Quelques bizarreries de la famille dApolline Bellecour
Apolline est sortie avec son chien
Bon sang, quest-ce quelle a encore fait à ce pauvre animal ? Regarde, regarde, la queue de Nougat nest plus violette, elle est rose maintenant ! Tu le vois comment il la balance fièrement ?
Que veux-tu, cette petite a toujours eu ses drôleries Mais au moins, elle a bon cœur. Honnête et généreuse ! Tu en connais beaucoup de nos jours des jeunes comme elle ? Quand sa grand-mère était malade, Apolline ne quittait pas lhôpital, elle na pensé quà sa mamie sans se soucier de sa propre jeunesse.
Ah oui, tu parles ! Hier encore, jai vu un très charmant jeune homme déposer Apolline devant limmeuble en voiture.
Cétait peut-être que le chauffeur Uber, non ?
Voyons ! Depuis quand les chauffeurs embrassent la main des clientes ?
Sérieusement ?
Mais oui ! Je te dis que notre petite Apolline va bientôt se marier.
Tant mieux, sa grand-mère va être ravie ! Quelle fierté, une fille intelligente, jolie et respectueuse ! Sans sa profession, ce serait parfait, vraiment
Quest-ce qui te gêne, toi, dans son métier ?
Elle est enquêtrice ! Franchement, cest une profession pour une jeune femme, ça ?
Pourquoi pas ? On ne peut pas dire que le respect des lois soit une valeur si courante de nos jours. Et Apolline sen sort à merveille ! On a même parlé delle dans « Le Parisien » et il y a eu un reportage sur elle à la télé. Et toi, tu as des réserves
Oh, je ne dis rien de mal ! Que Dieu lui vienne en aide ! Il était clair depuis toujours quelle nétait pas comme les autres ! Tu te souviens comme elle était ?
Bien sûr ! Toute sa grand-mère, ce bout de femme ! Un vrai feu follet
Lobjet de toutes ces discussions sur le banc du square longe lallée, salue les voisines dun signe respectueux de la tête, puis sélance soudain après un chien sautillant, remuant derrière lui sa queue rose, couleur de la première aurore.
Ça y est, elle file ! Tu crois quelle va où ?
Où, où Elle va chercher sa sœur ! Justine atterrit aujourdhui !
Et tu sais ça comment ?
Cest Apolline elle-même qui me la dit. Regarde, tiens, un taxi vient de sarrêter !
De la voiture descend une grande jeune femme élégante qui se précipite vers Apolline, la serre dans ses bras et siffle pour faire venir le chien bouclé à leurs pieds.
Apolline ! Quas-tu encore fait à ce pauvre toutou ?!
Mais tu trouves pas ça joli ? Cest la couleur préférée de mamie !
Tu mas tellement manqué, ma sœur bizarre !
Apolline attrape sa sœur dans une nouvelle étreinte et éclate de rire.
Tout le quartier sait quApolline Bellecour na jamais été une fille tout à fait comme les autres. Ses petites bizarreries remontent à son enfance dorée. Petite demoiselle avec ses deux nattes attachées par de gros rubans bien rétro que lui faisait sa grand-mère, elle saluait gentiment tout le monde de son plus franc sourire, laissant apercevoir ses dents un peu tordues corrigées plus tard par le nouveau compagnon de sa grand-mère. Toujours un doux :
Comment allez-vous ?
Mais rapidement, même ceux qui navaient aucun squelette dans leurs placards ou de perroquet prêt à tout révéler, cessèrent de lui répondre : Apolline faisait un peu peur.
Car cette gamine adorable était dune incroyable loquacité ! Et, problème, elle avait un don : elle était capable dassembler tout ce quelle avait entendu, épié, vu et, lair de rien, ressortait devant la personne concernée, pile ce quil ne fallait pas dire.
Tante Sylvie, pendant que tu étais au bureau, ton oncle Pierre est venu chez madame Martin, du 17, avec des fleurs ! Les mêmes jaunes que pour ton anniversaire, mais en plus gros ! Je lui ai demandé de me les faire sentir mais il a refusé. Pourquoi lui, il peut lui offrir des fleurs et pas moi ?
Sylvie, qui jusque-là laissait croire à son mari que ses heures supéraires étaient réelles, blêmissait, surveillait les alentours et traînait Apolline loin des oreilles indiscrètes sans plus saluer la grand-mère.
