« Qu’elle parte seule, tiens ! Peut-être qu’on la kidnappera là-bas… » — grogna la belle-mère Une s…

Laisse-la partir seule. Peut-être quon va lui voler ses affaires là-bas, lança la belle-mère, les sourcils froncés.

Cétait un de ces soirs lourds et étouffants, la veille des vacances, où lon devrait ne penser quau plaisir de préparer sa valise et à lexcitation du départ. Mais dans lappartement de Pierre et Camille, lair était électrique.

Au beau milieu du salon, telle une statue dangoisse, se tenait Elisabeth Dubois. Elle serrait dans sa main la télécommande.

Je vous interdis ça ! Mais ça ne va pas la tête ?! Sa voix, forgée des années à diriger ses collègues à lécole primaire, avait le tranchant de lacier.

La télé affichait limage figée dun reportage à sensation : un présentateur sombre, devant une carte de lAsie, traçait de grandes flèches rouges montrant des dangers imaginaires.

Camille, pareille à une brise calme malgré la tension, continuait, imperturbable, à plier ses vêtements dans la valise.

Elle connaissait la scène par cœur. Pierre, le visage marqué par la lassitude, tenta dintervenir.

Maman, arrête, sil te plaît ! Tu exagères complètement ! On part dans un hôtel tout ce quil y a de plus normal, avec une agence

Exagère ?! Elisabeth Dubois leva les bras au ciel, et la télécommande manqua de sécraser sur le mur. Tu te rends compte, Pierre ? Elle va tembarquer je ne sais où ! En Thaïlande Là-bas, un sur deux est trafiquant ! On va tenvoyer acheter une bière dans une ruelle et on ne te reverra jamais ! Ils tenlèveront les reins, le foie, tout ce quils trouveront bon, et te mettront ça dans une glacière ! Et elle, elle pointa Camille, dun geste tragique, elle, on la vendra en esclavage ou pire ! Jai vu un reportage là-dessus !

Camille cessa de faire sa valise. Les yeux grands ouverts détonnement, elle fixa Elisabeth Dubois, gardant un silence dont Pierre serait incapable.

Elisabeth, sa voix était douce, mais ferme. Vous croyez vraiment à tout ça ? Que chaque Thaïlandais est à la fois mafieux spécialisé en trafic dorganes et proxénète ?

Ne prends pas ce ton moqueur ! Tu nas rien à répondre, cest la vérité ! Ils passent ça à la télé ! Les gens qui nont plus rien à perdre partent là-bas pour « lexotisme », et après, leurs proches reçoivent leurs morceaux dans une boite de Coca !

Pierre se passa une main sur le visage.

Maman, cest des sujets faits pour faire peur aux retraités qui veulent du frisson. On les tient en haleine exprès. Il y a des millions de touristes

Et des milliers ne reviennent jamais ! riposta Elisabeth. Et toi, Camille, tu as déjà acheté les billets, non ? Tu ne veux pas les annuler ?

Je les ai, et je ne les annulerai pas, répondit calmement Camille. On a économisé deux ans pour ce voyage. Jai lu des avis, je me suis renseignée, jai réservé via une bonne agence. On ne compte pas vadrouiller dans des quartiers pourris la nuit. On va faire des excursions, bronzer sur la plage de Pattaya, manger de la soupe Tom Yam

Vous allez vous faire empoisonner ces soupes, cest sûr, grommela la belle-mère. Pierre, mon chéri, écoute maman ! Laisse-la partir si elle veut tant que ça. Quelle prenne le risque, cest son problème. Toi, reste vivant et en bonne santé. Le cœur dune mère sait sentir le danger.

Un silence pesant sinstalla. Enfin, Camille dit ce quelle retenait sans doute depuis des années.

Très bien, répondit-elle en claquant sa valise. Vous avez raison, Elisabeth. Qui ne tente rien na rien. Jirai seule.

Camille ! Quest-ce que tu racontes ? Pierre était estomaqué.

Tu as entendu maman. Son instinct sent le malheur. Je ne vais pas mettre ta vie en jeu. Ni risquer tes organes. Reste ici, bois du thé avec ta mère en regardant ses émissions terrifiantes. Quant à moi elle esquissa un sourire polaire jirai découvrir ce « danger » toute seule.

Elisabeth Dubois, mi-victorieuse, mi-déstabilisée, navait pas prévu que sa belle-fille céderait si facilement.

Cest ce quil faut faire, murmura-t-elle, un peu moins sûre delle. Tant pis pour elle.

Pierre tenta de fléchir Camille, dargumenter, rien ny fit. La veille du départ, ils dormirent dos à dos en silence.

Tu vas peut-être changer davis ? souffla-t-il dans la nuit.

Non, répondit Camille brièvement.

*****

Quand lavion atterrit à Bangkok, une vague de chaleur moite et parfumée enveloppa Camille comme un drap.

Peur ? Rien du tout. Juste de la fatigue, et une curiosité brûlante. Premier jour, elle suivit son plan : flâner dans les rues pleines de sourires, sémerveiller devant les temples dorés, goûter à la cuisine de rue incroyable.

Personne nessaya de la voler, encore moins de lenlever. Les vendeurs du marché se contentaient de lui sourire timidement en essayant de marchander 10 bahts.

Dans le groupe WhatsApp avec Pierre et Elisabeth Dubois (qui exigea den faire partie), elle envoya une photo delle, sourire radieux, cocktail au fruit à la main, devant la mer turquoise. Légende : « Organes tous là. Pas doffre desclavage en vue. Jattends avec impatience ».

