Réponse sans faute

11 mars

Pauline, tu es prête ? Je vais être en retard au lycée ! Jai secoué la dernière chemise de Cyril et lai accrochée sur la corde à linge du balcon. Ce balcon non vitré, aux murs écaillés par la peinture, était mon refuge préféré dans notre appartement lyonnais.

Je me suis approchée de la rambarde et, une nouvelle fois, je me suis arrêtée net. Du septième étage, la vue souvrait sur la Saône et les toits, inondés par une lumière de printemps éclatante. Je plissais les yeux, mes doigts fins serrant le métal froid. Voilà, elle était là, la vie ! Lumineuse, pleine de promesses, éblouissante si intense quen regarder lhorizon faisait mal. Tout restait possible, il suffisait de sen donner la peine. Dès que jaurai terminé tout ce que jai à faire, tout sera forcément comme je le veux ! Jen étais convaincue.

Un nuage a caché le soleil et dun coup, la réalité a repris ses droits : tout redevenait net, banal, urgent. Voilà, cest toujours comme ça. On rêve, et puis, hop, le quotidien. Mais, comme le disait souvent Sylvie, la réalité cest ce quon construit soi-même, non ? Elle insistait là-dessus, elle qui avait brillamment terminé la fac. Elle me disait toujours que, moi aussi, javais toutes mes chances dentrer à la fac. Mais est-ce que jen aurai envie ? Vouloir ne suffit pas, il faut vraiment réfléchir et peser. À la maison, papa ne sen sort pas seul. Les petits sont encore jeunes, largent manque cruellement Alors, pour moi, le choix nexiste presque pas : luniversité devra attendre, il faut que je trouve un boulot pour aider papa.

Jai jeté un coup dœil à la vieille montre que papa mavait offert en CE2 et jai sursauté. Nous allions être en retard ! Saisissant le bac vide, jai poussé la porte.

Pauline dormait, la joue posée sur sa main, si paisiblement que je suis restée à la contempler. Quelle est belle, ma petite sœur ! Des cils longs touchant ses joues, des boucles blondes étalées sur loreiller. Ça demande de lentretien, mais couper ses cheveux ? Jamais. Il faut préserver cette beauté. Maman avait les mêmes. Jai froncé les sourcils. Évoquer maman, cest douloureux. On peut tout pardonner, sauf la trahison. Et maman nous avait trahis. Pauline était si petite quelle ne sen souvient même pas ; parfois elle mappelait « maman » et ça attirait les regards en coin à laire de jeux. Je souris en me rappelant la première fois où les mères métaient tombées dessus.

Après le décès de mamie, nous avions déménagé ici, dans ce grand appartement hérité, quittant nos deux pièces trop étroites de Villeurbanne. Mamie avait un caractère dur, distante avec les voisins, quelle trouvait superficiels. Petite, je ne comprenais pas trop mais, ado, jévitais ses visites : elle me mettait mal à laise. Bien sûr, jy allais pour la dépanner, mais souvent je serrais les dents face à ses paroles.

Tu ressembles à ta mère. Et rien de bon ne sortira de toi, à moins que les gènes de notre famille se réveillent, disait-elle. Mais avec ton père, la nature sest reposée. Seul le savoir pourrait te sauver. Travaille, sinon tu finiras comme elle.

Je ne répondais rien. À quoi bon ? Mamie ne supportait jamais la contradiction. Papa, lui, ne disait rien quand elle se plaignait, mais voir son visage fermé me brisait le cœur. Je finissais silencieusement le ménage, et par la suite, je fuyais, promettant de ne jamais regretter la seule fois où jai craqué contre mamie.

Ton frère et ta sœur ne sont même pas de ton père, alors je ne veux plus entendre parler deux chez moi ! Cest clair ?

Alors je ne mettrai plus les pieds ici ! Souffle tremblant, poings serrés, je nai pas quitté mamie des yeux.

Quest-ce que tu as dit ? Sa voix, surprise, ma ralentie, même si une minute avant, jétais prête à détruire sa collection de figurines en porcelaine que je détestais dépoussiérer pendant des heures. Tout ça pour que jamais Pauline ni Cyril ne franchissent le seuil : « La porcelaine coûte cher, les enfants ne sont pas mes petits-enfants »

Je suis sortie, jai couru chez nous, oublié même dôter mon manteau à lentrée. Pauline babillait dans son parc, je lai soulevée dans mes bras :

Tu es à moi ! Cyril aussi ! Nous sommes tous une famille, et on na besoin de personne dautre !

Papa est sorti de la salle de bain, les bras couverts de lessive de bodies de bébé, surpris de me voir pleurer. Pauline, doigt sur ma joue mouillée, sest mise à hurler plus fort que moi. Cyril, qui faisait ses devoirs dans la cuisine, a débarqué :

Quest-ce qui vous prend ?

