Reviens et prends soin de moi

Reviens et prends soin de lui

Claire, ouvre tout de suite ! On sait que tu es là ! Sophie a vu de la lumière à la fenêtre !

Jétais en train de finir dattacher une branche deustoma à un tuteur en bois. Les mains tâchées de vert par les tiges, le tablier plein de terre. Jai levé la tête vers la porte vitrée de latelier. Derrière, deux ombres se tenaient dans la lueur du lampadaire. Je les ai reconnues immédiatement, même à travers la buée sur la vitre. De larges épaules, une teinture auburn trop voyante : Madame Dubois. Ma belle-mère. Plutôt, mon ex-belle-mère.

Je nétais pas pressé. Jai mis la fleur dans un seau deau, enlevé mes gants, les ai suspendus près de la table de travail. Puis jai déverrouillé.

Bonsoir, ai-je dit en ouvrant la porte.

Madame Dubois est entrée la première, sans attendre linvitation. Derrière elle, Sophie, la sœur de mon ex-femme Philippe, entrait, les yeux bouffis, lécharpe nimporte comment enroulée autour du cou.

Quel bonsoir, Claire, tu es tombée sur la tête ? Madame Dubois passait déjà en revue latelier, lair de chercher ce quelle pourrait bien condamner. Elle trouva : Tu toccupes de tes fleurs pendant quil agonise.

Qui agonise ? ai-je demandé calmement.

Philippe ! cria Sophie, se bouchant la bouche aussitôt dune main. Philippe est à lhôpital. Accident. Colonne fracturée.

Je les ai regardées sans mot dire. Quelque chose se crispa en moi, mais pas comme il y a un an, quand, au simple nom de « Philippe », tout en moi se refermait. Cette fois, cétait une tension nouvelle, prudente, dun animal déjà brûlé une fois, qui reste à distance.

Asseyez-vous, leur ai-je proposé, désignant deux tabourets au bout de la table.

On nest pas venues pour sasseoir, trancha Madame Dubois, mais elle sest quand même lourdement laissée tomber. Je me rappelais que ses jambes étaient douloureuses, insuffisance veineuse, tension, tout cela.

Sophie resta debout, triturant son écharpe.

Expliquez-moi clairement, soufflai-je.

Elles racontèrent chacune leur version, se coupant, se contredisant sur les détails. Trois jours plus tôt, Philippe roulait sur la nationale près de Blois. La pluie, il a dérapé, embouti la glissière. Voiture détruite. Il a survécu, mais fracture de la colonne, opération faite, les médecins sont réservés. Peut-être quil remarchera, peut-être pas. Il a besoin de soin. De proches.

Et Hélène ? demandai-je.

Jai réussi à prononcer le prénom sans rien ressentir daigu. Il y a un an, ce nom encore me lacérait. Hélène, vingt-huit ans, commerciale, pour qui Philippe était parti après dix-huit ans de mariage.

Madame Dubois se pinça les lèvres.

Hélène est partie.

Où ça ?

Chez sa mère, à Lyon, répondit Sophie avec amertume. Dès quelle a su quil risquait de ne plus marcher, elle a fait ses valises en trois heures. Impossible de la joindre.

Latelier était calme ; on entendait juste leau qui gouttait au robinet et lodeur de terre humide et de lys flottait.

Quattendez-vous de moi ? demandai-je enfin.

Madame Dubois se redressa.

Claire, vous avez vécu dix-huit ans ensemble. Ce nest pas rien ! Tu le connais par cœur, il técoute. Il lui faut quelquun de confiance maintenant

Madame Dubois, lai-je coupée, vous me parlez dun homme qui ma quittée pour une autre. Qui, il y a un an, a fini par chasser de la vie quon avait peiné à construire.

Ce nest plus le sujet, simposa Sophie. Il sagit de sa vie, cette fois !

De sa vie ?

Le médecin a dit quil fallait une présence constante ! Sinon il risque des complications escarres, infections ! Claire, opéré du dos, ce nest pas rien !

