Rencontre inattendue

Rencontre inattendue

La doudoune de Camille ne la réchauffait plus que du bas. Le duvet s’était tassé, et, au-dessus, il n’en restait qu’une mince couche que le vent traversait sans peine. En bas, ce sont les pantalons tricotés et les bottes fourrées qui la sauvaient, et elle remontait son châle de laine sur les épaules à travers les manches pour ne pas gelée.

La voiture promise par sa collègue de travail, Claire, venait de tomber en panne. Les deux amies, encerclées de leurs grands sacs, essayaient de faire du stop sur lavenue de la Porte de Montreuil. Toutes deux savaient qu’ils narriveraient sûrement pas à tout mettre dans une seule voiture, alors elles se séparèrent, chacune espérant trouver un moyen pour elle et ses sacs.

Tant quelle travaillait encore chez sa patronne, Camille navait pas ces soucis. Mais son salaire ne suffisait plus seule avec deux enfants, elle sétait résolue à faire elle-même les allers-retours en Espagne avec Claire, ramenant des vêtements à revendre.

Gagner plus ? Pas vraiment. Les affaires nétaient pas encore toutes vendues, mais les problèmes, eux, saccumulaient.

Désormais, chaque matin, elle devait emmener la marchandise au marché aux puces de Saint-Ouen, puis tout rapporter le soir, grimper au quatrième étage à petits allers-retours, sil ny avait pas son fils à la maison pour laider.

Il ny a pas si longtemps, elle chantait gaiement On veut du changement !, mais ces changements-là ne sont pas venus de façon élégante. La société pour laquelle elle travaillait avait mis la clé sous la porte, on lavait licenciée. Son mari avait disparu depuis des années, et il ne lui restait quà se lancer dans le commerce ambulant, elle qui pensait ne jamais pouvoir vendre quoi que ce soit.

Ce matin-là, Camille se tenait au bord de la route, dans la neige sale qui recouvrait le trottoir. Encore jeune dans le fond, sa bouche était gercée, son visage rougi par les courants dair du marché, les yeux embués de fatigue et de larmes retenues.

Les voitures la frôlaient, éclaboussant ses bottes. Camille tentait de ne pas regarder toute cette saleté. Elle levait les yeux vers les toits dimmeubles, vers les arbres nappés de neige propre, où le blanc restait immaculé. La vie regorgeait déjà de trop de gris pour quelle sy attarde davantage.

Elle agita encore une fois la main une voiture enfin sarrêta devant elle, aussi sale que son environnement.

Vous allez vers Ivry ? demanda-t-elle, la portière déjà ouverte, puis hésita en sarrêtant net.

Elle le reconnut aussitôt. Les années semblaient navoir rien changé. Peut-être même quil était encore plus séduisant quavant. Ce même regard sérieux, mystérieux, le sourcil à peine relevé, un sourire léger au coin des lèvres.

Le temps qu’elle reprenne ses esprits, il était déjà descendu, chargeant violemment ses sacs dans le coffre de la voiture.

Camille seffondra sur le siège avant, rajusta son châle, cherchant déjà des excuses se préparant à lui expliquer pourquoi elle avait lair aussi fatiguée aujourdhui. Il lavait sûrement reconnue, lui aussi.

Ou alors

Combien dannées avaient passé ? Combien ?

***

À vingt-deux ans, on lavait envoyée faire son stage de fin détudes à la vieille maison forestière des environs de Châteauroux. À Orléans, son fiancé, Nicolas, lattendait déjà. Le plan était simple : stage, diplôme, mariage.

Quest-ce que trois mois de stage pourraient bien changer ? Rien du tout

On avait trouvé une chambre chez une certaine Catherine, âgée, bonne dame qui travaillait aussi à la maison forestière, vivant avec son vieux beau-père sourd. Camille, sociable, sétait vite attachée à Catherine. Elles gardaient un œil ensemble sur le grand-père.