Aucune idée !

Les filles ! dit-il, et nous a serrées dans ses bras. Bon, cest lheure des pâtes, on a cuisiné avec papa.

Un coup de fil de mamie a sonné une heure plus tard. Jai posé la vaisselle, arrêté leau, et je me suis assise, recroquevillée sur la chaise. Un drame allait éclater

Mais non. Rien. Papa est simplement venu me serrer dans ses bras :

Ny retourne plus. Personne na le droit de thumilier ni de rabaisser ta famille. Même si cest la famille.

Jai soupiré de soulagement. Plus de reproches, plus de tension. Je pourrais enfin m’occuper de Pauline et de Cyril.

Mamie sest éteinte un an et demi après. À la fin, jai repris contact, lors de ses derniers jours à lhôpital avec papa. Dans ce petit tas de peau et dos, javais perdu la trace de la femme autoritaire qui mavait fait peur. Seule sa façon rude de parler subsistait avec le personnel soignant.

Je reste avec elle.

Ma puce

Il le faut.

Les infirmières étaient soulagées, et comme javais cours le soir, je venais chaque matin. Mamie se calmait à ma présence et le service se déroulait sans accrocs.

Tu es une jeune fille rare, soufflait linfirmière. Et ta grand-mère Ne lui en veux plus, la pauvre. Ce sont les cœurs secs qui ne trouvent pas le bonheur, ils partent sans rien comprendre.

Le dernier jour, mamie fixait le ciel orageux par la fenêtre, immobile. Jai rangé mon devoir de philo, ai refermé le sac.

Je dois y aller.

Attends, murmure presque inaudible. Pardonne-moi, ma petite. Pour tout Jai raté ma vie. Prends soin de ton père

Jai hoché la tête et, sans réfléchir, jai posé un baiser sur sa joue avant de filer. Il ne restait quune heure avant le lycée.

Mamie est morte ce même soir. Jai appris la nouvelle sans un mot. Je suis allée prendre dans mes bras les petits et nous sommes restés dans la chambre. Pour moi, elle était seulement un problème à affronter, mais pour papa Cétait sa mère. Je savais quil allait rester longuement à table, rêveur, puis se lever, essuyer ses yeux, et recommencer ses tâches.

Le déménagement a été rude. Pauline était malade, Cyril agitait la maisonnée, papa courait partout, jempaquetais nos maigres affaires, priant je ne sais qui que ce nouveau départ soit différent. Javais limpression, bizarrement, dêtre entendue.

Dans lappartement de mamie, chacun a trouvé sa place. Mais rapidement le lit de Pauline a rejoint ma chambre elle ne dormait bien que près de moi, et Cyril squattait la cuisine où je passais mon temps à faire nos devoirs et préparer les repas.

Tu as mis du sel dans les pommes de terre ? Je me concentrais sur un exercice de physique, une matière dont je nai jamais compris la logique.

Victoire, la soupe bout, quest-ce que je fais ?

Deux secondes, je viens !

Ça ne marche pas, jy comprends rien à ces chiffres négatifs ! Victoire ?

Montre-moi, courage !

Pauline gribouillait à côté de nous, calquant nos gestes, persuadée dêtre aussi studieuse.

Ladaptation a été épuisante. Papa travaillait sans relâche, toute la gestion des petits me revenait. Cyril coopérait, mais avec Pauline Sans la maternelle, ça aurait été impossible. Mais elle tombait souvent malade et je devais manquer le lycée. Jusqu’au jour où jai rencontré Sylvie.

Cétait par hasard, dès la première semaine. Pauline voulait aller sur la balançoire, bondée comme toujours, sur laire de jeux du parc. Son petit cri résonna :

Maman !

Le silence est tombé, les regards, les chuchotements « Elle, une mère ? Quel âge a-t-elle ? » Les commentaires fusaient.

Pauline pleurait, je peinais à la consoler, quand une voix assurée a traversé la foule.

Que se passe-t-il ici ?

Je me retourne, sursautant, croyant entendre mamie : même énergie, même fermeté.

Bonjour Sylvie ! lance une voisine. On a une nouvelle locataire apparemment, notre petit microcosme ne lui plaît pas.

Sylvie, élégante avocate, a embrassé son fils et posé un regard glacial sur la vieille dame la plus bruyante.

Alors ? souleva-t-elle un sourcil.

Regarde-moi ça, Sylvie. Une gamine avec un enfant, on aura tout vu ! Toi qui ty connais en lois, cest tolérable ? Elle ferait mieux de laisser lenfant à lASE et de retourner étudier au lieu de traîner avec une petite sur la balançoire

Cest tout ? a tranché Sylvie.

Sentant quelle naurait pas le dernier mot avec Sylvie, la commère a bougonné et s’est éclipsée.

