Réchauffe-le toi-même
Raymonde Simonnet posa la casserole de pot-au-feu sur la table et jeta un regard à son mari. Gérard Nicolas était déjà installé, le téléphone à la main, sans même détourner les yeux au bruit.
Jai pas de cuillère, marmonna-t-il, sans lever la tête.
Elles sont dans le pot, comme dhabitude.
Je vois bien. Passe-la-moi.
Raymonde prit une cuillère et la posa près de son assiette. Il ne dit pas « merci ». Il ne le disait jamais. En trente et un ans, elle nattendait même plus ce mot, mais aujourdhui, quelque chose se crispa différemment en elle. Pas une douleur sourde, mais une piqûre vive et brève, comme un glaçon qui viendrait se loger dans le cœur pour y fondre.
Il est froid, ton pot-au-feu, lança Gérard en reposant son téléphone.
Je viens juste de lenlever du feu.
Je te dis quil est froid. Tu ne me crois pas ?
Raymonde ne répondit rien. Elle sapprocha de la fenêtre. Derrière la vitre, la neige tombait épaisse, lente, de cette neige de fin décembre qui, selon elle, ne ressemblait jamais à celle des autres jours. Solennelle. Sage. On aurait dit que lair lui-même savait quaujourdhui, quelque chose finirait et autre chose commencerait.
Réchauffe-le, cria-t-il derrière elle.
Elle se retourna. Gérard Nicolas, de nouveau absorbé par son écran.
Tu peux très bien le mettre toi-même au micro-ondes.
Un silence. Long, assez pour quelle capte les tic-tac du couloir, le claquement de vaisselle des voisins, la porte dentrée qui, en bas, se refermait.
Pardon ?
Je dis que tu peux le faire toi-même. Le bouton « démarrer », deux minutes. Tu ten sortiras.
Gérard leva la tête, lair stupéfait, comme si on venait de lui annoncer quelque chose dabsurde, de surréel.
Raymonde.
Oui ?
Ça va ?
Très bien.
Il la fixa, longtemps, le regard de celui qui inspecte ses biens, guettant la moindre casse ou le moindre imprévu.
Va réchauffer le pot-au-feu.
Raymonde resta une seconde encore près de la fenêtre. Puis elle se retourna, sapprocha de la cuisinière, alluma la plaque sous la casserole. Parce quaprès trente et un ans, la force de lhabitude lemportait sur une piqûre matinale au cœur. Elle le savait. Mais le glaçon, lui, fondait lentement.
Ils sétaient connus, elle avait vingt-deux ans. Elle travaillait au service planification dune modeste usine de Trappes, lui était chef datelier. Grand, sûr de lui, un sourire qui semblait dire : « Je sais comment il faut faire. » Raymonde navait pas compris alors que ce sourire nétait pas de la confiance en soi, mais une certitude davoir le droit de décider pour les autres. Elle ne lavait compris que bien plus tard.
Trois ans corrects. Puis leur fils Didier était né, et, sans quelle ne sen aperçoive, Gérard lui laissa tout : lenfant, le foyer, la cuisine, le linge, les parents, les fêtes, les maladies, les réunions scolaires. Lui « travaillait ». « Je bosse toute la journée, tu ne veux quand même pas que je fasse la vaisselle en plus ? » Raymonde travaillait aussi. Mais ça comptait moins.
Depuis longtemps, elle nappelait plus ça « une relation ». Cétait la vie. Sa vie. Un enchaînement de jours où elle faisait, inlassable : cuisine, ménage, lessive, courses, visites chez sa belle-mère, récupérer son petit-fils à lécole quand il le fallait. Et malgré tout, elle parvenait à trouver un peu de temps pour elle : ses romans, son amie Lucienne, de longues conversations le soir, quand Gérard passait à la télé.
Lucienne était son vrai soutien. Elles étaient amies depuis la troisième. Lucienne navait épousé que tard, à trente-huit ans, un veuf avec deux enfants, qui sétait révélé un homme bien. Raymonde lenviait parfois, sans amertume, mais avec douceur, comme on envie quelquun qui a réussi ce que lon na pas su obtenir.