Je suis allé fermer le robinet, contemplant mes mains. Cinquante-deux ans. Ces mains savaient confectionner des bouquets que les gens encadraient en photo, pétrir la pâte, faire des piqûres à notre fils fiévreux, soigner le doigt coupé de Philippe, réparer des prises, transporter des sacs pleins du marché. Mais sétaient-elles jamais demandé si elles le voulaient vraiment, ou agissaient-elles par habitude, devoir ? Peut-être, parce quil le fallait.

Je me suis essuyé les mains, me suis retourné.

Je vais y réfléchir, ai-je dit.

Il ny a pas à réfléchir ! lança Madame Dubois, la voix dure et proche de la menace. Pendant que tu y réfléchis, il est là-bas, seul ! Ni femme ni famille ! Sophie travaille tout le temps, moi je suis cassée du dos ! Tu ne peux pas rester là à jouer avec tes fleurs en détournant les yeux !

Et à qui revient ce devoir ? ai-je demandé à voix basse.

Personne na répondu.

Dehors, il faisait déjà nuit noire. Octobre, la nuit tombe vite. Je regardais la rue, le lampadaire jaune, le trottoir brillant, le banc désert où lété des clients patientaient devant latelier.

Une histoire « vraie », pensai-je. Pas un film, pas un livre : deux personnes debout devant vous, réclamant que vous redeveniez celle que vous nêtes plus.

Très bien, ai-je consenti. Je passerai demain matin. Je verrais son état. Mais je ne promets rien.

Madame Dubois soupira, soulagée. Sophie se jeta à mon cou, mais je restai les bras le long du corps, patiente.

Elles parties, je restai assis longuement sur le tabouret, à contempler mes fleurs. Leustoma rose, délicat, boutons comme des lettres roulées. Les chrysanthèmes dans leurs caisses de bois. Les physalis et leurs lanternes orangées. Javais bâti cet endroit de mes mains, signé le bail trois mois après le départ de Philippe, fait moi-même la peinture gris-perle sur les murs, le menuisier du palier avait posé les portes en échange dune bonne bouteille de vin. Trouvé le nom « La Tige », au début ironique, puis devenu naturel. Cherché des fournisseurs, créé une page internet, appris à photographier les bouquets pour attirer lattention.

Une année. Une vraie, pour moi. Vivre pour soi, ce nest pas de légoïsme cest juste normal.

Voilà.

Jai éteint la grande lampe du plan de travail, laissé comme dhabitude la veilleuse à la porte. Puis je suis rentré.

Lhôpital : un gros bâtiment de banlieue, couloir interminable, cette odeur de javel et de nourriture fade, ce rien qui nexiste que là. Jai trouvé le service, demandé à une infirmière qui ma jaugée.

Vous êtes de la famille ?

Lex-épouse, ai-je répondu.

Un très léger haussement de sourcil, mais pas un mot de plus. Elle ma guidée.

Philippe était seul dans une chambre à quatre, sous les draps, les bras par-dessus la couverture. Amaigri. Le teint terne, des cernes violacés. Sur la tablette, un verre de thé refroidi et le téléphone, écran posé vers la table.

Il ma vue et son visage a changé. Pas de joie ; une sorte dapaisement, de résignation.

Claire, dit-il.

Bonjour, posant le sac de pommes et la bouteille deau sur la table de chevet. Par réflexe, presque, parce quon narrive pas les mains vides à lhôpital.

Je nai pas pris place sur le lit, mais sur la chaise, près de la fenêtre.

Tu as mal ? ai-je demandé.

Supportable. Ils donnent des cachets. Silence. Tu es venue

Oui.

Maman ma dit quelles seraient passées.

Oui.

Il fixait le plafond. Puis moi.

Je pensais que tu ne viendrais pas.

Moi aussi.

Dehors, la pluie de novembre. Le mois bousculait octobre.

Hélène est partie, dit-il.

Oui, je sais.

