La maîtresse de la maison.
Élodie, tu as encore oublié de refermer le couvercle du beurre, soupira Jacqueline, en tirant bruyamment une chaise vers elle. Maintenant il a pris toutes les odeurs du frigo toute la nuit. Édouard, mon grand, prends donc du fromage blanc à la place, jen ai acheté du frais hier.
Élodie sentit ses doigts se crisper sur le manche du couteau. Elle coupait le pain en silence, sappliquant à former de belles tranches régulières malgré ses mains légèrement tremblantes. Dehors, il pleuvait une petite bruine doctobre, les gouttes traçaient de longues rigoles sur la fenêtre et la cuisine semblait soudain bien trop petite pour trois adultes.
Maman, cest pas grave le beurre, répondit Édouard sans lever les yeux de son téléphone, mâchant distraitement sa tartine.
Mais bien sûr, bien sûr. Je dis ça, cest juste pour vous. Vous êtes jeunes, vous réalisez pas que ça se gâte vite, les aliments. Et après on a mal au ventre, et qui va devoir jouer les infirmières ?
Élodie posa lassiette de pain sur la table et sassit sur sa chaise, la tête un peu lourde et un goût désagréable dans la bouche. Elle se versa un thé dune marque basique, « Matin Parisien », en espérant que la chaleur calmerait cette nausée qui la guettait.
Élodie, tu ne manges rien, reprit doucement Jacqueline, la regardant par-dessus ses lunettes. Tu es toute maigre, regarde-toi ! Édouard, comment tu veux fonder une famille avec une femme qui ne mange rien ? Un bébé a besoin dune maman en bonne santé.
Une angoisse soudaine lui serra la poitrine. Élodie but une gorgée de thé brûlant et afficha un sourire forcé.
Jacqueline, je nai jamais faim le matin, cest comme ça depuis toujours.
Toujours Dans mon temps, on allait travailler même avec de la fièvre, personne ne se plaignait. Aujourdhui, dès quon éternue, on réclame un arrêt maladie. Moi, à ton âge, jélevais Édouard toute seule, et pourtant la maison était impeccable et jallais travailler.
Édouard finit par lever la tête.
Maman, cest pas le sujet. Élodie est restée au bureau super tard hier, il fallait rendre la compta.
Je sais bien Je minquiète, cest mon droit. Vous êtes jeunes, il faut penser à lavenir, et avec une santé fragile comme ça
Élodie se leva, emportant sa tasse à peine entamée à lévier. Dans la fenêtre, elle pouvait voir le reflet de Jacqueline, qui servait une portion de fromage blanc à son fils en le tapotant gentiment sur lépaule. Derrière elle, la voix douce et omniprésente de sa belle-mère ne sadressait quà Édouard.
Noublie pas ta réunion cet après-midi, mon chat. Jai repassé ta chemise bleue, elle est sur la chaise.
Élodie resta immobile devant lévier, serrant sa tasse refroidie, et sentit monter une lassitude lourde, épaisse, un truc plus grand que la simple fatigue ou le chagrin.
Pourtant, il ny a que trois mois, elle était sincèrement heureuse daccueillir Jacqueline chez eux.
***
Jacqueline était arrivée chez eux fin juillet. Elle avait appelé tard le soir, la voix tremblante, presque au bord des larmes. Son appartement au Mans venait dêtre inondé par les voisins du dessus, le parquet et une partie des meubles étaient fichus, il fallait refaire tous les travaux. Les artisans lui promettaient une semaine, dix jours au pire.
Édouard, est-ce que je peux venir quelques jours chez vous ? Prendre un hôtel, cest cher, puis jy serais toute seule, avait-elle supplié. Sans hésiter, Édouard avait accepté.
Élodie en avait presque eu le cœur léger. La belle-mère vivait loin, ils ne se voyaient quaux fêtes de familles, et leurs relations étaient simples, sans histoires. Jacqueline lui paraissait énergique, un peu bavarde, mais cordiale. Depuis le décès de son mari cinq ans plus tôt, elle vivait seule, télétravaillait dans un service darchives municipale et passait ses week-ends à bichonner ses orchidées.
