Pauline, tu es prête ? Je vais être en retard à lécole ! Juliette secoua la dernière chemise de Cyril et laccrocha sur la corde tendue sur le balcon. Non fermé, avec des murs dont la peinture sécaillait, cétait son coin préféré dans lappartement.
Juliette sapprocha de la rambarde et sarrêta, comme à chaque fois. Du septième étage, la vue sur la Seine et les quartiers alentours était splendide. Le lever du jour baignait déjà tout de lumière printanière éclatante. Juliette plissa les yeux et serra la barrière de ses doigts délicats. Voilà la vie ! Claire, belle, quand tout est devant soi, et que tout semble dune telle intensité quen avoir mal aux yeux ! Pour elle aussi, tout allait commencer. Il fallait juste quelle soccupe de tout, et tout se réaliserait comme elle le voulait !
Un petit nuage passa, voilant le soleil. Juliette sursauta, se ressaisit. Autour delle, tout redevint net et ordinaire. Comme dhabitude. Dabord les rêves, puis dun coup la réalité. Enfin Quest-ce que disait Hélène déjà ? Que la réalité, on la façonne soi-même ? Quelle dépend uniquement de nous ? Elle navait sans doute pas tort. Elle était intelligente, Hélène. Elle avait fini la fac. Dailleurs, elle disait que Juliette avait toutes ses chances dy entrer aussi. Reste à savoir si elle le voudrait. Juliette soupira. Vouloir, ça ne suffit pas. Il fallait tout peser, bien réfléchir. Parce quavec la situation actuelle, son père ne sen sort pas seul. Les petits sont encore jeunes, et ils manquaient cruellement dargent. Donc Juliette navait pas le choix : la fac, ou le travail. Et pour linstant, à part travailler et soutenir Papa, il ny avait pas de solution.
Elle jeta un œil à sa petite montre, cadeau de son père quand elle était en CE1, et poussa un cri. Elles allaient être en retard ! Elle attrapa la bassine vide et ouvrit la porte du balcon.
Pauline dormait, la main sous la joue, si paisiblement que Juliette resta un moment à ladmirer. Elle était si belle ! Les cils si longs quils touchaient ses joues. Sa chevelure blonde bouclée sétalait en auréole sur loreiller. Cétait tout un travail, mais Juliette refusait de couper les cheveux de sa petite sœur. Une telle beauté, ça se protège. Leur maman portait les mêmes boucles. Juliette se renfrogna. Évoquer leur mère navait jamais été agréable. On peut pardonner bien des choses, sauf la trahison, et leur mère les avait trahies. Elle était partie. Pauline était toute petite, elle ne se souvenait plus de rien. Petite, elle appelait Juliette maman, ce qui faisait parfois froncer les yeux sur laire de jeux. Juliette sourit, se rappelant comment les femmes sétaient jetées sur elle la première fois.
Elles avaient emménagé ici après la mort de leur grand-mère, la laissant lappartement en héritage à leur père. Leur ancien deux-pièces était devenu bien trop petit, alors ils sétaient installés dans les quatre pièces de la grand-mère.
La grand-mère était une femme dure, distante, professeure à la Sorbonne, qui ne parlait à personne dans limmeuble, convaincue que les voisins nétaient que des gens superficiels. Petite, Juliette ne comprenait pas tout, puis elle avait fini par moins venir. Elle naimait pas lattitude, ni la façon de parler de sa grand-mère. Bien sûr, elle venait aider, mais repartait chaque fois en serrant les dents, supportant sans un mot ses remarques.
Tu ressembles à ta mère. Tu ne feras rien de bon, sauf si tu hérites de notre intellect. Même ça, rien nest garanti. La nature na rien donné à ton père, alors qui sait si tu vaux mieux La seule chose qui te sauvera, cest le savoir. Travaille, ou tu finiras comme ta mère.
Juliette se taisait. À quoi bon ? Et puis, la grand-mère nacceptait aucune réplique. Son père, lui, ne grondait jamais quand la vieille se plaignait. Mais Juliette lisait dans son visage assombri toute la détresse. Cétait pire que des réprimandes. Alors elle ne discutait pas, lavait le sol ou finissait le travail sans mot dire, puis filait aussi vite dès que possible. Une seule fois, Juliette perdit patience, éleva la voix et simposa catégorique, sans jamais le regretter.