Voilà Comme dans les mauvais films. Coup de tonnerre, le gars se signe. Sauf que cest trop tard.

Je me taisais. Je ne voulais pas le plaindre, ni lenfoncer. Je regardais simplement cet homme avec qui javais partagé dix-huit ans, eu un fils, passé tous les étés à la même maison de campagne, disputé pour des sous et réconcilié, car cest cela la vie, aussi simple ou compliquée quelle soit.

Claire, sa voix se fit douce, suppliante, celle quil prenait pour obtenir ce quil voulait. Je reconnus ce ton, me raidis. Jai beaucoup réfléchi, couché ici. Il paraît quon a le temps, coincé ainsi. Jai compris que jai été idiot. Que ce qui comptait, cétait toi. La famille, la vraie. Hélène Il fit un geste vague. Tu comprends. Je nattends pas que tu me pardonnes, cest trop tard. Mais tu restes la personne la plus proche, la seule, en vérité.

Je lécoutais tout en percevant ce discours de lextérieur. Les mots salignaient : la plus proche, la vraie. Jai compris, jétais idiot Cest un discours. Pas pour me retrouver, mais pour quon vienne, quon change la perf, parle au médecin, apporte la vraie nourriture, fasse ce que Claire savait faire.

Voilà à quoi ressemblent parfois les relations après le divorce. Ni beau ni effrayant, juste banal. Quelquun vous rattrape quand il na plus le choix. Pas par amour, par confort.

Philippe, ai-je dit, je suis heureuse que tu sois en vie. Sincèrement. Et que lopération se soit bien passée. Mais je ne reviens pas. Ni pour soigner ni pour autre chose. Nous sommes divorcés.

Je sais, mais

Laisse-moi finir.

Surpris, il se tut. Avant, il prenait lhabitude de minterrompre. Plus maintenant.

Je vais trouver une aide-soignante, vraie professionnelle. Je paierai le premier mois, je doute que tu puisses ten occuper là. Mais cest tout. Une autre chose encore. Je sortis un dossier du sac. Pas tout de suite, le temps de le retrouver. Voilà les papiers. La liquidation des biens : tu as traîné, moi aussi, je navais pas la force dy retourner. Mais il serait temps de signer.

Philippe fixa le dossier.

Tu es sérieuse.

Absolument.

À lhôpital, tu mapportes les papiers à signer.

Oui. Sinon demain tu diras que tu nétais pas lucide, ou ton avocat invoquera la contrainte. Là, tu es conscient. Le médecin pourra dire que tu es en état de signer.

Il me regarda longuement. Je ne baissai pas les yeux.

Tu as changé, finit-il par dire.

Oui.

Avant, tu naurais pas pu.

Peut-être.

Il prit le dossier, tourna les pages. Je lui tendis un stylo.

À ce moment-là, le médecin entra. Un homme de quarante-cinq ans dans une blouse grise, dossier sous le bras, mine tranquille mais épuisée, celle des médecins qui ne font plus semblant daller bien.

Bonjour, dit-il, et il me jaugea calmement, courtois mais sans curiosité excessive. Je suis Jean-Michel Aubry, le médecin.

Claire, ai-je dit.

Vous êtes

Lex-épouse, répétai-je. Deux fois dans la même journée. On shabitue.

Il acquiesça poliment, puis se tourna vers Philippe.

M. Lagarde, la nuit sest bien passée ?

Oui, jai dormi.

Bon. Il nota un truc sur le dossier. On va relever le dossier du lit, voir comment vous tenez. Cest tôt encore pour donner une perspective, mais lévolution est positive.

Docteur, ai-je dit, je souhaite engager une aide à domicile, professionnel. Quelles compétences ? Quel matériel faut-il prévoir ?

Il me détailla doucement.

Vous ne vous en chargerez pas vous-même ?

Non.

Très honnêtement Cest une bonne décision. Pardon, mais des proches qui soignent par culpabilité ou devoir, cest souvent compliqué. Le patient a besoin de calme le professionnel sait rester neutre, gérer les soins. La famille, souvent, non.