Le spectacle est terminé. Toi, comment tappelles-tu ?

Victoire. Et elle, cest Pauline.

Moi cest Sylvie. Pas de « madame ». Surtout pas « tatie » ! elle a ri en secouant la tête, Juste Sylvie, comme ça.

Très vite, Sylvie est devenue une véritable amie. On sétonnerait peut-être quune femme trentenaire soit amie avec une ado, mais le destin ma donné ce soutien sans se soucier de lâge.

Les voisins respectaient voir redoutaient Sylvie. Juriste spécialisée en droit de la famille, elle connaissait tous les secrets du quartier. Elle savait garder le silence, aussi.

Tu nimagines pas tout ce que je pourrais raconter, riait-elle en décrochant mes rideaux. Heureusement que tu es plus sage que les adultes.

Pourquoi te redoutent-ils ? demandais-je.

Les gens veulent toujours paraître parfaits. Mais quand les secrets émergent pensions alimentaires impayées, grands-parents placés en Ehpad pour semparer de lappartement leur image vole en éclats.

Je comprenais son propos. Séloigner permettait à papa de fuir les ragots sur maman

Sylvie, cest la première à qui jai tout raconté sur maman. Jai pris lhabitude de tout enfouir. Mais à force de ruminer, que reste-t-il ?

Un jour, Sylvie ma demandé de moccuper de son chat, Gustave.

Jai audience cet aprem, puis un rendez-vous médical. Je risque de rentrer tard. Il va râler sinon, samuse-t-elle.

Bah, cest quun chat !

Ça le dérange ! Après, il miaule toute la nuit à côté de mon lit.

Enferme-le !

Sylvie ma tirée vers la cuisine, mindiquant le coin friandises et la litière.

Regarde ! Un, deux, trois !

À peine avait-elle fermé la porte que Gustave bondissait dessus, la secouant dun coup de patte.

Il ma déjà réveillée cent fois comme ça, soupire-t-elle en câlinant le gros matou.

Plus tard dans la journée, jai couru après le boulot, le collège, la maternelle, et je suis arrivée essoufflée chez Sylvie.

Désolée Gustave ! Voilà ton dîner.

La porte sest ouverte sur Sylvie, visiblement éreintée. Elle a tout lâché, sest effondrée sur une chaise et sest mise à pleurer brusquement. Jétais interloquée, la croyant incassable. Hésitante, je lai prise timidement par les épaules.

Désolée Je craque. Pas facile quand on na plus sa maman. Et à part toi, plus personne.

Et moi alors ? Je compte pour du beurre ?

Sylvie a souri, en passant la main dans mes boucles.

Jaurais aimé être comme toi, bouclée, confie-t-elle en tentant de se calmer. On veut toujours ce quon na pas. Ça et avoir un enfant.

Il y eut un long silence.

Les boucles cest facile, tu peux toujours, tentai-je. Mais un enfant ?

Elle ma tendu un dossier.

Voilà mon verdict. Je ne pourrai jamais être mère. Jai fait des erreurs qui coûtent trop cher.

Tout avait commencé un peu par surprise. Son mari, Maxime, était fou de joie à lannonce de la grossesse, ils avaient tout vécu ensemble depuis petits. Ils reportaient toujours : nouveaux postes, économies, voyage de noces. Et puis, juste avant leur départ pour la Thaïlande, le test avait tourné positif.

On part quand même, disait Maxime, tu es en début de grossesse.

Tout était planifié, sauf un jeune scooteriste pressé. Elle sest réveillée à lhôpital, le bébé perdu. Mois de rééducation, incompréhension Maxime na pas supporté ses silences, lui, si démonstratif. Leur union na pas survécu à la douleur.

Ils ont divorcé dès leur retour. Presque un an plus tard, ils se sont recroisés au tribunal. Leurs douleurs apaisées, ils ont passé la soirée à refaire le monde jusquà laube. Lentement, leur complicité revenait. Mais quand Maxime reparla mariage, Sylvie hésita.

Alors jai réfléchi Comment pourrais-je lui imposer ma stérilité ? Il a toujours voulu des enfants.

Tu es sûre que cest définitif ? demandai-je, effleurant son dossier du bout du doigt.

Les médecins ne se trompent pas, ou si rarement ! Et sil ny avait vraiment aucune chance ?

Alors tu pleureras le moment venu, mais dici là, tente ! Comment sais-tu que tout est perdu ?

Sylvie ma serrée fort.

Merci Victoire. Je me demande doù te vient cette force Tu es si jeune.

Jai eu de bons profs soufflai-je, filant préparer le thé.

Dis tu ne mas jamais dit pourquoi tu ne parles que de ton père. Et ta mère ? Tu veux bien men parler ? Échange de confidences, daccord ?

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