Ma chérie, pourquoi tu parles à Tante Sylvie ? Elle ta rien demandé ! sagaçait la grand-mère, sans se donner la peine dexpliquer.
Apolline en restait vexée. Elle ne comprenait pas ce quon pouvait bien lui reprocher Elle navait rien dit de mal, non ?
Cétait bien là le plus pénible : personne ne lui expliquait jamais pourquoi il ne fallait pas raconter certains détails, comme les couleurs des fleurs de Pierre.
Après ces incidents, la grand-mère devenait aussi froide quune des statues de la place de la République, où Apolline adorait ses promenades dominicales. Elle serrait fort la main de sa petite-fille et lançait des regards sévères qui signifiaient clairement quil ny aurait pas de dessert ce soir-là.
Bien entendu, Apolline nappréciait pas cette sanction. Elle boudait jusquà ce quelle se souvienne que, contrairement à la statue, sa mamie, elle, navait pas les cheveux couverts de fientes de pigeons. Au moins, sa coiffure restait nette, rien à voir avec la calvitie du chef de la République ainsi lui avait expliqué son papy adoptif.
Mais pourquoi il est chauve ? interrogeait-elle en louchant sous le soleil.
Il a trop stressé, répondait toujours le grand-père, toujours très concret.
Il était inquiet, alors ? Il avait un travail difficile ?
Ah ça !
Il était dentiste pour enfants, comme toi ? imagina Apolline, imaginant la statue pliée en trois dans le cabient du vieux docteur.
Limage était cocasse ; elle imaginait le bronze terrorisant les enfants venus se faire soigner. Le papy rigolait aux éclats :
Ah, si seulement ! Le monde serait différent. Non, cétait un président, Apolline !
Un président ? Mais dans le livre, ils avaient des plumes sur la tête ! Lui, il na pas une plume et il dérange les pigeons Tu crois que ses plumes auraient servi à Comment on dit déjà ?
À sa coiffe ?
Voilà ! Mais alors, il lui faudrait des plumes daigle !
Allons, les pauvres aigles ! Ils ne font pas leurs besoins partout, eux !
Le grand-père sesclaffait, les passants se retournaient, Apolline, elle, ne comprenait pas ce qui le faisait tant rire. Elle croisait les bras, fronçait les sourcils à la façon précise de sa grand-mère :
Tu exagères, papy !
Moi ? Mais non !
Tu te prends pour le cheval de M. de Gaulle ou quoi ? Faut être plus discret ! La discrétion, ça embellit, disait mamie ! Agis comme il faut, sinon jai honte.
Après ces échanges, le papy, repentant, raccompagnait Apolline en passant devant le kiosque à glaces et lui offrait en secret une coupe. « Cest notre secret, Apolline ! » Surtout, il ne fallait pas le dire à mamie, sous peine de déclencher un orage.
Tu ne veux pas quelle se mette en colère ?
Jaime mieux éviter de la fâcher, tu comprends !
Tu as peur delle ?
Pas du tout, je préfère la paix, même imparfaite, à une guerre ouverte.
Ça veut dire quoi ?
Je texpliquerai Allez, achetons-lui des fleurs, comme ça elle ne verra pas trop que tu as la bouche pleine de glace !
Apolline acquiesçait, reconnaissante et fière de ce grand-père officieux qui savait gérer les colères de mamie en douceur.
Ce grand-père, Papy Henri, était arrivé dans leur vie comme un cadeau de Noël. Sa grand-mère, Eugénie Bellecour, lélevait seule, ses parents étant archéologues partis en missions à travers lAfrique du Nord et lAsie centrale. Eugénie, femme sérieuse, dotée dun doctorat en droit, décide à quarante ans de se remarier avec Henri, son vieux soupirant détudes, homme généreux, rond et jovial. En matière de sentiments, Eugénie navait dyeux que pour sa petite-fille et ce nouvel amour tranquille tous deux étaient ses faiblesses.
Leur couple, improbable en apparence elle, grande et solide ; lui, petit, rondouillard et inébranlablement paisible , était lié par un secret indestructible : Eugénie, rigoureusement rationnelle, mourait denvie dun peu de poésie. Ni son premier mari, ébloui par son génie mais avare de romantisme, ni ses collègues, navaient jamais déposé de lilas ou chanté sous ses fenêtres. Cest avec Henri quelle reçut enfin bouquets spontanés et poèmes improvisés au jardin.