Vous dites ça à tout le monde ?

Uniquement à ceux qui me le demandent.

Jai presque esquissé un sourire.

Faites la liste, sil vous plaît.

Il dicte ; je note tout. Il mentionne des agences qui travaillent avec lhôpital, propose de demander le numéro à linfirmière. Je le remercie.

Un mot encore, ajoute-t-il au moment où je retourne à la chambre. Il a de bonnes chances de récupérer. Il nest pas vieux, lopération sest bien passée. Il pourrait remarcher dans six mois. Ce nest pas garanti ni rapide.

Oui. Je comprends.

Le plus important, cest quil le comprenne lui-même.

Je retourne voir Philippe. Il tient encore le dossier fermé sur le ventre, le stylo à côté.

Tu signes ? ai-je demandé.

Il fixait le plafond.

Et si je veux réfléchir ?

Philippe.

Oui, je signe. Il prit le stylo. De toute façon tu obtiens toujours ce que tu veux. Tu es devenue comme ça.

Je lai toujours été. Mais je le cachais mieux, je suppose.

Il signe aux trois endroits demandés. Je replie les papiers.

Je moccupe de laide-soignante dici la fin de la semaine, ai-je dit. Jexpliquerai tout à Sophie. Le premier mois est pour moi, après ce sera à vous.

Claire, souffle-t-il, alors que jajuste mon sac.

Oui ?

Merci dêtre venue.

Je le regarde. Longtemps. Ni compassion ni rancœur. Juste ce regard sur ce qui fut à soi, qui ne lest plus.

Remets-toi, ai-je dit.

Et je suis sorti.

Dans le couloir, je marrête près de la fenêtre. La cour de lhôpital, arbres dégarnis, banc détrempé par la pluie. Un vieux monsieur en peignoir y était assis, lair perdu, regardant le vide. Juste là, à respirer lair extérieur.

Jai inspiré profondément.

Quelque chose sest relâché. Pas tout. Mais quelque chose dimportant. Comme déposer un sac lourd, sans le jeter, mais en posant simplement au sol. Et se redresser.

« Comment lâcher le passé », aurais-je écrit dans un carnet. Je ne sais pas. Mais ce nest ni soudain ni unique. Plein de petits pas. Lun deux venait dêtre franchi.

Laide, Claire la trouvée en deux jours via une agence. Une femme de cinquante-huit ans, Martine, professionnelle en gériatrie et rééducation, posée, efficace, dossier de recommandations étoffé. On sest retrouvés au café près de lhôpital, expliqué la situation, Martine a posé les bonnes questions : caractère du patient, tendance dépressive, résistance à la douleur, présence des proches

Souvent, les familles font plus de mal que de bien, lâcha-t-elle. Ce nest pas de leur faute. Cest la vie.

Je sais, ai-je approuvé.

On se met daccord, je paye. Jappelle Sophie pour tout expliquer. Au début, elle râle que ce nest pas une solution, que Philippe veut avant tout de la famille, mais je la coupe, calmement, fermement comme je ne savais pas encore faire avant. Autrefois, je haussais la voix ou restais muette. Là, cétait neutre.

Tu peux venir tous les jours, si tu veux, Sophie. Martine ne gênera pas. Mais moi, je ne viendrai plus. Jai ma vie, elle n’a pas à seffacer pour la leur.

Sophie hésite. Puis :

Daccord.

Juste « daccord ». Pas daccusation, pas de larme. Peut-être, au fond, elle savait bien que javais raison.

Madame Dubois ma appelée elle-même une semaine plus tard. La voix changée, moins mordante.

Claire, Martine est une femme formidable. Philippe shabitue, ça va mieux. Merci dy avoir pensé.

Avec plaisir.

Narrête pas complètement de donner des nouvelles. Appelle de temps en temps.

