Qui a déformé ma couette et s’est allongé dans mon lit… Récit. La maîtresse de mon mari était à pei…

Qui s’est allongée sur mon lit et la froissé Récit.

La maîtresse de mon mari avait à peine quelques années de plus que notre fille des joues rondes comme celles dune enfant, des yeux candides et un piercing dans le nez (quand notre fille avait voulu le même, il sétait fâché tout rouge et lui avait interdit). Impossible den vouloir à une fille pareille Adèle observait ses jambes nues, bleutées par le froid, sa petite veste trop courte, et lui brûlait de lancer une pique acide : « Si tu comptes faire des enfants à ce crétin, achète-toi un manteau et mets des collants sous ton jean ». Mais bien sûr, elle na rien dit de tout ça. Adèle a simplement remis à Charlotte les clés de lappartement, ramassé deux sacs avec ses dernières affaires, et sest dirigée vers larrêt de bus.

Madame Adèle, cest quoi le truc collé sous le plan de travail dans la cuisine ? cria la jeune fille derrière elle. On peut ranger la vaisselle là ?

Adèle na pu retenir un dernier trait :

En général, cest là que je cachais les cadavres des maîtresses de François, mais toi tu peux ten servir pour laver tes assiettes.

Sans attendre la réponse ni croiser le regard effrayé de Charlotte, Adèle, satisfaite de sa réplique, descendit lescalier. Eh bien voilà vingt ans de vie fichus en lair.

Cest leur fille qui a compris la première que François avait une maîtresse. Un matin, elle sèche le lycée, rentre en pensant trouver lappartement vide, et tombe sur une jeune nymphette qui sirote un chocolat chaud dans sa tasse préférée. Comme la nymphette était à peine vêtue et que François prenait sa douche, leur brillante fille Camille a tout de suite fait le calcul, appelé Adèle et annoncé :

Maman, je crois que Papa a une maîtresse, et elle porte mes chaussons et boit dans ma tasse !

On se croirait dans un conte, pensa Adèle avec une grimace, se rappelant que sa fille avait été bouleversée, pas tant par la tromperie du père que parce que quelquun avait osé toucher à ses affaires. Qui sest allongé sur mon lit et la froissé

Adèle, contrairement à Camille, a pris la chose plus simplement. Bien sûr, son orgueil avait morflé la fille était jeune, jolie, et elle, elle sétait alourdie et portait tous les stigmates dune quadragénaire. Pourtant, elle sentit un soulagement : toutes ces années de coups de fils nocturnes bizarres, les horaires imprévisibles, les tickets de café François ne ly emmenait jamais, lui ! Mais impossible de le prendre sur le fait : il sy prenait si habilement quelle finissait en plus par se sentir coupable de le soupçonner.

Cest la première, mentait effrontément François. Je ne sais pas, cest comme une éclipse, ou une comète qui tombe du ciel.

La comète, cétait une employée dhôtel où François logeait lors dun déplacement. Elle avait vingt ans et, mis à part sa jolie frimousse, aucun autre talent apparent. Ni en jugeote : elle a suivi François jusquà Paris, où elle a loué un studio miteux avec ses économies. Du coup, ils se voyaient dans lappartement pour se laver et laver son linge. Adèle sétait bien demandé pourquoi elle retrouvait constamment la machine sur cycle rapide au lieu du coton mélangé !

Lappartement appartenait à François, hérité de son père avant leur mariage, et puisque Adèle avait demandé le divorce, elle avait dû déménager avec Camille dans son propre appartement, sur la périphérie parisienne, hérité de sa grand-mère. Camille protestait comment allait-elle faire pour aller au lycée !

Viens vivre avec nous, proposa François, récoltant un flot dinsultes. Au moins, leur fille navait pas peur de dire ce quelle pensait de lui.

Au début, ce fut vraiment galère nouveaux trajets, nouveaux commerces, une heure pour aller au travail ou au lycée. Mais vite, elles ont pris le rythme : Adèle décrocha un nouveau poste, Camille entra dans un IUT, à deux fois moins de trajet quavant. Il ny avait pas de place pour la tristesse les soucis du quotidien et les examens les occupaient, puis, une fois passées les épreuves, la mélancolie avait déserté.

Charlotte a appelé Adèle plusieurs fois pour savoir à quelle température cuire les tartes, ou où mettre la pastille dans le lave-vaisselle. Une fois, elle est même venue elle rapportait des photos oubliées, soudain nécessaires pour la remise de diplôme de Camille. François ne pouvait pas (ou avait trop peur), Adèle était clouée au lit par un rhume, et Camille refusait obstinément de revenir dans lancien appartement, convaincue que lexpérience ruinerait sa santé mentale, et quelle devait encore réviser son informatique.

Cest douillet chez vous, hasarda Charlotte, en parcourant du regard les papiers-peints passés et les lampes vieillottes.