Raymonde, tu ne vas pas me reparler du pot-au-feu encore, soupirait Lucienne au téléphone. Ce mois-ci, cest la cinquième fois déjà. Avec un pot-au-feu chaque fois différent.
Mais à chaque fois, cest une nouvelle histoire.
Non, la même histoire, avec un autre pot-au-feu. Tu entends la nuance ?
Elle lentendait. Mais que faire ? À cinquante-trois ans, après trente ans dune « famille toxique » cétait le mot de Lucienne , on ne change pas du jour au lendemain. Aller où ? Vers qui ? Le fils, Didier, est marié, une vie à lui, un appartement à lui. Lappartement de Raymonde appartenait aux deux, Raymonde et Gérard. Il y avait bien le travail. Raymonde était comptable dans une PME du Bâtiment à Nanterre ; son patron, Paul-André, la respectait. Il lui disait : « Madame Simonnet, cest vous qui tenez toute notre comptabilité ! » Ça comptait. Ça, cétait réel.
Mais aujourdhui, tout semblait différent. Elle le sentait physiquement, comme on sent venir le vent. Ce glaçon fondait. Une chaleur nouvelle montait, inconnue.
Après le déjeuner, Didier appela.
Maman, tu viens chez nous pour le Nouvel An ?
Je ne sais pas encore, mon chéri.
Comment ça tu ne sais pas ? Cest déjà le trente-et-un ! Catherine fait une salade russe, des tartes. Venez !
Je discute avec ton père et je vous redis.
Maman… (il hésita) Tu vas bien ?
Oui.
Sûre ?
Raymonde regardait la neige. Toujours insistante.
Sûre, dit-elle. Elle raccrocha.
Gérard était allongé sur le canapé ; le journal télévisé murmurait la météo nationale. Raymonde entra, se planta au centre du salon.
Didier a invité pour le réveillon.
Cest loin.
Trente-cinq minutes de RER.
On rentrera trop tard.
On peut rester dormir.
Où, sur le carrelage ? Le petit Armand dort sur le canapé-lit.
Catherine a acheté un fauteuil convertible.
Jy vais pas. Jai mal au dos.
Raymonde acquiesça. Son dos à Gérard lui faisait mal dès quil fallait se déplacer chez les enfants ou aider à quoi que ce soit. Pour aller à la pêche, jamais de problème ! Il y allait tous les étés et rentrait dattaque.
Très bien. Jirai seule alors.
Quoi ?
Jirai seule. Reste ici, si ton dos te limpose.
Encore ce regard. Incrédule.
Seule ? Pour le Nouvel An ?
Oui. Je veux le passer avec mon fils et mon petit-fils. Tu viens si tu veux.
Dans lentrée, elle sortit son sac du haut du placard. Ses mains tremblaient, mais ce nétait pas de la faiblesse. Cétait autre chose. De la détermination.
Tu es folle, Raymonde ?
Il suivit, remplissant le couloir de sa carrure, bras croisés, la mine sévère.
Non, répondit-elle sans se retourner. Je vais très bien.
Tu pars pour le Nouvel An ? Toute seule ?
Je vais voir mon fils. Ça na rien à voir.
Raymonde !
Elle le regarda en face. Depuis trente et un ans, elle déchiffrait dans ses traits des sentiments qui sans doute nexistaient pas : tendresse où il ny avait quhabitude, amour où il ny avait que possession. Aujourdhui, elle voyait seulement un homme vieillissant, vexé quon ne cède plus à ses caprices.
Je reviendrai demain. Ou après-demain. On verra.
Manteau, écharpe, sac. Gérard râlait, derrière, des mots mille fois entendus : « égoïsme », « lâge », « honte », « toujours pareille ». Des mots appris comme des poèmes sans plus démotion.
Raymonde ouvrit la porte et descendit lescalier.
La neige laccueillit tout de suite. Légère, joyeuse, avec des effluves dorange quelquun, peut-être, venait den peler une dans limmeuble voisin. Raymonde sarrêta sur le perron, leva la tête. Les flocons fondaient instantanément sur ses joues, ses cils.