Tes frère et sœur ne sont sans doute pas les enfants de ton père ! Je nai aucune filiation avec ces bâtards ! Je tinterdis den parler chez moi, tu mentends ?
Dans ce cas, je ne viendrai plus ! Juliette serra les poings.
Quas-tu dit ? Le ton de la grand-mère, stupéfait, la stoppa net, alors quelle était à deux doigts denvoyer valser la collection de figurines en porcelaine pleine de poussière, détestée plus que tout. Elle étouffait à lidée de passer deux heures à les astiquer sous un regard sévère. Cest à cause de ces bibelots que la grand-mère interdisait lentrée aux petits. La réponse à sa petite-fille avait le mérite de la franchise : le porcelaine valait cher, les enfants non, puisquils nétaient pas ses petits-enfants.
Jen ai assez ! Juliette sétait enfuie dans le couloir, attrapa son manteau à la va-vite et sortit précipitamment. Chez elle, Pauline babillait dans son parc, et Juliette, à peine ses bottines retirées, courut prendre sa petite sœur dans ses bras.
Toi, tu es à moi ! Et Cyril aussi ! Nous sommes ensemble, peu importe ce quon raconte ! Nous navons besoin de personne dautre !
Le père sortit de la salle de bain, surpris de trouver son aînée en larmes. Pauline regarda Juliette dun air interrogateur, toucha ses joues humides, puis voyant que cétait grave, se mit à pleurer elle aussi, plus fort. Cyril, qui faisait ses devoirs dans la cuisine, accourut.
Quest-ce qui leur prend ?
Je ne sais pas !
Les filles ! fit Cyril, haussant les épaules en serrant ses deux sœurs dans ses bras. Bon, on mange ? Avec Papa, on a fait des coquillettes.
Le téléphone sonna une heure plus tard. Juliette posa doucement lassiette encore savonneuse dans lévier et coupa leau. La voix de son père, dabord étonnée, devint vite irritée. Juliette sassit silencieusement sur une chaise, repliant ses jambes sous elle. Ça allait encore exploser
Mais non. Rien. Son père, ce soir-là, entra dans la cuisine, lenlaça sans mot, lui embrassa le front et dit :
Tu nes plus obligée dy aller.
Pourquoi ?
Parce que personne na le droit de thumilier ou de mépriser les tiens. Même si cest la famille.
Juliette se serra contre lui, soulagée. Plus de visites pénibles, plus de reproches à endurer. Elle aurait enfin le temps de soccuper delle et des petits.
La grand-mère mourut un an et demi plus tard. Les deux derniers mois, Juliette recommença à lui rendre visite, après un passage à lhôpital avec son père. Elle ne reconnut pas, dans la vieille femme sèche, perdue sous les draps, la grand-mère imposante dautrefois. Seule la manière de parler restait identique. Juliette serra la main de son père devant le comportement cassant de la vieille devant le personnel soignant.
Je vais rester.
Ma chérie
Il le faut.
Les infirmières furent soulagées davoir enfin un intermédiaire. Juliette, qui avait cours laprès-midi, venait à chaque début de journée. La façon dont elle sasseyait droite sur sa chaise calmait la grand-mère, et le personnel soignant travaillait plus tranquillement.
Tu es une fille formidable ! Laînée des infirmières la serrait dans ses bras. Pour ta grand-mère Ne lui en veux pas trop. Il y a des gens qui nont jamais été heureux et ne comprennent rien, ni à eux, ni à la vie. Cest terrible. Ils sen vont sans jamais rien saisir.
La dernière fois, la grand-mère était curieusement silencieuse, le regard sur le ciel nuageux derrière la fenêtre. Juliette, rangea son carnet et stylo, se leva.
Je dois y aller.
Attends la voix, soudain voilée, stoppa Juliette. Pardonne-moi Pour tout Jai tout raté Protège ton père
Juliette acquiesça, enfila son sac à dos. À la porte, elle revint, déposa un baiser sur la joue ridée.
Repose-toi bien ! Je repasserai ce soir.
Elle eut le temps de voir la vieille tourner la tête pour cacher ses yeux. Puis Juliette fila. Il lui fallait près dune heure pour rallier le lycée. Le timing était serré.