Un soir, grand-père eut un malaise. Camille courut chez les voisins, personne. Sur la route, un tracteur passa. Elle fit signe. Un grand jeune homme en descendit : beau, élancé, le regard sérieux, un rien mystérieux.

Ils coururent ensemble jusque dans la maison, il porta le vieil homme et linstalla avec précaution sur le siège du tracteur. Camille sinstalla elle aussi, inquiète arriveraient-ils à temps ?

Ils lamenèrent jusquà linfirmerie du village, où lambulance arriva à son tour. Le garçon les accompagna jusquà lhôpital.

Ce nest quune fois le vieil homme à labri, sous la surveillance du médecin, quils purent vraiment se parler.

Camille découvrit que lui aussi travaillait pour la maison forestière, habitant le bourg voisin. Il sappelait Adrien.

Mais la soirée sétait fait tard. Le vieil homme restait à lhôpital, on lavait sauvé, Dieu merci. Mais comment rentrer ? Lambulance ne faisait pas demi-tour, il aurait fallu attendre le matin ou marcher des kilomètres sur la route glacée.

Viens. Ma mère vit à côté. On passera la nuit là, demain on retournera au village avec les ouvriers forestiers.

Camille, rassurée on sentait quAdrien nétait pas du genre à simposer hésita encore.

Non, ce nest pas correct. Je vais rester ici à lhôpital, demain je vous rejoins.

Sur les chaises de la salle dattente ? Naie crainte, ma mère Lydie est adorable. La maison est grande. Je dors dans la dépendance avec mon frère.

Camille finit par accepter. Et Adrien avait eu raison : elle dormit sur dénormes couettes moelleuses, réveillée seulement par la voix chaleureuse de Lydie. Pendant le petit-déjeuner, Lydie lui raconta que son fils avait déjà été marié, mais que sa femme lavait quitté, lui laissant un petit garçon. Il élèvait son fils seul, travaillait dur, élevait des cochons, construisait une nouvelle maison la mère nen tarissait pas déloges, pensant à tort que Camille aurait pu être intéressée.

Camille souriait. Non, elle avait un fiancé ingénieur prometteur. Elle était elle-même ambitieuse, alors un homme divorcé avec enfant ne lintéressait pas.

Pourtant, elle croisa souvent Adrien après cet épisode. Sur un chantier, à la cantine, au détour dune rue. Catherine le connaissait bien et ramena même le grand-père de lhôpital avec Adrien.

Il taime bien, tu sais. Il a rougi quand je lui ai parlé de toi. Vous iriez bien ensemble.

Mais non, moi jai Nicolas, voyons !

Il nest pas encore ton mari. Et Adrien est un gars solide. Il a monté toute une ferme, il achète du matériel, son petit garçon est adorable, il a juste besoin dune maman.

Camille se taisait, le cœur battant plus fort. Car voilà, elle le cherchait du regard, elle aussi : ce charme tranquille, cette force discrète quon sentait à distance. Tout le monde le respectait.

Va demander conseil à Prudhomme, lançaient les hommes du chantier.

Camille détonnait dans le village grande, fine, avec son manteau couleur café-crème, si clair pour la boue de mars. On aurait dit quelle flottait au-dessus de la gadoue. Les ouvriers se taisaient en la voyant, sappliquaient à parler bien.

Madame, votre Altesse, comment avez-vous osé venir ici ?

Attendez, Camille, je vous emmène.

De la maison à la forêt, ce nétait pas si loin, mais il pleuvait. Elle grimpa sur le tracteur dAdrien.

Et ton petit garçon ?

Pourquoi tu me vouvoies ? Disons tu. Il est avec maman. Et puis la voisine laide souvent. Il va à la maternelle

Et il sappelle ?

Hugo. Une vraie tornade, il faut le surveiller. Et ma mère râle Tu naimes pas vivre ici ?

