, les fleurs, toute la vie. Avant, cétait un hobby, maintenant, cest un métier.

Cest bien, un métier passion.

Oui, dit-elle. Cest bien.

Il repartit, bouquet en main. Sur le pas, il lança :

À samedi, Claire.

À samedi, André.

Petit sourire.

Juste André.

À samedi, André.

La porte se referma. Claire suivit sa silhouette du regard. Manteau, écharpe, bouquet qui ne se retourne pas.

Pauline surgit, faussement indifférente :

Cest qui, ce monsieur ?

Un client, répondit Claire.

Quinze minutes à discuter, le client ?

Pauline.

Oui ?

Va donc emballer les chrysanthèmes de Madame Martin, elle passe à seize heures.

Pauline sexécuta, ravie. Claire reprit son travail. Le papier bruissait, leau tombait. Odeur de jacinthe.

Samedi, dans quatre jours. Quatre jours normaux, ficelés de commandes, de livraisons, de questions de Pauline et des appels sur le prix des pivoines. Rien dextraordinaire. Et pourtant.

Claire ne pensait pas volontairement à samedi. Elle travaillait. Parfois, seule dans la boutique, elle repensait à la scène : voix posée, bouquet danémones, « à samedi, André ».

Les adultes peuvent parler franchement, disait-il.

Peut-être.

Elle ignorait ce que samedi réserverait : la connivence, la conversation qui ne parle ni de douleurs, ni dancien temps ? Reverrait-elle André ? Peut-être, peut-être pas. Lessentiel : cest elle qui décidait désormais. Ni Madeleine, ni Guillaume, ni la peur de la solitude. Elle.

Étrange légèreté. Pas un vertige de roman. Simplement la certitude sous les pieds comme toucher lasphalte après lhiver.

Vendredi soir, atelier fermé, Pauline déjà partie. Claire mit dans un vase quelques anémones rescapées du lot. Sur le rebord de la caisse, là où elle se gardait toujours un bouquet, pour rien, juste pour elle.

Les observa.

« Tiennent bien à cinq », avait-elle affirmé.

Cétait vrai.

Elle éteignit la lumière et rentra chez elle. Demain, samedi.

Le samedi, ça commence à huit heures et par le parfum du café, sorti de la machine italienne quelle sétait offerte six mois plus tôt achat que Guillaume aurait catégoriquement désapprouvé (trop cher, inutile, tu connais la chanson). Inutile est au mariage ce que le chiendent est au jardin : on sy habitue, et ça empêche de voir pousser autre chose. Comme pourquoi ? Envie. Je peux. Je veux.

Claire buvait son café à la fenêtre. Toits humides, pigeon sur le rebord, voiture contournant précautionneusement une flaque.

Le téléphone vibrait. Un message, arrivé il y a une heure, pas cinq minutes, comme si lexpéditeur avait dû trouver le courage de lenvoyer :

« Bonjour. La séance est à 19h. Un dîner avant, peut-être ? Cest comme vous le sentez. André. »

Claire relut. Nota le « bonjou » sans « r » final. Sourit.

Elle répondit :

« Bonjour. Daccord pour dîner avant. 18h30 ? »

Envoyé. Téléphone reposé.

Elle finit son café.

Mars continuait dehors. Leau dégoulinait, le moineau chassa le pigeon sur le rebord. Paris séveillait, indifférente à la petite histoire du samedi de ses habitants. Paris napplaudit pas les moments importants : elle continue, voilà tout.

Notification du téléphone. Un mot :

« Parfait. »

Claire rangea la tasse, enfila son tablier. Jusquau soir, atelier à ouvrir, bouquets à livrer. Prenant ses clés, elle se retourna. Appartement lumineux, anémones dans un verre sur le rebord à elle, pour elle. Son appareil, son verre, son samedi.

Elle sortit.

La porte se referma sans bruit, comme on ferme les choses bien terminées.

André lattendait déjà devant le bistrot à dix-neuf heures moins le quart, légèrement en retrait, téléphone à la main. Il le rangea dès quil laperçut. Manteau, écharpe. Pas de fleurs, cette fois.

Bonsoir, dit-il.

Bonsoir, répondit Claire.

Un court instant, ils se regardèrent. Deux adultes, sur une rue détrempée de mars, venus là parce quils lavaient décidé. Pas pour faire plaisir. Pas parce quil le fallait. Parce quils en avaient eu envie.

On y va ? proposa André.

Allons-y, répondit Claire.

Et ils sont entrés.

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