Elle ne se souvenait pas de la dernière fois quelle sétait ainsi tenue, là, immobile. Rien quà elle.
Lucienne répondit après trois sonneries.
Raymonde ? Quest-ce quil y a ?
Rien. Jy vais, chez Didier, pour le réveillon. Seule.
Long silence.
Seule ?
Gérard reste. Son dos, tu penses.
Raymonde (Dans sa voix, comme une joie délicate.) Vraiment ?
Oui.
Bravo.
Tu parles comme si javais fait quelque chose de prodigieux.
Tu vois pas ? Cest prodigieux.
Le RER était bondé. Des familles, des paquets, des boîtes de chocolats, des visages pleins de hâte et de rires. Raymonde sasseyait, observait : elle na jamais aimé le Nouvel An, pas que la fête soit mauvaise, mais parce quil fallait chaque fois préparer les plats, faire les salades, accueillir, et finir par une remarque de Gérard qui plombait lambiance.
Lan dernier, il avait lancé à Véronique, son amie : « Alors, Véro, pas damoureux cette année encore ? » Elle avait souri, mais Raymonde avait vu sa nuque se crisper. Plus tard, elle demanda à Gérard déviter. Il répondit : « Voyons, cest de lhumour, tas perdu ton sens de la blague. »
Des blagues qui faisaient froid, pas rire.
Catherine ouvrit la porte. Jeune, lumineuse, de la farine sur les mains.
Madame Simonnet ! Vous êtes venue ! Et Gérard ?
Il na pas pu. Je suis seule.
Catherine la fixa une seconde, vite, puis la serra tout naturellement dans ses bras, chaleureuse.
Entrez, faites pas attention au bazar, cest la fête.
Armand, cinq ans, déboula et sauta directement au cou de Raymonde.
Mamie ! Mamie ! Jai écrit à Papa Noël !
Et alors, quest-ce que tu as demandé ?
Un circuit ! Avec un moteur, pour construire ! Et puis jai écrit que je veux que tu viennes. Voilà, tu es venue. Ça marche !
Raymonde rit, un vrai rire, spontané. Elle réalisa que ça faisait longtemps quelle navait pas vraiment ri.
Didier sortit de la cuisine, torchon sur lépaule.
Maman ! Il la serra fort. Tu es bien arrivée ?
Oui. Plein de monde, tout le monde bien habillé.
Installe-toi, je fais du café. Ou du thé ? Catherine, pour maman ?
Un café, fort, merci, dit Raymonde.
Ils sinstallèrent à la cuisine ; Catherine remuait les marmites, Armand arpentait lappartement avec une petite voiture. Didier la regardait. Un regard interminable, cette fois pas distrait mais attentif.
Maman Ça va ?
Armand, attention dans le couloir !
Maman
Arrête de me regarder comme ça.
Mais comment ça ?
Comme si tu devais tinquiéter.
Didier fit tourner sa tasse.
Je veux juste que tu sois heureuse.
Je sais.
Tu les ?
La neige continuait de tomber.
Jy pense, finit-elle par dire. Cest déjà un début.
La soirée fut vivante, authentique. Catherine reçut de vrais compliments sur ses tartes ; Raymonde demanda la recette. Armand sendormit à minuit moins le quart, la tête sur son nouveau circuit, que Didier avait sorti à vingt-trois heures pile. À minuit, ils levèrent leur verre de « Fizzine » (sans alcool), et Raymonde formula un vœu. Pour la première fois depuis des années, ce vœu ne concernait quelle.
Elle revint chez elle le 2 janvier. Didier voulait quelle reste, Catherine aussi, Armand fit une mini scène pour que « mamie vienne habiter ici pour toujours ». Mais Raymonde revint. On ne fuit pas sa vie, on la change.
Gérard l’attendait à lentrée, lair revêche et la solitude dans les rides.
Te voilà.
Me voilà. Comment vas-tu ?
Moi ? Nouvel An tout seul. Voilà.
Je tavais proposé de venir.
Javais mal au dos.
Oui.
Elle rangea ses affaires, lui debout dans lencadrement.