Pourquoi ? Ce nest pas si mal

Attends de voir quand tout va repousser. Le printemps, cest magnifique ici. Il y a la rivière Les lampadaires sont éteints, mais on y remédiera.

Ils roulaient dans la nuit. La mairie avait coupé léclairage public, plus de sous pour payer lEDF. Et Adrien, avec son on y remédiera, avait déjà lair dassumer toute la responsabilité du village.

Elle ne savait pas alors que cétait cela, la qualité essentielle dun homme.

Il multiplia les attentions : apporta du bois à Catherine, ramena des médicaments pour le grand-père. Camille luttait contre ses sentiments.

Elle ne pouvait pas simaginer vivre ici. En ville, rien ne la retenait, sinon Nicolas et les préparatifs du mariage. Elle savait combien ce serait dur pour Nicolas dapprendre quelle avait trouvé quelquun dautre. Sa mère aussi serait catastrophée.

Tu vis à la campagne ? elle imagina le haussement de sourcils.

Et si elle précisait que ce futur mari était divorcé, quil élevait des cochons… Sa fille, diplômée, la fierté de la famille…

Le soir, dans le silence troublé par laboiement de chiens, Camille sefforçait de simaginer avec Adrien. Il laimerait, la protégerait, serait reconnaissant si elle devenait la mère de son petit garçon. Ils auraient dautres enfants, qui lui ressembleraient.

Mais elle sentait que ce nétait quun rêve jamais elle noserait. Il y avait Nicolas, qui avait déjà acheté les alliances, et toute une famille qui lattendait. Elle aurait honte de briser ainsi les liens.

Pourtant, une douce et mystérieuse attente de lamour emplissait son cœur. Cela, plus ce printemps, lembrumaient.

Bientôt, elle crut navoir jamais aimé Nicolas. Seul Adrien semblait compter. Le fait davoir un fiancé à Paris donnait à son aventure un piment supplémentaire, la rendant encore plus romanesque.

Un soir, un chagrin particulier la submergea, et cest presque elle qui provoqua leur rapprochement. Était-ce un adieu ? Un adieu à son passé, ou à sa nouvelle histoire ? Adrien tenta de la retenir, lui chercha les yeux, mais céda, pensant que cétait la fin.

Pour elle, cétait la première fois. Mais tout fut si beau quaucun regret ne survit.

Mais la décision finale, elle narriva jamais à la prendre. Sans doute, naïveté, manque dexpérience ou daudace.

Un jour, une rencontre décisive eut lieu près du puits. Elle y croisa un petit garçon, blond.

Il tentait de grimper au bord du puits. Camille sinquiéta.

Eh là, attention ! On peut tomber, où est ta maman ?

Elle aperçut une jeune fille insignifiante, accourant essoufflée. Lenfant se réfugia en pleurant dans les jupes de la jeune fille.

Il a failli grimper, je voulais juste

Hugo, ne pleure pas, tu sais bien que cest dangereux.

La jeune fille adressa à Camille un regard blessé, puis séloigna avec lenfant.

Hugo. Celui dAdrien, sans doute. Camille sentit une boule au ventre. Comment sattacher à un enfant qui se dérobait ainsi ?

Peu après, la mère dAdrien, Clémence, vint trouver Camille en pleurs. Elle expliqua que le petit Hugo était très attaché à Hélène, la jeune fille du village, que Hélène aimait Adrien, que tout allait bien jusquà ce que Camille débarque et trouble léquilibre.

Camille était sous le choc. Elle, la trouble-fête ? Elle sétait crue victime, mais la voilà source de drame.

Adrien supplia de rester, de ne pas partir. Il laccompagna à la gare, répétant que sa mère, Hélène, se faisaient des idées. QuHélène ne lui convenait pas du tout. Timide, éteinte à côté dAdrien, elle disparaissait dans son ombre.