Après le divorce, Eugénie avait élevé son fils seule jusquà la naissance dApolline, qui illumina sa vie dun printemps inespéré. Dès lors, lenfant fut livrée à sa mamie pendant que ses parents couraient le monde à la recherche de vestiges scythes, oubliant parfois leur propre trésor à la maison.
Apolline sépanouit entre mamie et Henri, son papy de cœur. Petit à petit, la famille sagrandit quand, à six ans, Apolline croise la route de Justine.
Un été, pendant que le village de vacances ségayait sous les pins, Apolline, penchée sur un livre tout neuf, triait une pleine coupe de fraises de la main, lavées par mamie. Ce jour-là, ni son amie Claire, occupée avec sa nourrice, ni les jumeaux Louis et Paul nétaient là ; Justine, elle, devait arriver dune minute à lautre, pensait Apolline.
Une main crasseuse surgit de sous la table, le choc fit hurler Apolline : mamie Eugénie faillit laisser tomber son chaudron de confiture.
Ma chérie, tout va bien ?! sécria-t-elle en arrivant en courant. Les chats de la voisine, effrayés, déguerpirent.
Dans linstant, Apolline comprit que la fillette moqueuse cachée sous la table navait pas vraiment peur. Elle tend à Apolline la plus grosse fraise :
Tiens, prends ! Tas pas peur ? On se salit toujours aux vacances.
Mamie Eugénie, soulagée, comprit aussitôt :
Justine ! On ne fait pas peur comme ça ! Où est ton grand-père ?
Il se repose ! Il est encore un peu « fatigué ».
Apolline observa alors que la grand-mère connaissait très bien la nouvelle venue et la signification du mot « fatigué ».
Les enfants, des bonbons sur la table ! Profitez-en, je file ! Mamie Eugénie rejoignit la cuisine en courant, pensant à sa confiture.
Cest ainsi que le destin mit Justine sur le chemin dApolline. Justine, nièce dun vieil ami dEugénie, était venue vivre dans le village pour lété, après un terrible accident davion qui laissa Justine orpheline, confiée à son grand-père Sébastien, un ancien policier. Eugénie les aida à sinstaller, trouvant rapidement que le plus simple était daccueillir Justine comme une deuxième petite-fille.
La question nétait pas de savoir si elle pourrait aimer les deux pareil, mais daccepter que lamour prend simplement des formes différentes.
Quand, quelques années plus tard, la maladie emporta Sébastien, ce fut sans drame : Justine était déjà ancrée dans le foyer des Bellecour. Apolline gagna une sœur aussi différente que possible, mais liée à elle dune amitié indéfectible.
Justine fut la seule à oser toujours dire la vérité à Apolline et, patiemment, canalisa son talent dobservation, son flair presque policier :
Tu devrais être détective ! Même si papy naurait pas trop aimé, lui qui appelait ça un « sale boulot ».
Alors je deviendrai enquêtrice, et je ferai tout sauf du sale travail, dit Apolline en riant, sans se douter des défis qui lattendaient.
On ne la prit pas toujours au sérieux, beaucoup la disaient « étrange » en riant sous cape. Quimporte : elle savait où elle allait, entourée de la tendresse dEugénie, Henri, Justine et même Nougat, son caniche aux couleurs de bonbon.
Et à chaque repas, la voix intransigeante de mamie résonne encore :
Apolline, as-tu seulement mangé aujourdhui ? Quoi, encore rien ? Quelle honte ! Et toi, Justine, ne ris pas, je suis sûre que tu nas rien avalé non plus. Allez, toutes les deux à table ! Et que ça brille dans les assiettes ! Henri, tu attends une invitation spéciale ? Libère Nougat, lave-toi les mains ! Vous embêtez assez ce pauvre animal ! Depuis quand un chien doit avoir la queue rose ? « Parce que cest joli », vraiment ? Ce nest pas une raison ! Allez, ne me faites pas tourner en bourrique ! Venez, la soupe refroidit !
Cétait la vie chez les Bellecour pleine dexcentricités, absolument française, mais surtout, tissée dun amour immense.