Je nai rien promis, juste pris congé poliment. Je me trouvais à latelier, comme souvent. Si quelquun me demandait comment on lâche le passé, je répondrais : il suffit de continuer à vivre. Ni héroïquement ni démonstrativement. Juste vivre. Se lever, aller au travail, faire ce quon aime. Les proches toxiques et les ex disparaissent rarement totalement. Mais ils noccupent plus la première place.

Lhiver arriva tôt cette année-là. En novembre, Paris était déjà sous la neige, et jai soudain réalisé que jaimais cela. Avant, je ny pensais pas, trop habitué à Philippe râlant contre le froid, son arthrite, sa tasse de thé quil voulait toujours à lheure. Maintenant je regardais juste la neige, pensant : cest beau.

En décembre, les commandes se sont mises à affluer. Bouquets pour les entreprises, compositions pour les fêtes, cadeaux de fin dannée. Jai pris une assistante, une étudiante prénomée Capucine, vingt-trois ans, rieuse, vive, tête en lair mais volontaire. On sentendait bien. Je lui ai appris à voir une fleur comme un peintre ses couleurs. Elle écoutait, et parfois proposait des idées de bouquets si créatives que jen étais sincèrement épaté.

Où trouves-tu tout ça ? ai-je demandé un jour.

Je regarde le client, fit Capucine, et jimagine la fleur qui lui ressemble le plus.

Cest une bonne méthode.

Cest vous qui me lavez apprise. Un bouquet doit être vivant.

Je ne men souvenais plus. Mais sûrement, je lavais dit. Parce que je le pensais.

Janvier, février. La vie suivait son cours. Je me suis inscrit à un stage de perfectionnement en art floral. Capucine ma dit que je navais plus rien à apprendre. Je lui ai expliqué quon a toujours à apprendre, non par manque de talent, mais par curiosité. Une motivation nouvelle pour moi. Jadis, je faisais les choses pour plaire ou rendre service. Maintenant, pour moi.

Vivre pour soi, cela paraît égoïste à dire. En fait, cest : sinscrire à une formation, lire seul dans le fauteuil sans remarque, partir un week-end voir Orléans ou Dijon, parce quon a toujours aimé les vieilles pierres et quon ne veut plus sen priver.

En février, Sophie a appelé. Philippe progressait doucement. Debout sur béquilles. Martine était stable, calme, tout se passait bien. Jétais soulagé, et cétait un vrai soulagement sans regret ni culpabilité. Juste heureuse pour lui. Point final.

Mars apporta le dégel et les premières demandes de bouquets printaniers. Tulipes, jacinthes, anémones. Jaimais cette bascule, quand la blancheur hivernale sefface devant cette impatience éclatante.

Et cest en mars quil est venu.

Jétais derrière le plan de travail, arrangeant une composition jaune et blanche, jonquilles et marguerites, honnête, sans détour. La porte sest ouverte, un homme est entré. Je nai pas immédiatement levé la tête, absorbé par mon ruban.

Bonjour, ai-je dit.

Bonjour, a-t-il répondu.

La voix. Je lai reconnue plus vite que son visage. Calme, un peu fatiguée mais posée.

Jean-Michel Aubry était à lentrée, observant latelier comme sil avait longtemps imaginé ce lieu sans jamais y être. Il navait plus de blouse, bien sûr : long manteau sombre, écharpe légère. Pas de dossier sous le bras.

Vous, ai-je dit.

Oui, a-t-il souri.

Petit temps flottant. Capucine, à ce moment précis, disparut à larrière pour chercher du papier. Nous étions seuls.

Philippe est sorti il y a dix jours, dit Jean-Michel. Il termine ses soins chez lui, avec Martine. Bonne évolution.

Je sais, Sophie ma tenu au courant.

Parfait. Il marqua un léger temps, suffisant pour que je le remarque. Je passais par là. Enfin, non, pas tout à fait. Pour être franc jai fait exprès de venir. Je me souvenais du nom « La Tige » et jai trouvé ladresse sur internet.

Jai mis de côté le ruban.

Vous voulez acheter des fleurs ?