Elle ne parle pas, elle est mal à laise, disait Catherine. Ce nest pas une femme pour lui. Mais vous deux…

Mais Camille était blessée, ne voulait rien entendre. Non, elle aurait son histoire bien à elle citadine, rangée. Toute hésitation seffaça, Adrien nexistait plus. Elle retrouvait Nicolas.

Il resta sur le quai : chemise à carreaux, manches retroussées, épaules larges, le front soucieux, le regard éteint. Cest ainsi quelle se souviendrait de lui.

Elle pleura tout le long du trajet en train.

Ce furent trois mois de stage et une vie entière bouleversée.

Mais la jeunesse guérit tout. Camille continua sa route, sans se retourner. Elle épousa Nicolas, la vie familiale lemporta.

**

De retour dans la voiture, elle seffondra sur le siège avant, rajusta son châle, et pensa encore à ces années. Aurait-il, lui, reconnu cette femme changée, plus ronde, abîmée par les courants dair des marchés, avec sa doudoune hors dâge et ce pauvre châle ?

Combien dannées déjà ? Seize ans, oui.

Ils roulèrent un long moment en silence.

Quel temps, tout de même, finit-elle par dire alors quune voiture éclaboussait la portière.

Ici en ville, oui. Mais dès quon quitte Paris, la neige est propre et les routes sont étonnamment dégagées.

Tu fais souvent laller-retour ?

Oui, les affaires.

Merci de mavoir prise, aujourdhui la voiture nous a lâchées. Dhabitude, je conduis, mais là Je paierai bien sûr.

Il tourna vers elle ce même regard mystérieux, presque blessé, et elle devina quil lavait reconnue.

Bonjour, dit-elle timidement au cas où.

Salut, Camille !

Tu mas reconnue, alors ? Je croyais que tu maurais oubliée

Non, répondit-il gravement en regardant la route.

Camille sentit un pincement au cœur, les souvenirs resurgir. Sa voix, ses mains, ses yeux. Bouffée démotion, elle enleva son châle.

Comment vas-tu, Adrien ? lança-t-elle en inspirant profondément.

Il marqua un temps, lui aussi ébranlé par le passé.

Ça va. On fait aller. Je me débrouille Tu vois, toi aussi.

Tu travailles toujours là-bas, à la maison forestière ?

Non, elle nexiste plus Fermée à la première crise. Moi, je men suis allé. Je travaille à mon compte.

Cest ce quil y a de mieux. Moi aussi Tu as toujours ta ferme ?

Oui, puis une société, avec la viande, la charcuterie.

Ah tout le monde vend désormais.

Subitement, Camille se rappela avoir vu, sur lemballage de saucisson, un nom familier Adrien Morel. Elle en avait souri, pensant à une coïncidence.

Dis donc, les produits Morel, cest ton entreprise ?

On peut dire ça. Tu naimes pas ?

Si, bien sûr ! Ma mère y fait la queue chaque semaine. Incroyable Je ne laurais pas cru.

Adrien expliqua, gêné, comme pour sexcuser de sa réussite.

On a commencé petit, en famille. Il y avait besoin de travail, alors on a grandi petit à petit. Aujourdhui, on a une usine, des boutiques.

Tu travailles seul ?

Non, avec une équipe, soyons réalistes. Beaucoup viennent du village. Et puis on vend dans toute la région maintenant.

Camille eut soudain honte de son aspect elle, lancienne Parisienne, en doudoune avachie et bottes passées, et lui, jadis simple garçon du village, désormais patron à succès.

Et ton fils ?

Adrien sourit.

Trois fils.

Trois ?

Oui, trois garçons. Et toi ?

Un fils, une fille, répondit Camille en essuyant la buée sur le carreau.

Hugo est à larmée. Il a été déployé au Mali, on était morts dinquiétude, sa mère en est devenue blanche de cheveux. Mais il revient au printemps, Dieu merci. Le deuxième est en BTS, le petit en CM2.

Hélène donc il avait épousé cette souris grise.