Tu verras, vite passé, avait dit Élodie à son mari en préparant la chambre damis. Ça nous fera du bien de la voir, ça fait longtemps.
Édouard lavait enlacée, embrassé sur la tête.
Merci, tes un amour. Ça me rassure quelle ne soit pas seule à galérer avec les travaux.
Jacqueline débarqua avec deux valises énormes et un carton ligoté de ficelle. Élodie et Édouard lattendaient à la gare Montparnasse, laidèrent à transporter les bagages. Jacqueline avait les yeux rougis, lair fatigué, la bouche pincée.
Merci les enfants de maccueillir, murmura-t-elle en embrassant Élodie dans lentrée. Je resterai pas, promis, dès que cest fini là-bas je men vais.
Les premiers jours furent presque idylliques. Jacqueline cuisinait, faisait un brin de ménage, pendant queux étaient au travail. Le soir, ils prenaient le thé avec des sablés normands apportés du Mans, discutaient de tout et de rien. Édouard était plus lumineux que dhabitude, visible heureux davoir sa mère auprès de lui.
Mais au bout de deux semaines, tout commença à changer.
Au départ, cétait juste des détails. Jacqueline rangeait les pots dépices autrement « parce que cest plus logique ». Puis elle déplaçait le linge dans les armoires à sa façon. Élodie retrouvait ses affaires à des endroits inhabituels, hésitait à faire une remarque. Après tout, ce nétait pas bien grave.
Élodie, tu as vu la poussière sur les tringles à rideaux ? glissait gentiment Jacqueline en servant la soupe. Je les ai astiquées aujourdhui, cest mieux. Ça peut donner des allergies, tu sais.
Merci, Jacqueline, marmonnait Élodie, sentant ses joues rougir. Elle navait jamais le temps de tout nettoyer. Le soir, elle naspirait quà un livre, ou une série sur le canapé.
Mais je ne te fais pas de reproches, ma chérie, ajoutait la belle-mère avec un sourire. Je rends juste service.
Au bout de trois semaines, les artisans appelèrent du Mans : souci de plomberie. Encore dix jours minimum. Jacqueline prit la nouvelle avec fatalisme, sans en montrer trop.
Vous vous en sortez, les enfants ? Je ne vous dérange pas trop ?
Maman, non, bien sûr, assura Édouard en la serrant dans ses bras.
Élodie, elle, observait en silence, chassant son malaise. Encore une semaine. Ce nest pas la fin du monde.
Sauf quun mois passa. Puis bientôt six semaines. Jacqueline avait complètement investi leur petit deux-pièces. Elle dormait dans le bureau dÉlodie, qui avait dû sinstaller avec son ordinateur sur la table de cuisine ou dans la chambre : loin dêtre pratique, mais impossible de réclamer sa propre pièce.
Chaque soir, Jacqueline cuisinait pour eux. Toujours les plats préférés dÉdouard : gratin dauphinois, pot-au-feu, boulettes sauce tomate. Élodie, elle, préférait quelque chose de plus léger, légumes ou poisson, mais elle nosait plus trop demander.
Élodie, encore rien mangé ? soupirait la belle-mère, la tête penchée. Regarde-toi, tu fond. Faudra consulter, tu tabîmes la santé !
Elle a raison, tes pâlotte en ce moment, constatait Édouard.
Je nai pas faim, vraiment.
Cétait vrai : lappétit lui manquait. Le matin, des haut-le-cœur. La fatigue pesait. Mais elle ne voulait pas voir un médecin. Elle devinait la source : le stress, lépuisement. Mais comment lavouer ? Comment dire que cest la présence de la belle-mère qui la ronge ?
***
Au bureau, la rentrée saccompagna dun rush : ladministration réclamait les bilans avant la date et toute léquipe devait rester tard. Élodie rentrait rarement avant neuf heures, crevée, migraineuse.
Lappartement était baigné de lumière, embaumé par le dîner préparé par Jacqueline.