Pierre inondait le chat de cœur. Elisabeth, elle, lisait et ne disait mot.

Camille partit alors vers le nord, à Chiang Mai. Là, dans une petite maison dhôte familiale, la propriétaire, une vieille Thaïlandaise appelée Nida, lui apprit à faire le vrai Pad Thaï. Et cest là que tout bascula.

Nida, avec son anglais approximatif, ressemblait étrangement à Elisabeth Dubois.

Elle sinquiétait tout pareil pour sa fille, partie travailler à Séoul.

Elle est seule là-bas, il fait froid, les gens ne sourient pas, et la nourriture est bizarre, se plaignait Nida, remuant ses nouilles. A la télé, ils disent quil y a de la radioactivité, et que les gens sont méchants !

Camille, voyant linquiétude de Nida, éclata de rire. Et rit longtemps, jusquaux larmes.

Nida ne comprenait pas, mais Camille, à laide de gestes, de photos et de mots simples, lui raconta Elisabeth, la télé, les trafics dorganes et desclaves.

Nida écoutait, yeux écarquillés, puis éclata elle aussi de rire, cristallin comme une clochette.

Les mamans, cest partout pareil ! sexclama-t-elle. On a toujours peur de ce quon ne connaît pas. La télé, ici aussi, raconte nimporte quoi !

Ce soir-là, sous la véranda étoilée, Camille appela en visio directement Elisabeth Dubois, pas Pierre.

Elisabeth avait lair fatigué, tendue.

Alors, toujours vivante ? lâcha-t-elle dentrée.

Toujours, et les organes aussi. Regardez !

Camille fit tourner la caméra ; Nida, apportant un plateau de thé et de fruits, apparut à lécran et sourit à la Française à lair sévère.

Bonjour ! Ta belle-fille est superbe ! Elle cuisine très bien ! Ne tinquiète pas, je veille sur elle ! Pas desclavage, promis ! sexclama-t-elle en passant un bras autour de Camille.

Elisabeth resta muette, passant de Nida à Camille, le regard adouci.

Et les organes ? balbutia-t-elle, moins sûre delle.

Tout est en place, sourit Camille. Et lappétit va très bien. Ici, tout est magnifique, les gens adorables. Nida aussi sinquiète : sa fille est à Séoul, elle croit quil fait froid, que tout le monde est méchant parce que la télé le dit.

Long silence.

Passe-la-moi, dit soudain Elisabeth. Nida.

Camille lui tendit le téléphone. Les deux femmes, séparées par des milliers de kilomètres et tout un monde, discutèrent dix minutes. Elles ne comprenaient rien à ce que lautre disait, mais semblaient saisir lessentiel. Nida hochait la tête, riait ; Elisabeth, dabord dure, se dérida peu à peu.

À la fin, elle tenta même de sourire maladroitement, mais cétait déjà une victoire.

Quand la connexion coupa, Pierre envoya : « Maman vient déteindre la télé. Elle en a marre de la panique généralisée. Elle veut savoir quand tu reviens ».

Camille ne répondit pas tout de suite. Elle contemplait les étoiles, quelque part au-dessus de Chiang Mai, puis prit une photo : elle et Nida, toutes deux hilares, bras dessus bras dessous. Message au groupe : « Jai trouvé une alliée. Demain : parapente. Mes reins vont bien, bisous ! »

Le retour en avion fut sans histoire. À Roissy, Pierre était là, et un peu plus loin, bouquet daster multicolores en main, Elisabeth Dubois.

Elle ne se jeta pas dans les bras de Camille, mais ne fit pas de scandale non plus. Séclaircissant la gorge, elle tendit les fleurs.

Alors, encore entière ?

Comme vous voyez. Pas de nouveaux propriétaires

Bon, ça va, marmonna la belle-mère, en faisant un geste de la main. Allez, raconte, comment était ta Nida ?

Sur le trajet, Camille parla des temples, de la nourriture, des gens bienveillants et des anecdotes comiques.

Elisabeth écoutait, posant parfois des questions. La télé, dans le salon, resta muette.

Sur sa surface sombre, on distinguait trois silhouettes : le mari tenant sa femme par lépaule, la belle-mère à côté, qui, pour la première fois, sessayait à regarder le monde non à travers « lobjectif déformant des infos », mais à travers les yeux dune qui avait vraiment vu « lenfer » et en était revenue heureuse.

Ce soir-là, autour dun thé, Elisabeth Dubois murmura doucement, presque timidement :

Lan prochain si jamais ça vous dit je pourrais venir avec vous ? Mais pas dans les coins trop farfelus

Pierre et Camille échangèrent un regard complice et sourirent largement. Personne ne sattendait à ce quElisabeth regarde les choses différemment aussi soudainement.

Mais quelques jours plus tard, elle débarqua chez eux, rouge et exaltée :

Finalement, je viens pas. Tas juste eu de la chance, Camille ! Jai vu quils ont encore sauvé des touristes dun repaire. Pas envie de finir comme ça !

Comme tu veux, répondit Camille en haussant les épaules.

Pierre, tu nas rien à faire là-bas non plus. La France, cest très bien pour les vacances, déclara Elisabeth avec aplomb.

Son fils secoua la tête, renonçant à protester. Contre certaines craintes, il savait bien, il ne servirait à rien de lutter.

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