Tu ne comptes pas t’excuser ?
Raymonde ne se retourna pas. Elle accrocha dabord son manteau, ôta ses bottes, puis se retourna enfin.
Mexcuser de quoi ?
De mavoir laissé tout seul un soir de fête.
Gérard, tu pouvais venir. Cest ton choix dêtre resté. Je nen suis pas responsable.
Il ouvrit la bouche, la referma. À nouveau.
Quest-ce qui tarrive ?
Moi ? (Elle eut un sourire quelle ne se connaissait pas.) Je crois que jai eu mon Nouvel An, à retardement.
Janvier passa. Raymonde était du genre à méditer dans le silence, à tourner longtemps chaque idée dans sa tête. Elle réalisa : trente et un ans à vivre avec quelquun qui ne la respectait pas. Non quil fût foncièrement mauvais. Mais il croyait que nourrir, habiller et partager un toit suffisait. Le reste, cétait « pour la déco ». Et elle, elle ? Elle n’a jamais demandé le respect. Jamais expliqué ce dont elle avait besoin. Elle sest tue, accumulé, supporté. Parce quon lui avait appris : protester cest laid, partir impossible, endurer cest être une bonne épouse.
Qui lui avait dit cela ? Sa mère : « La famille, cest le pilier. » Sa belle-mère : « Un mari, ça se chouchoute. » La voisine : « Ne lave pas ton linge sale dehors. » Raymonde avait bâti des murs avec ces phrases-là.
Désormais, ces murs craquelaient. Doucement, sans bruit, comme la glace en mars.
Le 8 janvier, Lucienne téléphona.
Raymonde, écoute ce que je vais te raconter. Ne minterromps pas.
Vas-y.
Tu te souviens de Nathalie Kryc ? On habitait dans le même immeuble, rue des Glycines.
Oui ! Grande, rousse, toujours souriante.
Voilà. Trois ans, elle a quitté son mari à cinquante-six ans. A pris un studio, sest mise à bosser dans un magasin de fleurs, maintenant elle soccupe de tout un rayon mariage. Elle ma soufflé lautre jour : « Luce, je comprends pas pourquoi jai tant attendu. Je croyais que tout seffondrerait. En fait, seules les vieilles choses se sont effondrées. »
Silence.
Tu mentends ?
Jentends.
Je timpose rien. Je voulais que tu saches.
Merci.
Raymonde, tu mérites mieux. Tu le sais ?
Je le sais. Mais ressentir et savoir, ce nest pas pareil.
Alors apprends à le ressentir.
Cest facile à dire. Plus difficile quand chaque matin ressemble au précédent : café, tartine, Gérard sur son portable, JT tonitruant, et la phrase « Quest-ce quon mange ce midi ? » sans le « Bonjour » dabord.
Mais ça bougeait en elle. Par petites touches. Avant, quand Gérard disait une vacherie, elle séclipsait dans la cuisine pour pleurer en silence. Maintenant, elle restait. Elle le regardait. Et dans ce regard, il devinait quelque chose qui parfois lui coupait la parole.
Un soir, il lança :
Tu as changé.
Comment ça ?
Je ne sais pas. Ton regard nest plus le même.
En quoi ?
Je ne sais pas, répéta-t-il. Ce nest pas agréable.
Pas agréable quon te regarde ?
Non, un autre désagrément.
Gérard, tu nas juste pas lhabitude quon te regarde, voilà tout.
Il se leva, sa vaisselle sous le bras. Silence. Télévision.
Mi-janvier, une surprise : Paul-André la convoqua.
Madame Simonnet, la société grandit, nous ouvrons un deuxième bureau à Versailles. On cherche un chef comptable pour là-bas. Meilleur salaire, horaires plus souples.
Cest vous que je voudrais. Vous êtes notre perle rare.
Raymonde sentit quelque chose sétirer en elle, tout droit, sans plier. Comme si elle redressait la tête après des années penchée.
Je dois réfléchir ?
Une semaine. Jespère un oui.