Enfin te voilà ma chérie ! Nous avons dîné avec Édouard, mais je tai laissé une assiette. Rechauffe-là, mais ne déplace rien sur la cuisinière, jai rangé à ma manière.
Élodie obéissait, picorait un peu dans sa casserole. Édouard venait lembrasser, racontait sa journée, sa mère tricotait ou lisait à côté, omniprésente. Lair semblait plus lourd, plus dense quavant.
Dis-moi, tu crois que ta mère compte rester longtemps encore ? demanda-t-elle un soir dans leur chambre, rideaux tirés.
Bah, les travaux sont pas finis. Tiens bon, cest temporaire. Tu ne peux pas faire un effort ?
Ça fait deux mois, Édouard
Cest ma mère, Élodie. Elle est seule, elle galère. Tu peux comprendre, non ?
Ces mots lui piquèrent le cœur. Élodie tourna la tête, silencieuse. Édouard sendormit vite, tandis quelle, les yeux ouverts, écoutait les bruits de la belle-mère dans la pièce voisine.
Le lendemain, Jacqueline la surprit en proposant une corvée commune.
Ma grande, samedi, je taide pour le ménage ? À deux ce sera vite fait.
Élodie osa à peine refuser : Jacqueline brandissait déjà le seau, la serpillère Elles frottaient, époussetaient, et la belle-mère commentait chaque recoin.
Là, derrière le radiateur, ça a besoin daspirateur ! Les rideaux, il faut les laver, ils sont crasseux. Et ton frigo, Élodie, tu le rinces au moins toutes les deux semaines ? Cest la base sinon bonjour les microbes.
Élodie hochait la tête, lustrant rageusement, sentant une irritation sourde monter en elle. Mais difficile de sen plaindre, la belle-mère « aidait ».
Fin septembre, Élodie se sentit étrangère chez elle. Jacqueline pilotait tout : cuisine, linge, salle de bains. Elle repassait et rangeait les chemises dÉdouard « comme quand il était petit ».
Il adore ses chemises bien raides, ça lui rappelle la maison.
Élodie passait ses machines la nuit, quand la machine était libre ; parfois, elle se surprenait à marcher sur la pointe des pieds pour ne pas déranger dans son propre appartement.
Ses nuits se peuplèrent de cauchemars étranges, elle se voyait errant dans des labyrinthes sans fin, cherchant une chambre dont toutes les portes restaient closes. Ou bien, sur la cuisine, tous les ustensiles disparaissaient sous ses yeux.
Au réveil, en sueur, elle se tournait vers Édouard, espérant lui dire combien cétait difficile. Mais aucun mot ne sortait. Quaurait-elle pu dire ? Quelle étouffait de trop de bienveillance ?
***
Le 1er octobre, les choses devinrent franchement bizarres.
Au réveil, elle fut prise dune violente nausée. A peine le temps datteindre la salle de bain. De lautre côté de la porte, une voix inquiète :
Oh Élodie, tout va bien ? Appelle un médecin, non ?
Non, ça va, cest rien, répondit-elle dune voix éteinte, se passant de leau froide sur le visage.
Drôle didée, ce nest pas mes boulettes qui tont rendue malade au moins ? Jai pris de la viande bien fraîche, Édouard en a mangé, lui.
Jacqueline, cest mon estomac, pas vos boulettes.
Élodie passa la journée au travail dans le gaz, le regard flou. Sa collègue sen alarma.
Tu veux pas rentrer chez toi, te reposer ? Tas une sale mine, Élodie.
Pas possible, il faut boucler les bilans.
Fais attention à ta santé, pense à consulter
Mais elle nalla pas chez le médecin. Rentrée tard, elle fut accueillie par Jacqueline avec une expression quasi réprobatrice.
Jétais morte dinquiétude. Édouard aussi ! Tu réalises que cest angoissant ce comportement ?
Excusez-moi, jai beaucoup de boulot.
Cest ça, le travail, toujours le boulot et jamais la maison Jai dû faire à manger à Édouard ce soir, il serait resté le ventre vide autrement.