Adèle esquissa juste un sourire oui, douillet, que dire dautre. Là-bas, tout était moderne, vingt ans defforts Enfin, quils en profitent.

Mais ce petit service lui aura joué bien des tours environ un an après, un soir, on entendit la clé tourner dans la serrure.

Camille, tu attendais quelquun ?

Sa fille ouvrit grands les yeux.

Charlotte se tenait sur le pas de la porte les joues striées de mascara, les ombres pailletées dégoulinantes, une grosse valise de sport à la main.

Il est arrivé quelque chose à François ? sinquiéta Adèle.

Oui ! sanglota Charlotte. Je lai surpris avec la secrétaire ! Je voulais faire la surprise, vu quil devait travailler tard

Et la voilà qui fond en larmes, seffondrant comme une enfant.

Et tu veux quoi de moi ? demanda Adèle, devinant le sens de la valise bien pleine.

Je peux passer la nuit ici ? Jai plus un sou. Demain, je prends le train pour aller chez ma mère.

Et tu vas payer comment, si tu nas pas dargent ?

Je pensais que vous pourriez me dépanner

Adèle hésitait entre rire et pleurer.

Heureusement, sa fille trancha.

Tire-toi dici ! lâcha Camille avec dédain, ajoutant quelques mots bien sentis quAdèle ne lui connaissait pas.

Adèle lança un regard de reproche à sa fille.

Entre, Charlotte, dit-elle. Il fait nuit, je ne vais pas te remettre dehors.

Le pire était à venir.

Camille était outrée : elle déclara, cest moi ou elle. Adèle haussa les épaules à elle de choisir, elle était majeure, quelle aille chez son père si elle voulait.

Je nai que faire de votre père ! Je vais chez Nathalie !

Il fallut appeler un taxi pour que Camille passe la nuit chez une amie. Adèle resta donc à servir du thé et de la verveine à la malchanceuse maîtresse, qui, en un an à Paris, navait ni ami, ni boulot, juste un nouveau piercing sur la langue. Adèle lui prêta bien sûr de largent elle nallait pas la garder chez elle ! Elle laccompagna même à la gare, histoire quelle ne se perde pas.

Charlotte nen finissait pas de la remercier, de sexcuser et de promettre de changer de vie détudier et de cesser de courir après les hommes mariés.

Ma mère disait toujours que je fais nimporte quoi. Elle avait raison.

Adèle ne sattarda pas en adieux sur le quai. Elle se réconcilia vite avec Camille, qui narrivait toujours pas à comprendre comment sa mère avait pu laisser la voleuse de lit entrer chez elles. Adèle caressait ses cheveux duveteux, souriait, et répétait simplement :

Tu comprendras en grandissant.

François rappela une semaine plus tard. Il déclara tout regretter, quil avait largué Charlotte et voulait retrouver le bonheur en famille.

Tu es à court de chemises propres, cest ça ? lança Adèle, ironique.

Ben oui, soupira lex-mari. Elle na jamais su laver le linge, ça fait un an que je vis en fringues crasseuses.

Bien sûr, Adèle nest jamais rentrée. Elle nen a pas profité pour se réjouir non plus. Mais il faut dire que, depuis, tout était différent un vent de légèreté soufflait dans sa tête et dans son cœur, elle souriait plus souvent. Elle a adopté un chien, promenait ses soirs dans le quartier. Elle a fait connaissance dun voisin charmant dix ans de plus quelle, mais après tout, elle nest plus une gamine. Et la vie a continuéLe voisin, lui, connaissait tous les chiens du quartier et disait bonjour à tout le monde, même aux arbres. Il invitait Adèle à marcher plus loin, jusquau canal, où leau traînait des secrets de vieux marins. Parfois, il lui offrait un croissant en chemin, parfois juste un sourire.

Un soir, alors quils riaient tous deux dune histoire de jeunesse sur un banc usé, Adèle sentit soudain que les cicatrices sétaient refermées. Elle pensa à la chambre autrefois froissée, aux traces laissées par Charlotte, à la colère sans réponse de Camille, et même au spectre pâle de François, ailleurs dans sa vie. Tout cela flottait à présent comme une buée au matin, dissipée par une lumière trop claire pour sy accrocher.

Elle regarda ce voisin qui savait écouter la moindre brise, saisir les silences sans les briser, et crut entrevoir une page blanche. Elle navait pas tout perdu. Elle avait gagné quelque chose dindéfinissable, un espace neuf où se poser, où sourire devenait possible, et où lon pouvait enfin sallonger sur le lit sans craindre du froissé.

Le chien aboya doucement, la nuit était douce, et à cet instant, Adèle sut quelle était chez elle vraiment chez elle, dans cette vie nouvelle, imprévisible et tranquille comme une aube sur Paris.

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