À la maison, elle ne dit rien tout de suite. Le deuxième bureau, quarante minutes par le bus. Un tiers de salaire en plus. Autre ambiance. Plus de possibilités.
Après trois jours, elle appela Lucienne.
Luce, on moffre une promotion.
Tu rigoles ? Génial !
Je réfléchis.
À quoi ?
Gérard ne va pas aimer. Nouveau quartier, nouveaux horaires.
Et alors ? Tu as besoin de son accord ?
Long silence.
Non, répondit Raymonde enfin. Non. Ce nest pas nécessaire.
Voilà. Tu bosses là-bas depuis huit ans. Tes respectée. Meilleurs conditions. Tu vas dire non parce que monsieur sera gêné ?
Il ne sera pas gêné. Il dira quelque chose qui…
… Te blessera ? Il le fait tout le temps. Mais ça, cest une opportunité pour toi.
Le lendemain, Raymonde confirma à Paul-André par mail : « Jaccepte, merci de votre confiance. » Puis elle prépara un compote maison pour Armand, qui devait venir le lendemain.
À Gérard, elle annonça, lors du dîner :
Jai une nouvelle. Je prends du galon : cheffe comptable à Versailles.
Cest loin ?
Quarante minutes.
À quoi ça sert ?
Plus de responsabilités, plus de salaire, boulot intéressant.
Tu gagnes déjà bien ta vie.
Je vais gagner mieux.
Regard appuyé.
Qui fera le repas à midi ?
Raymonde attendit. Elle savait la réponse.
Gérard, tu as cinquante-huit ans, tu es en bonne santé. Tu peux cuisiner pour toi.
Je sais pas faire.
On apprend toute sa vie. Ce nest pas inné.
Raymonde !
Je prends ce poste. Cest ma décision. Elle est prise.
Il fila dans le salon. Télévision bruyante. Raymonde rangea, lança la compote, mit le linge à sécher. Puis, sur le balcon, contempla la nuit froide, son souffle disparaissant en petits nuages.
Elle pensa à Nathalie la fleuriste, aux bouquets du mari de Lucienne, un geste simple, sincère. Raymonde avait pleuré ce soir, sans pouvoir dire pourquoi.
En février, un hasard : en rangeant une vieille commode, elle découvrit une lettre. Un courrier ancien, jauni, Gérard avait écrit de sa main. Avril, il y a des années, quand Didier avait sept ans.
Elle navait pas envie de lire. Elle remit lenveloppe, puis la reprit. Un instinct. Cétait adressé à « Hélène ». Peu de mots, mais clairs, précis, intimes. Gérard parlait de ce quil ressentait pour Hélène, à quel point il était bien avec, que « à la maison, tout est compliqué ».
Raymonde, assise par terre, replaça soigneusement la lettre dans lenveloppe. Elle ne pleura pas. Elle pensa. « Alors, déjà à lépoque… » puis « Combien de temps ai-je perdu ? » et enfin « Non. Je nai pas perdu. Jai élevé mon fils. Jai vécu. Jai bâti mon univers. »
Elle remit la lettre à sa place, alla se rafraîchir le visage. Ses yeux, dans la glace, lui semblaient familiers, plus quil y a dix ans.
Le soir, appel de Lucienne.
Ça va ?
Jai trouvé une lettre. Dans le tiroir. Pour une autre que moi.
Silence.
Raymonde
Cest bon. Je voulais simplement te dire : il ne faut pas attendre de raison bien précise, ni permission. Le droit à sa vie, on la déjà. Sans justificatif.
Tu as décidé, alors ?
Jy pense. Mais dans lautre sens.
Silence, puis tout doucement :
Je suis là, quoi que tu fasses.
En mars, Raymonde démarra au nouveau bureau, dans une petite équipe accueillante. Elle sympathisa avec Sylvie, la responsable RH, douce, souriante et toujours la première à saluer. Le premier jour, Sylvie lui apporta une tasse de thé : « Je vous montre où tout est rangé ? » Tant de simplicité, cétait bienvenu.
Le boulot, plus exigeant, lui plaisait. Des dossiers, des deadlines, des appels, des questions à régler. Raymonde rentrait fatiguée mais vivante, différente de la lassitude dautrefois.