Comme elle aurait aimé, à ce moment, lui dire combien elle regrettait dêtre partie ! Tellement de fois, déjà, elle sétait fait cette réflexion. Mais là, face à lui

Son mari, Nicolas, sétait révélé décevant. Ingénieur au début, puis, après des conflits, des déménagements, il perdit pied, commença à boire, perdit lappartement de fonction. Ils retournèrent vivre chez sa belle-mère. Finalement, Nicolas la trompa ouvertement. Avec la belle-mère, ça ne collait pas. Camille demanda le divorce, retourna chez sa mère. Son père, sa force, nétait plus là.

Elle aurait voulu tout raconter à Adrien, mais dit simplement :

Mon aîné est en terminale. Ma fille, en troisième. Le temps file.

Oui.

Long silence. Chacun voulait parler de lessentiel, mais croyait que cela ne comptait que pour lui.

La culpabilité de Camille revenait en pensant à Adrien. Mais elle se souvenait aussi de la mère éplorée dAdrien, dHélène elle sétait effacée pour eux. Même si, à lépoque, elle navait cédé que par fierté blessée.

Et toi, alors ? demanda-t-il comme en passant.

Comme tu vois. Licenciée. Je me débrouille. Mais cest difficile toute seule.

Et ton mari ? Nicolas, cest ça ?

Tu te souviens ? Quelle mémoire.

Tu sais, Camille, je tavais vue en robe de mariée. Jai même suivi ta voiture jusquau resto, comme un idiot.

Quoi ? Elle se retourna, stupéfaite.

Si. Catherine mavait dit la veille que tu allais te marier. Jai pris la voiture sur un coup de tête. Tu étais lumineuse, heureuse. Je nai pas voulu te déranger. Je suis rentré et jai fait ma demande à Hélène.

Oh mon Dieu ! Si javais su murmura Camille, vidée.

Jaurais tout gâché. Tu étais vraiment heureuse, radieuse.

Pour une jeune fille, le mariage est un grand moment. Mais ce bonheur na pas duré Cinq ans après, jétais divorcée, revenue chez ma mère avec les enfants.

Dommage, il hocha la tête.

Je men sors, fit Camille bravement. Les enfants sont habillés, éduqués. L’aîné veut faire médecine. Et puis, je bosse, en botte fourrées, sur ce marché. Mon emplacement, cest le plus exposé, mais ça vend. Je le garde.

Elle voulait montrer qu’elle nétait pas malheureuse, même si la réussite dAdrien était éclatante. Au fond, sa vie nétait pas si mauvaise.

Adrien lécouta en silence, soucieux.

Et Hélène, alors ? ta femme ?

Hélène ? Elle fait du pain.

Du pain ?

Oui, dabord pour nous, puis tu connais la boulangerie Le Four Provençal ?

Un peu, oui. Jy suis allée une fois. Cest elle ?

Oui. Je lai aidée à ouvrir. Elle fait un très bon pain, on a développé la boutique, la pâtisserie.

Camille se souvenait alors d’avoir vu, dans cette boulangerie élégante, une petite femme énergique et soignée, coupe garçonne, souvent en imper, foulard rose jeté sur lépaule. Son visage lui avait paru vaguement familier. Le mystère était résolu.

Cest ici, nest-ce pas ? Adrien ralentissait, cherchant ladresse.

Le prochain, oui.

Mais il se gara aussitôt, sortant de la voiture.

Il courut acheter un bouquet de chrysanthèmes devant le kiosque à fleurs, puis revint vers elle, lui offrit les fleurs sur ses genoux repliés dans ses pantalons tricotés démodés.

Camille regarda le bouquet. Les fleurs blanches se brouillaient devant ses yeux embués. Elle essuya vite ses larmes. Pourtant, elle venait daffirmer combien elle était forte.

Adrien laida à porter les sacs. Une fois dans le hall à lentrée taguée, Camille serra les fleurs contre elle.