La grand-mère mourut le soir même. Juliette encaissa la nouvelle en silence, puis prit les deux petits et les emmena dans leur chambre. Pour elle, ce décès était insupportable ; pour son père, cétait encore plus, il perdait sa mère Juliette savait quil sinstallerait dans la cuisine, yeux dans le vide, essuierait ses larmes quand les enfants ne verraient pas, puis préparerait à manger.
Le déménagement fut difficile. Pauline tomba malade, Cyril fit des siennes en refusant daider ou de travailler. Le père, débordé, jonglait tant bien que mal. Juliette emballait les affaires en espérant quailleurs, tout irait mieux. À qui adressait-elle ses prières silencieuses, elle ne savait pas, mais elle sentait que quelquun lentendait.
Dans lappartement de la grand-mère, chacun trouva vite sa place, et ils séparpillèrent, apprivoisant cette nouvelle vie. Rapidement, le lit de Pauline migra dans la chambre de Juliette, car la petite ne dormait jamais sans sa grande sœur. Et Cyril squattait la cuisine, où Juliette passait lessentiel de son temps. Ils partagèrent la table, ouvraient les cahiers ensemble, sentraidant sur les devoirs et la vie quotidienne.
Mets du sel dans les pommes de terre ! Juliette essayait de résoudre une équation de physique qui la faisait râler. Il ne fallait pas se disperser.
Juliette, le pot-au-feu bout, on fait quoi après ?
Jarrive ! Elle posait le stylo et attrapait des légumes.
Je ne comprends rien avec ces nombres négatifs, Juliette ?
Vas-y, montre ce que tas fait.
Pauline, assise à côté, gribouillait dans son album, persuadée quil fallait, elle aussi, faire ses devoirs.
Au début, Juliette galéra. Le père était peu à la maison et tout reposait sur elle. Avec Cyril, ça allait, mais Pauline donnait du fil à retordre. La maternelle aidait, mais la petite était souvent malade, obligeant Juliette à manquer les cours. Et cela aurait continué ainsi, si Hélène nétait pas apparue.
Juliette lavait croisée par hasard dans limmeuble la première semaine, alors quelle emmenait Pauline à laire de jeux. Il faisait chaud, les enfants et les mamans, grand-mères et nounous étaient légion, toujours prêtes à papoter ou à épier. Pauline demanda les balançoires, mais il y avait la queue.
Maman ! lança la petite dune voix claire, ce qui fit se crisper toutes les femmes.
Maman ? Mais laquelle ? Seigneur, quel âge a-t-elle ? Tas vu, elle a eu un enfant ? Un scandale !
Évidemment, on entendit vite des âmes charitables donner leur avis.
Pauline criait, exigeant sa place, Juliette ne savait plus où se mettre.
Que se passe-t-il ici ?
Juliette sursauta, se retourna. Léclat métallique dans cette voix lui fit penser à la grand-mère. Les pipelettes se turent dun coup.
Hélène ! Bonjour !
La jeune femme, élégamment vêtue, prit son fils dans les bras.
Contente que tu sois là. On a une nouvelle voisine, visiblement notre poulailler ne lui plaît pas.
Hélène jeta un regard aux curieuses, ramassa ses affaires.
Cest quoi, le problème ? regard circulaire.
La plus âgée, la plus bruyante, gonfla le torse :
Regarde-moi ça, Hélène ! Une gamine qui a eu un bébé ! Tu connais les lois, toi, cest normal ça ? On va rien faire ? Un enfant qui élève un enfant, cest nimporte quoi ! Elle doit retourner à lécole, et donner lenfant à lAssistance Publique !
Cest tout ? Hélène haussa les sourcils.
Juliette vit que des répliques, il y en aurait bien dautres. Mais soudain, les langues fourchèrent et la femme partit, traînant sa petite derrière elle.
Fin du spectacle ! Hélène haussa les épaules. Avant de critiquer, renseignez-vous. Toi, cest ta sœur ?
Oui.
Cest clair ?
Les autres dames disparaissaient vers les allées.
Comment tu tappelles ?
Juliette. Et elle, cest Pauline.
Mon nom, tu le connais déjà. Inutile de Madame. Daccord ?
Alors juste Hélène ?
Merci, tu mépargnes ! Hélène éclata de rire. Ne mappelle pas tata, jai encore de la marge avant dêtre ringarde. Dis seulement Hélène, on na pas tant d’écart, tu verras.