Gérard nen démordait pas : « ton travail » avait-il lhabitude de dire, comme on désigne une lubie éphémère. Raymonde ny prêtait plus attention. Elle avait appris à séparer : la maison, le reste. Et elle-même, à part.
En avril, anniversaire de Didier. Toute la famille réunie chez lui : Catherine, Armand, quelques amis. Gérard vint mais resta en retrait, repartit tôt.
Un des amis de Didier, Sébastien, restaurateur de bâtiments anciens, engagea la discussion :
Parfois, on voit une façade fissurée, tout semble foutu. Mais à lintérieur, la structure tient toujours. Ça arrive. Une bâtisse usée dehors, solide dedans. Ce sont mes préférées.
Elle songea : cest pareil pour les gens.
Didier la raccompagna.
Tu as passé un bon moment ?
Un vrai.
Tant mieux. (Il la serra fort.) Maman, on en a parlé avec Catherine Si jamais tu veux peu importe la raison, tu sais que tu peux compter sur nous.
Raymonde considéra son fils trente-trois ans, un homme bon et promit, émue :
Je nhésiterai pas.
En mai, Sylvie lappela en-dehors du bureau.
Madame Simonnet, excusez-moi, cest personnel. Vous avez déjà songé à vivre seule ?
Raymonde faillit laisser tomber le téléphone.
Pourquoi cette question ?
Je lai fait, il y a dix ans. Au début, cest effrayant et puis ça devient juste. Voilà, je voulais que vous le sachiez.
Elles parlèrent plus d’une heure. Sylvie raconta son expérience, sans pathos, sans larme. La solitude, lhabitude, puis la paix.
Je ne dis pas que cest facile. Ni obligatoire. Mais shabituer à la liberté, cest possible.
Raymonde sassit longtemps, regarda le ciel bleu de mai. Dans la cuisine, le café refroidissait. Gérard était chez son ami.
Elle alluma son ordinateur, consulta les annonces de locations près du bureau. Pour voir. Juste comme ça.
Vivre seule était possible. Son salaire suffisait. Elle referma lordinateur, le rouvrit, le referma.
Dans son carnet, deux colonnes : ce qui la retient ; ce qui la laisse partir. Trois entrées à gauche, puis à droite un seul mot : « peur ».
Les trois semaines suivantes se passèrent à démonter cette angoisse. Peur du jugement ? Des voisins ? De belle-maman (déjà absente) ? Peur de la solitude ? Mais elle était déjà seule, avec un homme qui lignorait depuis trois décennies. Peur de rater ? Mais quest-ce qui la garantissait que rester était la bonne voie ?
La peur, pensa-t-elle, nétait quhabitude. Lhabitude de croire quil ny a pas dautre choix.
Mais dautres femmes lavaient fait. Nathalie. Sylvie. Lucienne.
Le 16 juin, Raymonde téléphona pour une annonce de studio. Troisième étage, lumineux, à dix minutes du bureau. La propriétaire Antoinette Michaud, la soixantaine était directe, sympathique.
Vous travaillez ?
Chef comptable.
Des animaux ?
Aucun.
Vous êtes du genre discrète ?
Je vis si discrètement quon moublie, répondit Raymonde en riant.
Alors cest bon. Vous prenez ?
Je prends.
Dans le bus du retour, Raymonde contemplait la ville dété. Les arbres verts, la glace vendue aux coins de rue. Le trousseau de clés dans la main : rien dextraordinaire, et pourtant une sensation de tenir enfin un fragment essentiel de sa propre vie.
Le soir même, elle sadressa à Gérard.
Gérard, il faut quon parle sérieusement.
Il posa sa tablette.
Jai loué un appart. Je pars vivre seule.
Un grand silence, comme si tout le salon retenait son souffle.
Quoi ?
Je loue un appartement. Je veux autre chose. Plus de respect, plus de chaleur, plus de paroles entre nous. Je veux vivre autrement.
Tu as rencontré quelquun ? Il fallait sy attendre…
Non. Je ne rencontre que moi-même. Cest différent.
