Quelle honte, tout le monde a déjà nettoyé son jardin potager, et le nôtre fait tache au milieu du quartier. On le ferait bien nous-mêmes, mais mon arthrite s’est réveillée, et ma mère a le dos en compote.

La honte, franchement. Tout le voisinage a déjà nettoyé ses jardins potagers, et chez nous cest comme une verrue au milieu du visage ! On laurait bien fait, nous aussi. Mais bon, mon arthrite sinvite et la sciatique de ma femme narrange rien.

« Paul, tu sais pourquoi je viens » Louis triturait sa casquette entre ses mains. « Peut-être que vous pourriez venir, toi et ta femme, nous filer un coup de main pour récolter les pommes de terre ? Je tavoue, cest un peu gênant. Tout le monde a déjà fini, et nous on traîne la patte. Sinon, hein, on sen serait sortis. Mais ce fichu arthrite, et ta mère avec son dos… »

Paul, tirant une botte, marmonna :

Mais enfin, pourquoi vous en plantez autant tous les ans ? On nest pas à la veille de mourir de faim. Je peux pas aujourdhui, Papa, je dois aller à la préfecture, cest urgent.

Louis avala sa réplique plus sèche, fit un geste vague et sortit. Dans la cour, il attrapa une fourche et, clopin-clopant, rejoignit le jardin.

Lucienne, son écharpe de laine serrée sur les reins, sefforça de suivre le rythme :

Dis, Louis, tu crois que les enfants viendront ?

Il gronda, agacé :

Bien sûr, attends-toi à voir tomber la Sainte Trinité. Prends un seau et ramasse ce qui traîne. On a eu cinq enfants pour quoi ? À croire quils nont jamais cinq minutes pour aider leurs parents. Allez, bouge-toi, vieille branche, il faudrait quon ait avancé avant ce soir.

Pendant ce temps, chez Paul, sa femme Camille le rabrouait gentiment :

Mais tu nas vraiment pas de cœur, toi. Chacun pour soi et Dieu pour tous, cest ça ? Même un petit coup de main à tes parents, cest trop demander. Quelle honte. Si les miens étaient encore en vie, jaurais traversé la France, quitte à venir en trottinette, dit-elle en reniflant.

Paul entoura les épaules de Camille :

Cest vrai, cest moche tout ça. On nhabite pas loin et on y va quà Noël Tu sais quoi ? Je vais poser ma journée, et toi tu passes un coup de fil à la compagnie, on rameute tout le monde.

Camille sinstalla avec son téléphone et son carnet dadresses.

Quest-ce que jentends ? Tas du boulot ? Eh bien, tout le monde en a Arrangez-vous, prenez un RTT ! Ce nest pas la honte ça, de laisser les anciens se débrouiller ? Vous ne pouvez pas laisser les enfants ? Allons, amenez-les, mieux à lair libre quécrasés sur la tablette. On vous attend, hop hop hop !

À force de persuasion et de menaces admirables, Camille finit par convaincre la tribu.

En attendant, le vieux Louis saccorda une pause.

Eh bien, Lucienne, à ce rythme-là, on récoltera les patates à Noël ! Pourquoi tant planter dailleurs ? Parce que tu me sors chaque année : Et si les enfants manquent ? Ils manquent surtout dénergie, tes enfants. Tu te souviens du temps où on bossait tous ensemble ? Avant le déjeuner, tout était plié. Cétaient des vraies époques

Lucienne se redressa sur sa cane :

Louis, tas pas entendu ? On dirait quil y a du bruit qui vient du portail. Va voir

Louis traîna la patte jusquau portail. Dun coup, des éclats de voix, des rires. Lucienne, serrant son écharpe, savança à son tour.

Seigneur ! Il y a du monde ! Les enfants et même les petits-enfants ! Quelle joie.

Bon, Papa, alors, cest où les bêches, les fourches, les seaux ? On sorganise ! lança Paul, prenant les commandes.

Louis, la larme à lœil, lança dun ton bourru :

Ils sont toujours là, tu crois que jai tout caché ?

Et voilà que ça sactive. Ça creuse, ça ramasse, ça porte les patates à labri sous la remise. Lucienne file à la maison.

Les belles-filles retroussent leurs manches, prévoient un festin pour après. Mais non, Lucienne ne tient pas en place.

Là, elle conseille, là, elle surveille. Impossible de rester inerte, même à la retraite.

Dans le jardin, ça se tord de rire :

Tu te rappelles, Paul, quand tu mas balancé une patate dans le front quand on était mômes ? Tiens, tu vas voir si je rends pas la monnaie ! rigole Serge.

Le grand-père marmonne dans sa barbe :

Mais cest pas possible à vos âges Joueraient encore à chat, tiens !

Hourra ! Le jardin est vidé, les fanes en pile, les pommes de terre abritées. Cest lheure de grignoter.

On sort la grande nappe dans la cour, rires et nostalgie dans lair.

Lucienne essuie furtivement une larme. Finalement, ils ne sont pas si mal, nos enfants. Les voisins passent, saluent avec affabilité. Certains repensent, un peu jaloux, à leur propre famille, absente depuis des lustres.

Camille glisse à loreille de Paul :

Et au boulot, tas dit quoi ?

Il la serre contre lui :

La vérité, que mes parents avaient besoin daide. Mon chef a dit que pour les parents, cest sacré, pas de discussion.

Pensez à vos vieux, entre deux obligations. Ils nosent pas toujours demander ou insister, mais ils adorent partager un moment simple avec leurs enfants !

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