Élodie fila dans la chambre, sécroula sur le lit, migraine en prime. À travers la cloison, elle distinguait les voix, celle de Jacqueline plaintive, et Édouard en mode rassurant.
Son oreiller devint lunique refuge de ses cris étouffés.
Le lendemain, choisissant sa tenue, elle découvrit que sa blouse préférée, en soie blanche, avait une grande tache jaune au col. La veille, elle était propre, elle en était certaine.
Jacqueline, vous avez vu ma blouse ? Elle a une drôle de trace
Ta blouse ? Non. Tu as dû tâcher toute seule.
Élodie la fixa, et sut soudain que sa belle-mère mentait. Mais sans preuve, elle se tut. Elle prit un autre pull, le cœur serré.
La spirale des incidents continua. Son mug préféré, offert par Édouard, disparut introuvable. Jacqueline haussa les épaules.
Peut-être cassé ? Je nai rien vu.
Le lendemain, tout le shampooing dÉlodie avait mystérieusement disparu. Jacqueline répondit : Cest curieux, lopercule devait être défectueux. Pas de chance.
Élodie arrêta de poser des questions. Chaque jour, elle avait limpression davancer dans du coton, au travail puis le soir, collée à son ordinateur sur la table de la cuisine, puisquelle navait plus de bureau. Édouard lui-même devint plus fermé, irritable. Ils manquèrent de sengueuler plusieurs fois.
Tu es à cran, en ce moment, remarqua-t-il. Cest le boulot, non ?
Non.
Cest quoi alors ?
Elle hésita à tout lui lâcher : quelle nen pouvait plus, quelle se sentait étrangère chez elle. Mais, là aussi, aucun mot.
Je suis juste fatiguée, pardonne-moi.
Il la serra contre lui.
Tiens bon. Daprès maman, les travaux ne durent plus longtemps, je lui ai demandé.
Mais rien ne se terminait. Chaque semaine, Jacqueline appelait les ouvriers et affichait un air navré.
Encore quelques jours Juste les plinthes ou le papier peint.
Ces « quelques jours » devinrent des mois.
***
Fin octobre, Élodie sentit quelle ne dormait plus vraiment, ou alors dun sommeil agité dont elle ressortait vidée. Le matin, ses yeux étaient cernés, ses mains tremblaient.
Une nuit, elle fut réveillée par un bruit étrange, des frottements venant de la pièce occupée par Jacqueline. Elle se redressa. Le bruit recommença puis sarrêta.
Au petit matin, discrètement, elle demanda :
Vous avez entendu quelque chose cette nuit ?
Pas du tout, ma belle. Je dors comme un loir, pas toi ?
Je sais pas, jai cru entendre quelquun marcher.
Tu fais trop de soucis, va consulter, les nerfs.
Quelques jours plus tard, elle sentit dans lappartement une odeur bizarre, douceâtre, de cire fondue. Cela semblait venir de la porte de la chambre de Jacqueline.
Jacqueline, vous brûlez des bougies ? demanda-t-elle le soir.
Des bougies ? Non, ça marrive pas, pourquoi ?
Je croyais sentir de la cire.
Aucune idée, cest peut-être les voisins.
Mais lodeur revenait. Surtout la nuit, discrète, entêtante. Élodie sen réveilla plusieurs fois, le cœur serré.
Un jour, profitant dune absence de Jacqueline, elle alla jeter un œil dans la chambre. Tout semblait normal : lit fait, magazines, orchidées. Elle ouvrit le bas du placard, repéra la boîte en carton. Élodie sen approcha, mais entendit la porte dentrée Jacqueline rentrait. Elle bondit hors de la chambre.
Déjà de retour ? demanda-t-elle, feignant linnocence.
Je tai rapporté des chouquettes, repose-toi, tu nas pas bonne mine.
Plus tard, le soir, elle sentit à nouveau la cire, et aperçut au détour du couloir leur photo de mariage, posée à côté de la porte, alors quelle était habituellement sur la commode de la chambre. En la soulevant, Élodie distingua de fines griffures sur son visage, comme faites à laiguille.
