Quelle perle, cette femme, tu ne trouves pas ?
Dis donc, tu ne lui verses que deux mille euros par mois.
Simone, on a quand même légué lappart à son nom.
Pierre se leva péniblement du lit et sen alla traîner ses pantoufles jusque dans la pièce voisine. À la lueur de la lampe de chevet, les yeux mi-clos, il jeta un regard sur sa femme.
Il saccroupit près delle, tendit loreille. On dirait que tout va bien.
Il se releva, sachemina jusquà la cuisine. Il ouvrit une brique de lait fermenté, passa par la salle de bains, puis rejoignit sa chambre.
Il sallongea, somnola. Mais le sommeil ne venait pas.
Nous voilà, Simone et moi, à quatre-vingt-dix ans. Combien de temps à vivre encore ? On va bientôt taper à la porte de Saint Pierre, et il ny a personne à qui taper la causette.
Leurs filles, la petite Nathalie, était partie avant davoir soixante ans.
Leur fils, Maxime, nest plus non plus. Il a bien profité de la vie, ce gaillard-là Quant à la petite-fille, Océane, ça fait bien vingt ans quelle sest installée à Bruxelles. Elle na plus jamais parlé de ses grands-parents À croire que ses enfants ont déjà le bac.
Sans sen rendre compte, Pierre sendormit.
Il fut tiré de ses songes par le toucher d’une main :
Pierre, tu vas bien ? murmura une voix douce.
Il ouvrit les yeux. Sa femme, penchée sur lui.
Eh bien, Simone ?
Ben, tu bougeais plus jme suis inquiétée.
Mais je suis encore de ce monde ! Allez, file te coucher !
On entendit des pas traînants. Puis clic-clac de linterrupteur dans la cuisine.
Simone alla boire un verre deau, repassa par la salle de bains, puis regagna sa chambre. Elle sinstalla sur le lit :
Un jour, je me réveillerai et il sera parti, se dit-elle. Et moi, que deviendrai-je ? Peut-être que jy passerai avant, tiens.
Pierre, le malin, avait déjà organisé leurs funérailles. Jamais elle naurait cru quon puisse planifier ce genre dévénement à lavance En même temps, qui ferait ça pour eux ?
La petite-fille avait disparu des radars. La seule à leur rendre visite, cétait la voisine, Jeanne. Elle a une clé de lappartement, Jeanne. Pierre lui refile mille euros de leur retraite chaque mois. Elle fait les courses, achète le nécessaire. De toute façon, à leur étage, ils ne descendent plus les escaliers eux-mêmes.
Pierre ouvrit les yeux. Le soleil pointait à travers la fenêtre. Il sortit sur le balcon, aperçut la cime verte dun tilleul. Un sourire fleurit sur son visage :
On a survécu jusquà lété !
Il alla retrouver Simone, assise sur le lit, lair songeur.
Allez, Simone, assez rêvassé ! Viens voir un truc.
Oh, jai plus de jambes Tu veux me montrer quoi encore ?
Viens donc, fais un effort !
Il laida à marcher jusquau balcon.
Regarde, larbre est tout vert ! Tu disais quon ne verrait plus lété Tu vois ?
Oh ! Cest vrai, il fait déjà si beau.
Ils sassirent tous les deux sur le banc du balcon.
Tu te souviens, la première fois que je tai invitée au cinéma ? On était au lycée. Ce jour-là, le tilleul était déjà bien fourni.
On noublie pas ce genre de choses, tu sais ! Ça fait combien de temps, tout ça ?
Soixante-quinze ans Eh oui !
Ils restèrent là à refaire le film de leur jeunesse. On oublie parfois ce quon a fait hier, mais la jeunesse, ça ne sefface jamais.
Oups, on papote, mais il faudrait penser à petit-déjeuner, fit remarquer Simone.
Simone, sers-nous du vrai thé, pas ces herbes de tortue, là, sil te plaît
Mais cest pas recommandé pour nous !
Mets-le léger, un sucre chacun !
Pierre savourait son thé, à peine coloré, accompagné dune fine tartine de fromage, repensant aux petits-déjeuners dantan le thé, fort et sucré, et des brioches ou des crêpes maison !
La voisine toqua, entra, esquissa un sourire malicieux :
Alors, tout roule chez vous ?
Oh, à quatre-vingt-dix balais, tu crois quon a encore des problèmes ? ironisa le papy.
Si tu plaisantes, cest que tout va bien ! Je vous rapporte quelque chose ?
Jeanne, ramène-nous un peu de viande ! demanda Pierre.
Pas de viande rouge, voyons !
Du poulet alors.
Ça marche, je vous prépare une soupe au vermicelle !
La voisine fit la vaisselle, rangea la table, puis séclipsa.
Simone, allons sur le balcon, suggéra Pierre. On prendra un bain de soleil.
Avec joie !
Jeanne, la voisine, refit son apparition, un bol à la main :
Vous nen aviez pas assez du soleil ?
Quest-ce quon est bien ici, Jeanne ! sourit Simone.
Attendez, je vous amène une petite semoule. Et la soupe mijote déjà !