Cest idiot.
Peut-être. Mais cest mon idiotie.
Tu as cinquante-trois ans, Raymonde.
Crois-moi, je connais mon âge.
Cest pas sérieux.
Cest très sérieux.
Que dira-t-on ?
Jy ai réfléchi, mais ça ne marrêtera pas.
Il la fixa. Puis tout bas :
Cest à cause de cette lettre.
Raymonde leva les yeux.
Tu as vu lenveloppe bouger ?
Oui.
Non, Gérard. Pas à cause de la lettre. Elle na fait que confirmer ce que je savais. Ce nest pas à cause de toi. Cest pour moi.
Elle dormit mal cette nuit-là. Perçut chaque pas, chaque bruit du robinet. Puis silence.
Le déménagement se fit en plusieurs allers-retours. Didier laida. Catherine venait avec Armand, qui sextasiait sur le balcon :
Mamie, ici il y a un balcon ! Je tachèterai une fleur, promis !
Sylvie apporta un gros gâteau à la fraise pour le premier soir, laccueillant dun simple : « Bienvenue dans une nouvelle étape. »
Des mots sans emphase qui émurent Raymonde.
Elles burent du thé, bavardèrent de choses simples : le travail, la ville, le petit-fils qui construisait tout et nimporte quoi. Pas un repas de fête, juste deux femmes ordinaires partageant leur soirée et du gâteau.
Après le départ de Sylvie, Raymonde sallongea sur le nouveau canapé, se couvrit dun plaid et goûta la vraie tranquillité. Ce nétait pas le lourd silence davant, mais une paix douce, à elle.
Elle sendormit rapidement.
Lété passa vite. Raymonde sadapta. Elle connaissait le quartier, les collègues, buvait son café près du square le soir. Elle regardait le monde passer, chiens en laisse, enfants sur leur vélo. Elle était là, tout simplement.
Gérard appela fin août.
Didier a dit que tu étais à laise.
Ça va.
Bon salaire ?
Il me suffit.
On pourrait parler ?
De quoi ?
De nous.
Raymonde regarda dehors. Les feuilles dansaient au vent.
Gérard, il ny a plus de « nous » au sens ancien. Comprends-le.
Je comprends. Mais tu crois que
Non, Gérard. Je ne reviens pas.
Pourquoi ?
Parce que je ne my sentais pas bien.
Et là ?
Ici, japprends. Cest autre chose.
Il garda le silence. Puis :
Tu as changé.
Oui.
Beaucoup.
Jespère.
Il a rappelé encore, puis moins souvent. Raymonde décrochait ou pas, selon lenvie. Elle découvrait quelle avait simplement désormais le droit de choisir.
Lautomne, Nathalie la fleuriste lappela. Lucienne lui avait donné le numéro.
Madame Simonnet ? Ici Nathalie. On se connaît de vue, Lucienne pensait que vous aimeriez peut-être…
Parler ? Oui, jaimerais.
Elles se retrouvèrent dans une brasserie. Nathalie, en manteau bleu vif, rayonnait dassurance tranquille. Elles parlèrent deux heures. Nathalie expliqua les premiers mois étranges, puis la sérénité. « Un matin, jétais dans le bus, et jai commencé à fredonner. Ça faisait vingt ans que je navais pas chanté. Et cest venu seul, sans réfléchir. »
Vous ne regrettez pas ?
Si. De ne pas lavoir fait plus tôt.
Vous avez eu peur ?
Oui. Mais la peur disparaît dès quon a franchi le pas. Après, il ny a plus rien à craindre. Rien ne seffondre, finalement.
Raymonde y songea longtemps. Rien ne sécroulait. Son fils était là. Son petit-fils lappelait déjà tout seul. Le travail lépanouissait. Sylvie était devenue une amie. Lucienne était là.
Et surtout, elle avait retrouvé sa place dans sa propre vie : ni invitée, ni domestique, ni satellite autour dun homme. Juste elle. Raymonde Simonnet. Cinquante-trois ans. Cheffe comptable. Maman. Mamie. Une personne.