Oui. Et peut-être pas que ça.

Silence. Lodeur des jacinthes, la terre humide.

Pour qui cherchez-vous ? ai-je demandé.

Il sapprocha du présentoir à anémones : violets, rouge foncé, blancs à cœur noir.

Celles-ci, je pense. Trois ou cinq tiges, quest-ce qui rend le mieux ?

Toujours un nombre impair, ai-je dit. Trois ou cinq. Pour qui, disiez-vous ?

Je ne sais pas encore. Il me regarda. Vous maiderez peut-être à décider.

Je sélectionnai trois tiges, puis deux autres, presque noires au cœur.

Cinq, ai-je décidé. Elles gardent bien ensemble.

Je les emballais. Papier kraft humide dessous, ruban délicat.

Claire, dit-il, puis-je vous parler franchement ? Je ne sais pas faire autrement.

Parlez, sans lever les yeux du bouquet.

Jaimerais vous inviter. Pas à lhôpital, ni pour une affaire, juste pour moi. Un café, une pièce de théâtre, si vous aimez ça. Où même marcher dans Paris si vous préférez lair libre. Je sais que cest étrange, mais à nos âges, on peut être sincère, non ?

Je le fixai.

Il me regardait, serein, sans pression : vraiment attentif à ma réponse.

Depuis quand avez-vous cette idée en tête ?

Trois mois. Dans le couloir, quand vous mavez demandé la liste pour laide à domicile.

Jai revu ce couloir, la fenêtre, les arbres nus.

Jétais encore mariée, juridiquement.

Je sais. Cest pourquoi jai attendu.

Mars battait son plein dehors. Bordeaux sous la pluie, flaques sur le trottoir, moineaux criaillant sur le banc, lampadaire jaune.

Je ne sais pas, ai-je avoué.

Quest-ce que vous ne savez pas ?

Je ne sais pas comment on fait. Dix-huit ans de mariage, puis un an à me réhabituer à moi-même ; je ne sais plus bien.

Honnêtement, moi non plus, dit-il. Divorcé depuis six ans. Une fille de dix-sept ans, elle vit avec sa mère, on sentend bien. Jai travaillé, travaillé pour ne plus penser. Puis jai décidé quon pouvait aussi vivre un peu.

Capucine sortit de larrière-boutique avec son rouleau de papier. Elle aperçut le client, sourit discrètement.

Je vous aide, Claire ?

Merci Capucine, je gère.

Elle disparut, sans utiliser son papier.

Je tendis le bouquet à Jean-Michel. Il le prit.

Combien je vous dois ?

Attendez.

Il attendit.

Je contemplais les anémones dans ses mains, velours sombre. Jai toujours aimé lanémone, fine, discrète, plus délicate que le coquelicot.

Une histoire de fleurs, songeai-je. Javais refait ma vie avec, trouvé refuge. Et là, voici cet homme. Il nimpose rien, il entre. Il parle franchement, tient le bouquet, patiente pour la réponse.

Daccord, ai-je dit.

Il haussa un sourcil.

Daccord dans quel sens ?

Pour le théâtre. Il y a longtemps que je ny suis pas allée.

Jean-Michel sourit, vraiment.

Ça me fait plaisir.

Pas ce soir, jai trois commandes à finir.

Samedi, peut-être ?

Samedi.

Je lui annonçai le prix. Il paya, glissa la monnaie et resta un peu.

Claire, une question ?

Oui ?

Par curiosité Vous faites ce métier depuis longtemps ?

Latelier a un peu plus dun an. Mais les fleurs, toute ma vie. Au début, un loisir. Maintenant, un métier.

Heureux métier.

Oui.

Il prit le bouquet et quitta la boutique, non sans se retourner sur le pas de la porte.

À samedi, Claire.

À samedi, Jean-Michel.

Il esquissa un sourire.

Appelez-moi Jean.

À samedi, Jean.