Plus tard, Juliette ne saurait jamais comment leur amitié sétait forgée. On dirait que là-haut, quelquun avait décidé de lui mettre sur la route juste la personne dont elle avait besoin.
Rapidement, Juliette comprit pourquoi tout le monde la respectait (et la craignait un peu) : Hélène était avocate spécialisée en droit de la famille. Les voisins avaient souvent recours à elle. Professionnelle, discrète.
Tu imagines tout ce que je sais sur eux ? riait Hélène en aidant à décrocher des rideaux. Ils sont beaux, mais à laver, cest galère !
Mais pourquoi ils te craignent ? Juliette, curieuse, laissa tomber un drap.
Parce que tout le monde veut passer pour une belle personne. Si jamais leur image se fissure ne pas payer de pension, laisser tomber des parents âgés, piquer lappartement de mamie tout vole en éclats. Tu comprends ?
Juliette acquiesça. Bien sûr quelle comprenait. Cest dailleurs pour séloigner de leur entourage que son père avait accepté cet héritage.
Hélène fut la seule à qui Juliette osa parler de sa mère. Longtemps, elle avait tout gardé pour elle, pensant quil le fallait. Mais la rancœur saccumule, les questions tourmentent. Et si la grand-mère avait raison, si elle devenait pareille ?
Ce jour-là, Hélène lui demanda de nourrir son chat.
Jai audience, un rendez-vous chez le médecin, et je dîne dehors. Tu me dépannes ? Il va men vouloir sinon, il va miauler toute la nuit.
Cest si grave ? Cest quun chat !
Hélène rit.
Il va me tenir éveillée toute la nuit sil boude. Il me réveille en tapant la joue de sa patte, il a du caractère. Enfermer, impossible
Sérieux ?
Hélène lui fit signe de suivre. Elle ferma la porte de la cuisine, où dormait son Balzac sur le canapé.
Chut ! Elle chuchota : Un, deux, trois !
Un bruit sourd secoua la porte, faisant sursauter Juliette.
Tu vois !
Incroyable !
Et voilà, jusquà ce que je cède ! Hélène prit le chat dans ses bras. Ne sois pas fâché !
Le chat ronchonna, sinstallant plus confortablement.
Parfois, jai limpression dhabiter chez lui
Après ces dernières consignes, Hélène sen alla.
Juliette fut retenue au lycée, Pauline traîna pour shabiller à la maternelle, puis fut indécise devant les chocolats à lépicerie. Cyril réclama de laide pour les maths. Juliette débarqua chez Hélène vers vingt heures.
Désolée, Balzac ! Voilà ton dîner ! Elle versa les croquettes au chat mécontent.
La porte claqua, Juliette sursauta.
Ah, cest toi Hélène laissa tomber son sac, sinstalla, épuisée. Merci dêtre venue.
Hélène, moi
Mais Hélène leva la main, fondit en larmes, la tête dans les bras. Juliette resta interdite. Elle paraissait dordinaire inébranlable, là elle vacillait de toutes ses forces. Doucement, Juliette la serra contre elle.
Désolée Je craque, journée trop dure, et rien à qui parler. Ma mère nest plus là, il ne reste personne
Et moi ? Je ne compte pas ?
Hélène esquissa un sourire, caressa les boucles de Juliette.
Tes cheveux Jai toujours rêvé davoir des boucles ! Tu sais, on veut toujours ce quon na pas dans la vie. Moi, je voudrais des boucles et un enfant.
Elle se tut.
Les boucles, aujourdhui, on peut, hasarda Juliette. Et un enfant ?
Elle osa la question indiscrète. Ce nétait pas la coutume, mais Hélène avait fait tant pour elle, et pour toute la fratrie.
Hélène essuya ses larmes, sortit une pochette.
Et lenfant Cest fini. Voilà mon verdict, Juliette. Il ny aura pas denfant. Jamais. Cest seulement à cause de moi. Certaines erreurs coûtent trop cher, retiens-le bien.
Hélène est tombée enceinte tout de suite après que son mari et elle ont décidé que cétait le moment. Ils étaient amis denfance, la complicité presque fusionnelle. Mariage, projets, voyages, puis une grossesse imprévue mais bienvenue.