Elle vécut deux réveillons : dabord chez Didier, avec toute la chaleur, puis chez elle. Lucienne et son mari, Sylvie, Nathalie et son manteau coloré étaient là. Une tablée simple. Une musique douce. Pas de jugement, pas de questions, pas dallusion amère. Chacun avait choisi dêtre ici.
Quand les douze coups retentirent, Raymonde leva son verre. Elle fit un vœu. Cette fois, ce nétait plus une demande ni un espoir. Simplement : « Je continue ».
En janvier, la mère de Gérard appela. Non, pas « belle-mère ». Juste Madame Perrin, veuve dans une ville voisine, quelle voyait rarement.
Raymonde, Gérard ma tout dit.
Très bien.
Je voulais te dire : tu as bien fait.
Silence.
Jaurais dû te soutenir avant, poursuivit la vieille dame. Jai tout vu, sa façon dêtre avec toi. Jai fermé les yeux. On ne veut pas trop parler du fils. Cest mal, mais cest comme ça. Je le regrette.
Madame Perrin…
Laisse-moi finir. Tu as toujours été courageuse. Tu mérites ta vie, peu importe lâge. Jai 90 ans et si jai la chance davoir une bonne surprise le matin, je la prends. Ne tenterre pas toute seule, compris ?
Compris, murmura Raymonde, la gorge serrée.
Alors tu mappelles de temps en temps, pour papoter ?
Bien sûr.
Promis ?
Promis.
Elle raccrocha, garda le silence, puis sourit, un sourire détonnement. Qui aurait cru ? Madame Perrin, maintenant
La vie réserve des surprises, parfois habillées dimpossible.
Fin février, Didier passa. Seul, sans famille, il sinstalla, déballa des gourmandises, parla boulot, Catherine, Armand déjà stressé pour la rentrée.
Maman, tu as bonne mine. Tes différente.
Mieux ou pire ?
Mieux. Vraiment mieux. Comme si quelque chose sétait rallumé.
Ça faisait longtemps que cétait éteint.
Pardonne-moi, maman.
De quoi ?
De navoir rien vu. Je croyais que tout allait bien, je ne posais pas de questions, je voyais rien…
Didier, dit-elle en lui prenant la main, chacun ne voit que ce quil peut. Tu navais rien à deviner. Tu as toujours été un très bon fils. Je le sais.
Il lenlaça. Puis partit.
Raymonde resta un instant devant la porte, puis revint à la cuisine, se versa un thé. Dehors, la neige continuait. Encore.
Elle songea que, lan davant, le 31 décembre, elle contemplait la même neige, mais dune autre fenêtre. Ce qui avait alors commencé à fondre sétait transformé en eau, limpide, qui lave, qui désaltère, qui coule et jamais ne stagne.
Quelques jours plus tard, Gérard appela. Elle répondit.
Raymonde.
Oui.
Je suis allé chez le docteur. Rien de grave, mais la tension On me dit de surveiller lalimentation.
Tu as bien fait daller.
Avant, tu maurais rappelé de le faire.
Gérard.
Oui ?
Maintenant, cest à toi de ten rappeler. Cest bien.
Pause.
Tu ne reviendras vraiment pas ?
Non.
Et tu vas bien ?
Raymonde regarda la neige. Toujours là, douce, patiente, de décembre.
Oui, répondit-elle paisiblement. Je vais bien. Ne tinquiète pas.
Je ne minquiète pas. Je demande, cest tout.
Je sais.
Encore une pause, puis il lâcha très bas :
Je comprends que jai ma part de tort.
Raymonde hésita. Elle voulait dire vrai, simplement.
Gérard, je nai aucune rancune contre toi. Nous avons partagé une longue histoire. On ne jette pas tout. Mais ce nétait pas la vie que je voulais. Pour toi non plus peut-être, à toi dy réfléchir.
Jy songe, dit-il.
Alors, cest bien.
Elle raccrocha, mit la bouilloire, sortit une tasse, posa le trousseau de clés sur létagère.
La vie continue ; et parfois, il suffit doser franchir le premier pas pour souvrir un horizon de possibles à tout âge.