Tu veux monter ? Elle espérait presque quil refuserait. Lappartement nétait pas rangé, il y avait des cartons partout, la marchandise du marché dans chaque recoin. Sa mère aussi, toujours questionneuse.

Mais tant pis Peut-être aurait-il vu, compris, eu pitié

Non, Camille, je dois filer. Beaucoup à faire aujourdhui, il lui serra le poignet quelques secondes, comme un au revoir.

Puis il dévala lescalier.

Lappeler ? Lui dire la vérité ?

Camille comprit soudain, en le voyant partir, que cétait plus dur pour lui. Il sétait dit adieu à eux deux pour de bon. Et ce constat la soulagea presque.

Elle tira ses sacs chez elle.

Sa mère apparut dans lentrée : questions, nouvelles, préoccupations. Camille nécoutait pas, elle sentait la pression de la main dAdrien sur son poignet. Sans réfléchir, elle posa ses bottes à sécher, effectua les gestes machinalement.

Sa mère ne remarquait pas son absence desprit.

Tard, alors quelle prenait place à table, Camille demanda :

Maman, tu te souviens, avant mon mariage, je tavais parlé dun gars rencontré pendant mon stage ? Le jeune paysan. Tu ten rappelles ?

Oui, vaguement. Pourquoi ?

Tu mavais dit manquerait plus quelle finisse à la ferme, à élever des cochons.

Et javais raison. Tu serais couverte de boue aujourdhui.

Je lai rencontré aujourdhui.

Où donc ?

Peu importe. Tu vois, les produits Morel que tu apprécies, cest lui. Et sa femme, cest la patronne du Four Provençal. Voilà

Sa mère en resta bouche bée, la tasse suspendue aux mains. Un moment, son regard fut ailleurs, triste. Puis, essayant de se consoler, pour elle et sa fille, elle ajouta :

Mais enfin On ne choisit pas sa destinée ! Si on savait où on allait tomber, on y mettrait du coussin.

Camille eut soudain pitié delle.

Ce nest pas grave, maman. On vit, et on sen sort. Jai vendu deux ensembles et trois vestes aujourdhui. On tiendra bon. Tinquiète pas !

Tant mieux Si on savait où on va chuter, on prendrait nos précautions. Mais la vie, cest ça, marmonna-t-elle, plongée dans ses pensées.

Peu après, son fils rentra, grand garçon au regard sérieux, un brin mystérieux, si ressemblant à son père.

Comment toute la famille avait-elle cru quun bébé de trois kilos pouvait naître prématuré ? Mais on lavait cru, sans douter. Camille navait jamais été volage.

Il sassit.

Maman, ne te fâche pas, daccord ? Je me suis trouvé du boulot dans un centre équestre. Je moccuperai des chevaux, cest payé selon les heures. Promis, ça ne nuira pas à lécole. Je le jure, mam

Camille soupira. Hier, elle se serait fâchée. Mais aujourdhui

Vas-y, mon grand. Le travail ne fait de mal à personne Et tu auras besoin dargent. Je ne my oppose pas.

Il sourit de soulagement, guettant un changement en elle quil ne pouvait nommer. Il se sentait rassuré.

Mais Camille ne parvenait pas à sendormir. Elle ne pleurait pas, ne se désolait pas. Un étrange sentiment la gagnait.

Elle observait les chrysanthèmes blancs, pensait au destin, à la rencontre du jour, à ce que chacun deux devait avancer dans sa vie, chacun de son côté.

Leur rencontre jadis avait divisé sa vie en deux : avant et après Adrien. Aujourdhui, la même impression simposait.

Il reste, pour chacun, des surprises, des possibilités de bonheur. Ils ne se reverraient plus, mais continueraient à se marquer, sans raison apparente.

Tout arrive pour une raison.

Et cette rencontre aujourdhui lui était donnée pour comprendre quelque chose dessentiel.

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