La porte se referma. Je lai vu marcher sur le trottoir, devant le banc et les moineaux. Son manteau, son écharpe, les anémones à la main. Il ne sest pas retourné.

Capucine a rappliqué.

Claire, cest qui, lui ?

Un client, ai-je répondu calmement.

Un client qui discute quinze minutes ?

Capucine.

Oui ?

Va emballer les chrysanthèmes de Madame Perrin, elle passe à seize heures.

Contente, Capucine repartit. Je me remis au travail. Mes mains refaisaient le geste familier, rassurant. Papier froissé, eau dans le seau, latelier embaumé.

Samedi. Quatre jours plus tard. Quatre jours avec commandes et livraisons, Capucine et limportateur de pivoines au téléphone. Quatre jours comme tous les autres, dans cette année patiemment rebâtie.

Je nai pas trop pensé à samedi. Quand latelier était vide, jy repensais par bribes : voix tranquille, anémones, « à samedi, Jean ».

Les adultes peuvent parler franchement, avait-il dit.

Peut-être bien, après tout.

Je ne savais pas à quoi mattendre samedi. Saurions-nous trouver un sujet de conversation, hors maladie et passé ? Aurais-je envie de le revoir ? Je ne savais rien, sinon ceci : la décision mappartenait. Pas à une belle-mère, pas à Philippe, pas au devoir ou à la peur. Seulement à moi.

Cétait une sensation nouvelle. Ni enivrante, ni vertigineuse juste solide. Comme toucher enfin le goudron après avoir marché des mois dans la neige.

Vendredi soir, latelier fermé, Capucine partie, je mis dans un vase quelques anémones restantes. Sur le rebord, près de la caisse, là où je gardais toujours une fleur pour moi, sans raison, parce quil le fallait.

Elles tenaient bien ensemble, avais-je dit.

Cétait vrai.

Jéteignis la lumière. Je partis.

Le samedi est arrivé à huit heures, ciel gris, odeur de café de la machine que je métais offerte six mois plus tôt. Philippe naurait jamais accepté un tel achat, « inutile et cher » ce genre daffirmations qui envahissent un couple comme des mauvaises herbes, jusquà ce quon oublie ce quon aime, ce quon veut, ce quon choisit pour soi.

Je buvais mon café à la fenêtre. Toits humides, pigeon, voiture évitant les flaques.

Le portable a vibré. Un message envoyé il y a plus dune heure : « Bonjour Claire. La pièce est à 19h. On se retrouve avant pour manger ? Ou sinon, comme tu veux. Jean. »

Jai relu. Vu le « Bonjour » sans « e ». Petit sourire.

Jai répondu : « Bonjour. Pour manger, oui. À 18h ? »

Envoyé. Reposé le téléphone. Fini le café.

Dehors, mars suivait son cours. Gouttes sur les vitres, le vent, un moineau chassant le pigeon, la ville s’éveillait, indifférente au chamboulement intérieur des passants.

Le téléphone. Un mot : « Parfait. »

Je me levai, rangeai la tasse, mis mon tablier. Parce quavant dix-huit heures, javais une journée à tirer et un atelier à ouvrir. Pris mes clés.

En quittant lappartement, jai regardé autour. Petit, lumineux, des anémones dans un verre, parce que jen avais gardé aussi chez moi la veille. Cétait mon appartement. Ma machine à café. Mes fleurs. Mon samedi.

Jai sorti.

La porte sest refermée sans bruit, refermant ce qui devait être clos.

Il attendait devant le café, dix-huit heures vingt. Appuyé contre la vitrine, fixant distraitement son téléphone, la rangé dès quil ma vue.

Manteau sombre, la même écharpe. Pas de fleurs, cette fois-ci.

Bonsoir, Claire, a-t-il soufflé.

Bonsoir, Jean.

On sest dévisagés deux secondes. Deux adultes sous la bruine de mars, venus là parce quils lavaient décidé, et pour rien dautre.

On va y aller ? a-t-il proposé.

Allons-y, ai-je dit.

Et nous sommes entrés.

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