Son cœur cogna dans sa poitrine, les oreilles bourdonnantes. Elle resta là, la photo à la main, tremblante, incapable de détourner les yeux.
Chérie, tu viens ? lança Édouard, sortant de la chambre.
Regarde, murmura-t-elle.
En voyant les éraflures, Édouard haussa les épaules.
Peut-être le tirage qui était défectueux, tu crois pas ?
Non, tu vois bien que cest volontaire à laiguille
Mais qui ferait ça ?
Ils se dévisagèrent. Un silence pesant sinstalla. Élodie finit par ranger le cadre, en murmurant : Laisse tomber.
Cette nuit-là, elle ne dormit pas, à laffût du moindre bruit.
***
Le mois de novembre sannonça glacial. Élodie avait froid tout le temps, semmitouflait dans un gilet même chez elle. Les nausées du matin saggravèrent. Elle ne mangeait presque plus, sirotait du thé et grignotait des biscottes hors de vue de la belle-mère.
Élodie, on dirait une malade, lançait Jacqueline dun ton inquiet, mais avec une satisfaction mal dissimulée. Élodie eut limpression que ça larrangeait presque.
Au bureau, la chef lappela :
Élodie, tu fais des erreurs inhabituelles dans les bilans. Tes sûre que ça va ?
Oui, je suis désolée, ça ne se reproduira plus.
Prends un congé si besoin.
Elle imagina un congé passé à la maison, avec Jacqueline rien de reposant. Elle préféra continuer de travailler, tel un automate.
Les soirs, elle répondait de moins en moins à Édouard, qui simpatientait.
Je ne comprends plus, tes comme absente, tu veux plus parler
Désolée. Je dors très mal.
Viens voir un médecin, maman dit que tu ne manges pas du tout.
Maman dit Élodie sentit une colère froide monter.
Ta mère trouve toujours à redire
Quoi ?
Rien. Laisse.
Elle déserta le salon. Édouard ne la suivit pas.
Quelques jours plus tard, alors quelle rentrait plus tôt du bureau, le silence régnait dans lappartement. Pas de Jacqueline à la cuisine ou au téléphone. Élodie retira son manteau, alla se débarbouiller, et perçut un murmure très faible. Une sorte de psalmodie, venue de la chambre de la belle-mère.
Elle sapprocha, retenant son souffle. La porte était entrouverte. Sur la table, quelques bougies brûlaient, posées autour de plusieurs photos : Édouard sur la première, un grand portrait ; et elle-même, sur lautre, le visage barré au feutre noir.
Jacqueline était penchée dessus, une aiguille en main, marmonnant tout bas.
Jacqueline ?
Celle-ci sursauta, très pâle.
Je je priais
Avec des aiguilles et des photos barrées ? Quest-ce que vous faites ?
Ce nest pas tes affaires ! La chambre est à moi, ici !
Un déclic se produisit en Élodie. Toute la colère, la fatigue, la frustration, jaillirent dun coup.
À vous ? Cest MON appartement. MA chambre. Et vous squattez depuis trois mois ! Je nen peux plus !
Élodie, ne crie pas !
Je vais crier ! Vous détruisez toutes mes affaires, vous éraflez mes photos, vous me faites vivre un enfer.
Cest toi qui gâches tout ! Tu ne donnes pas de petits-enfants, tu travailles plutôt que toccuper de mon fils !
Élodie, bouleversée, balaya dun revers les bougies. Elle attrapa sa photo barrée, la déchira.
Dehors. Partez. Maintenant.
Tu nas pas le droit !
Cest chez moi. Prenez vos affaires et partez.
Au même moment, la porte claqua : Édouard était rentré. Il accourut.
Quest-ce qui se passe ici ?
Jacqueline, tentant de lapitoyer :
Ta femme me jette dehors !
Élodie montra les photos, les bougies.
Édouard, regarde. Regarde ce quelle fait.
Il pâlit en comprenant.
Maman, quest-ce que cest que ce cirque ?