Elle est géniale, cette Jeanne, confia Pierre à voix basse. On serait fichus sans elle !
Tu ne lui files que deux mille euros par mois, pourtant.
Simone, tu oublies quon a mis lappart à son nom !
Elle est même pas au courant.
Ils profitèrent du balcon jusque midi. Au menu : soupe de poulet, onctueuse, avec des petits morceaux et des pommes de terre écrasées.
Jen faisais toujours comme ça à Nathalie et Maxime quand ils étaient petits, se souvint Simone, lœil mouillé.
Et voilà, à notre âge, cest une étrangère qui nous prépare nos repas, soupira Pierre.
Faut croire que cest notre destin, Pierrot. Quand on partira, personne ne versera une larme.
Oh ça suffit, Simone ! Viens, on va faire la sieste !
Tu sais, Pierre, on dit souvent : Vieux ou enfant, même combat.
Rien ne change : soupe moulinée, sieste obligatoire, goûter à quatre heures
Pierre sassoupit un moment mais se réveilla vite impossible de dormir. Le temps changeait peut-être ? Il fila à la cuisine. Sur la table, deux verres de jus de pomme, préparés par Jeanne.
Il les prit soigneusement, les mains tremblantes, et rejoignit Simone, qui contemplait la fenêtre dun air pensif.
Quest-ce qui tarrive, Simone ? Tiens, prends un verre !
Elle trempa les lèvres.
Toi non plus, tu narrives pas à dormir ?
Quelle météo de chien
Depuis ce matin, jai la sensation que mes batteries sont à plat, soupira Simone. Tu me promets de bien menterrer, au moins ?
Arrête, Simone, comment tu veux que je vive sans toi ?
Faut bien que lun de nous parte avant lautre
Ça suffit ! On retourne bronzer sur le balcon !
Ils y restèrent tout laprès-midi. Jeanne leur confectionna des petits fromages blancs. Puis, télé oblige, ils regardèrent leur rituel : un vieux dessin animé. Les films récents, ça leur passait complètement au-dessus.
Après le dessin animé, Simone se leva :
Je vais dormir, ce soir je suis lessivée.
Bon allez, jarrête de faire semblant dêtre un hibou aussi.
Laisse-moi bien te regarder, fit-elle soudain.
Pour quoi faire ?
Pour rien, juste comme ça.
Ils se regardèrent longtemps. Sans doute repensaient-ils à leur jeunesse, quand tout était encore devant eux.
Je vais te raccompagner à ton lit.
Simone prit son mari par le bras, et ils avancèrent lentement.
Il la borda avec précaution, puis regagna sa chambre.
Quelque chose lui serrait la poitrine. Le sommeil le fuyait.
Il eut limpression de ne pas sêtre endormi du tout, mais lhorloge indiquait deux heures du matin. Il se leva, se glissa dans la chambre de Simone.
Elle avait les yeux grands ouverts.
Simone !
Il lui saisit la main.
Simone, réponds-moi ! Siii-moone !
Dun coup, il manqua dair. Il retourna vite dans sa chambre, sortit les papiers préparés, les posa sur la table.
Il retourna voir sa femme. Longtemps, il contempla son visage. Puis il sallongea à ses côtés, ferma les yeux.
Il aperçut sa Simone, jeune et belle, comme il y a soixante-quinze ans. Elle avançait vers une lumière lointaine. Il se précipita, la rattrapa, la prit par la main.
Le lendemain matin, Jeanne entra dans la chambre. Ils étaient allongés côte à côte. Sur leurs visages, un sourire, tranquille et complice.
Finalement, elle appela le SAMU.
Le médecin, arrivé peu après, secoua la tête, impressionné :
Ils sont partis ensemble, ceux-là. Ça, cest de lamour.
On les emmena. Jeanne se laissa tomber sur la chaise près de la table. Cest là quelle aperçut une liasse de papiers, un testament à son nom.
La tête dans les mains, elle seffondra en larmesDun geste hésitant, Jeanne prit le dossier. Elle lut, les mains tremblantes, les mots quils avaient laissés pour elle. Un lourd silence régnait dans le petit appartement quelle connaissait par cœur.
«Merci pour tes sourires, pour tes coups de main, Jeanne, pour ta lumière, quand tout devenait gris. Tu auras toujours une part de notre maison, de nos souvenirs. Prends soin des tilleuls, et noublie pas de rire dans la cuisine.»
Alors, le chagrin de Jeanne se changea en chaleur douce. Elle ouvrit les fenêtres, pour laisser entrer lair léger du matin. Sur le balcon, le tilleul brillait au soleil, comme si Pierre et Simone lui faisaient signe, la main dans la main.
Dans la rue, un merle chanta un air ancien. Jeanne sourit en pensant à ces deux vieux complices, partis ensemble, sans bruit. Elle songea que les histoires damour ne meurent jamais vraiment: elles se glissent dans la lumière, réchauffent les murs, murmurent sous les feuilles vertes et sattardent dans les gestes du quotidien.
Elle mit la bouilloire sur le feu, découpa un morceau de brioche. Dehors, la vie continuait, pleine de promesses, et au fond de lappartement, la mémoire du bonheur respirait encore.