Maxime, et les vacances ? Je ne pensais pas que ce serait si vite
Les billets pour la Guadeloupe étaient déjà payés, Hélène hésitait.
Ce nest rien, on part. Tu es au début, on profite, et au retour on se concentre !
Après avis médical, ils partent. Mais ils navaient prévu quun adolescent pressé sur son scooter. Hélène se réveilla à lhôpital. Elle avait perdu le bébé. Côtes et jambe cassées mettaient du temps à guérir. Le médecin dit à Maxime de lui faire voir le plus de choses positives possible.
Comment ferai-je ? Maxime sagaçait. Elle pleure sans arrêt, ne veut pas parler.
Leur couple ny survécut pas. Collé au chevet dune femme trop plongée dans son deuil pour le voir, Maxime fit des efforts, mais Hélène ne répondait plus.
Plus tard, elle comprit : à force de sapitoyer, elle avait oublié que lenfant était aussi celui de Maxime. Mais elle ne voyait plus quelle-même.
Ils divorcèrent à leur retour. Cétait dur, puis Hélène sy fit. Un an plus tard, elle croisa Maxime au tribunal, ressentit que le plus gros était passé. Restait la tendresse de lenfance, la complicité de toujours. Personne ne lui avait jamais autant ressemblé. Pourquoi navait-elle pas accepté son aide là-bas ? Elle ne sut jamais. Trop tard. Ils restèrent à discuter toute la nuit, pleins de souvenirs, évitant soigneusement les thèmes douloureux. Leur relation sapaisa. Ils avaient changé, grandi. Quand Maxime lui proposa de se remarier, elle demanda du temps pour réfléchir.
Jai réfléchi souffla Hélène, rangeant la pochette. Je ne peux pas lui faire ça. Il a toujours voulu des enfants.
Tu es sûre ? Tu nas plus despoir ? Juliette caressa la pochette du bout des doigts.
Les médecins sont formels.
Mais ce sont des humains, ils peuvent se tromper. Il y a toujours une chance ?
Petite, minuscule. Et si ça ne marche pas ?
Alors tu pleureras, mais tu auras essayé ! Arrête de faire la petite fille, essaie dabord, tu pleureras après !
Hélène serra Juliette.
Merci ! Doù te vient cette sagesse ? Tu es même pas adulte.
Jai eu de bons profs ! grommela Juliette, mettant leau à bouillir.
Raconte-moi. Tu ne mas jamais dit pourquoi tu nas que ton père. Où est ta mère ? Allez, confession pour confessionJuliette baissa les yeux, triturant nerveusement le rebord du torchon. Le silence devint lourd, paisible pourtant, comme une promesse délicate.
Elle voulait être libre, je crois. Au début, j’ai beaucoup détesté. Je lui en voulais de pas m’avoir choisi, nous avoir laissés. Mais aujourd’hui je ne sais plus. Parfois, la colère s’en va et il ne reste que des souvenirs doux-amers. Peut-être quon fait toutes des choix difficiles, parfois.
Hélène la regarda longuement, comme si elle recueillait chaque mot à poser dans un coffre précieux.
Tu sais, tu es loin dêtre seule. Chacune porte ses cicatrices. Mais toi, tu fais fleurir tout ce que tu touches.
Elles sourirent, complices. Le chat, repu, vint sinstaller sur les genoux de Juliette et, pour un instant, un parfum de famille emplissait la pièce.
Un jour, tu choisiras, toi aussi, pour la fac ou le travail murmura Hélène. Mais tu as appris à prendre soin, à taccorder le droit dessayer. Cest déjà beaucoup.
Juliette sentit, léger mais chaud, battre en elle ce courage tranquille. Elle reprit la main dHélène, la serra doucement.
Mais tu restes, hein ? Parce quici tu as ta place. On a besoin de toi, chat compris !
Hélène rit, ses yeux brillants démotion.
Promis. Je resterai.
Dehors, Paris sallumait de toutes ses fenêtres. Dans lappartement, le passé ne saignait plus. Deux femmes, libres, un chat indocile, et des rêves pas tout à fait refermés une famille de fortune, esquissée sur une table de cuisine, prête à inventer la suite.
Dans la lumière dorée, Juliette pensa que, peut-être, la réalité se façonnait vraiment. À force damour. À force daudace. Et que demain, tout pouvait commencer.