Jessayais juste de te protéger !
Ça suffit ! Fais tes bagages. Je te raccompagne à la gare.
***
En une heure, tout fut plié. Jacqueline, muette de rage, le visage fermé, sortit sans un mot. Édouard, épuisé, la conduisit au train, puis rentra tard.
Élodie resta seule.
Un calme écrasant sétait abattu sur lappartement. Elle rassembla tout ce qui rappelait la belle-mère bougies, photos abîmées et jeta le tout. Puis elle ouvrit grand la fenêtre, semplissant les poumons dair froid, comme si elle respirait pour la première fois depuis longtemps.
Édouard revint plus tard.
Je lai déposée sur le quai, dit-il dune voix lasse.
Élodie sassit à ses côtés, lui prit la main.
Pardon.
Non, cest moi qui devrais mexcuser. Je nai rien vu Je ne voulais pas voir.
Elle na plus que toi.
Ce nest pas une excuse pour te faire souffrir autant.
Ils restèrent silencieux, enlacés.
Je croyais que tu allais me quitter. Tu étais devenue si distante
Je suffoquais.
Plus jamais ça. Je te le promets.
Le lendemain, Élodie séveilla sous le soleil. Aucun bruit de casserole, ni de Jacqueline. Elle visita lappart, ouvrit la porte du bureau, qui était à nouveau sa pièce.
Dans la cuisine, Édouard préparait du café.
Bien dormi ?
Comme jamais.
Ils déjeunèrent à deux ; Élodie mangea bien sans être malade pour la première fois depuis des semaines.
Tu devrais quand même consulter, proposa Édouard, tout inquiet.
Bonne idée.
Elle prit rendez-vous à la Sécurité Sociale. Pour la 1ère fois depuis longtemps, elle alla au bureau lesprit plus léger, comme si tout redevenait possible.
Le soir, ils retrouvèrent leurs petites habitudes, riant ensemble dans la cuisine.
Tu sais, murmura Édouard, maman rappellera sûrement quand le bébé sera là
Elle pourra rendre visite. Pour la journée. Mais elle ne dormira plus jamais ici.
Daccord.
Et je ne la laisserai jamais seule avec le bébé. Pas au début. Après, on verra. Peut-être.
Je comprends. Je suis daccord.
***
Le lendemain, le généraliste, une dame très douce, lui demanda quand étaient ses dernières règles. Élodie réfléchit Cela remontait à plus dun mois. Le test de grossesse était formel : positif.
Félicitations, sourit la docteure. Six semaines environ. Tous vos symptômes sont normaux. Je vous oriente vers une sage-femme.
Dans la salle dattente, Élodie sassit, pleura de soulagement, de joie, démotion, tout mélangé.
Édouard fut bouleversé à lannonce.
Tu es sérieuse ? On va avoir un bébé ? Vraiment ?
Ils restèrent blottis lun contre lautre des heures entières ce soir-là, lui répétant quil allait tout faire pour eux, pour elle.
***
Trois semaines plus tard, Jacqueline navait toujours pas rappelé. Édouard lui avait laissé quelques messages, elle répondit un simple SMS « Je vais bien. » Rien dautre.
Élodie reprenait doucement des forces, son bureau redevint sa pièce à elle, leur quotidien retrouva fluidité et rires. Elle cuisinait ce quelle voulait, Édouard aidait, la maison avait changé dambiance.
Un soir, sur le canapé, Édouard serra fort lépaule dÉlodie.
On trouvera une solution avec maman, quand le bébé arrivera Jen suis sûr.
Élodie acquiesça.
Elle viendra nous voir, pas plus dune journée. Je naccepterai plus de lhéberger.
Je te le promets.
Et si jamais tu vois que ça recommence, que je ne me sens pas bien Je veux que tu mécoutes, Édouard.
Je técouterai. Toujours, murmura-t-il.
Dehors, la pluie battait les pavés parisiens, mais dans la maison, il faisait chaud, doux, paisible. Pour la première fois depuis des mois, Élodie se sentait enfin, vraiment, chez elle.