EN REGARDANT DANS LE VIDE
Je mappelle Damien, et à dix-neuf ans, je me suis marié avec Élodie. Nous étions inséparables, totalement épris lun de lautre. Notre passion navait pas de limites, et nos parents, craignant un scandale, ont rapidement décidé dofficialiser notre union. Il fallait suivre la bienséance.
Notre mariage fut somptueux, impossible à oublier : ruban blanc sur la voiture, montagnes de fleurs, feu dartifice, grande salle de réception, tout y était. Les invités reprenaient en chœur : « Vive les mariés ! » Lambiance était à la fête, même si les parents dÉlodie nont pas pu participer financièrement : leurs modestes revenus suffisaient à peine pour le strict nécessaire et encore, surtout pour lapéritif Cest ma propre mère, Alexandra Dubois, qui a pris en charge tous les frais. Tout le monde lappelait Sandrine, son diminutif plus facile à prononcer.
Sandrine aurait bien préféré que son fils ne fréquente pas la fille damateurs notoires de vin rouge. Mais comment lutter contre laveuglement amoureux de son enfant ? Je lui affirmais que rien de la détresse familiale dÉlodie ne déteindrait sur nous, que notre attachement saurait triompher de tout.
Ma mère, réaliste, tenta de mavertir :
Tu sais, Damien, on ne fait pas de mirabelle avec des chardons Gare à ce que votre passion ne dure quun instant.
Élodie et moi nous pensions à labri du malheur, convaincus que lavenir ne serait que lumière, rires et bonheur. Le monde, pensions-nous, était à nos pieds.
La vie, pourtant, sest chargée de nous détromper.
Pour la noce, Sandrine et mon père nous avaient offert un bel appartement à Lyon. « Profitez, mes enfants ! » nous dirent-ils. Au début, tout roulait ; la chance semblait nous sourire.
Élodie mit au monde deux filles, Capucine et Solène. Jétais fou de mes petites. Je savourais ce sentiment dêtre le chef de famille, fier et comblé.
Mais au bout de cinq ans, tout a basculé. Élodie sest mise à disparaître de la maison sans prévenir. À son retour, lodeur du vin la trahissait. Lorsque je lui demandais des explications, elle gardait dabord le silence, puis finit par me dire, sans une once démotion, quelle ne mavait jamais vraiment aimé. Ce nétait quune amourette dado, rien de plus. À présent, elle avait rencontré lhomme de sa vie. Elle partait vivre avec lui, peu importe sil était déjà marié et avait trois filles. Jétais abasourdi, submergé damertume. Comment celle que jaimais tant pouvait-elle mabandonner ainsi ?
Élodie, elle, na pas hésité à senfuir avec son amant dans un village perdu au fin fond du Cantal. Selon elle, « Avec le bon, le bonheur sachète dans une cabane ; avec le mauvais, même un château devient étroit. » Les enfants, quant à eux, ont été laissés derrière.
Sandrine, ma mère, femme énergique et pleine de ressources, prit Capucine et Solène sous son aile. Elle et mon père les adoraient, les comblaient dattentions et daffection.
Après mêtre épuisé en regrets, vidé de tout espoir, je me suis réfugié dans une communauté religieuse sur le conseil dun ami. Là, on ma marié à une veuve, Claire, qui avait deux garçons, Olivier et Victor. En moins de temps quil n’en faut pour le dire, nous avons été bénis selon les rites de la communauté.
Dès lors, mon temps fut monopolisé par les besoins de Claire. À chaque tentative de moccuper de mes propres filles, ma nouvelle femme rétorquait :
Damien, elles ont toujours leur mère ! Quelle sen occupe. Va plutôt conduire Olivier à lécole, et veille à ce que Victor ait mangé.
Soumis, jobéissais sans broncher. Mon amour pour Élodie ne faiblissait pas, mais je savais bien que toute réconciliation était impossible.
Sept années passèrent.
Un jour, Élodie débarqua chez Sandrine, tenant par la main une fillette de quatre ans. Ma mère, impitoyable, examina son ex-belle-fille de la tête aux pieds :
Eh bien, Élodie, la vie ne ta pas loupée Cest ta gosse ?
Oui, cest Mathilde. Je peux rester chez vous ? demanda-t-elle timidement.
Sandrine persifla :
Je ne mattendais pas à pareille visite. Tu tes encore fait jeter dehors ?
Non, cest moi qui suis partie. Je nen peux plus. Il me frappe, il boit sans arrêt, confia Élodie.
Personne ne ta forcée à l’épouser. Pourquoi ne vas-tu pas chez tes propres parents ?
Mes filles me manquaient Je veux les voir.
Tiens donc, tu te souviens que tu as des enfants ? Tas lâme dune mère-coucou, ma pauvre Élodie !
À ce moment-là, Capucine et Solène, devenues adolescentes, entrèrent. Méfiantes, elles observaient la visiteuse, devinant quil sagissait de leur mère. Mais à la vue dÉlodie, leurs cœurs restaient froids. Trop de peine, trop de rancœur. Sandrine se désolait souvent que ses petites-filles soient « orphelines de parents vivants. »
Évidemment, Sandrine hébergea Élodie et sa petite. Impossible de jeter la mère de ses petites-filles à la rue.
Au bout dun mois, toutefois, Élodie disparut à nouveau, retournant chez son tourmenteur, laissant Mathilde derrière elle, à la charge de Sandrine et de mon père. Trois petites-filles à élever désormais Heureusement, lamour et la tendresse ne faisaient jamais défaut chez mes parents.
Les années filèrent.
Sandrine, puis mon père, nous quittèrent pour toujours. Capucine se maria sans jamais avoir denfant. Solène vieillit seule, sans compagnon. Mathilde, à dix-sept ans, eut un bébé dun père inconnu et sen alla vivre chez sa mère, en province.
La jeunesse est partie sans saluer, la vieillesse est arrivée sans prévenir.
Élodie, quant à elle, vivait seule depuis longtemps. Son compagnon avait été emmené en ville par ses propres filles, gravement malade et finalement invalide. Elles accusaient Élodie de négligence.
Va donc toccuper de tes affaires ! lui lancèrent-elles en guise dadieu.
Au village, tout se savait, tout se disait. Les commérages allaient bon train sur la « pauvre fille perdue » quétait devenue Élodie.
Et moi ? Jai fini par fuir Claire et sa communauté oppressante, à bout de souffle. Je suis resté seul, sans personne, à survivre dans lancien appartement de ma mère, vivant de café réchauffé et de fromage sec, dormant dans des draps glacés. Seuls trois chats me tenaient compagnie pour ne pas perdre la tête. Cétait ça, tout mon amour.
Mais le bonheur avait frappé un jour à la porte dÉlodie et de Damien Je nai compris quaprès coup que la vie peut basculer en un clin dœil, et que la chaleur dun foyer sefface lorsquon oublie den prendre soin. Voilà ma leçon la plus précieuse.