Quel embarras ! Tous nos voisins ont déjà nettoyé leur potager, et le nôtre fait peine à voir, comme une tache au milieu du bleu. On laurait bien fait nous-mêmes, hein. Mais mon arthrite me fait souffrir, et la mère a le dos en compote.
« Michel, je suis venu te demander, » dit mon père en triturant sa casquette entre ses mains, « tu pourrais pas nous donner un coup de main pour déterrer les pommes de terre avec ta mère ? Cest la honte, tout le monde a déjà terminé, et nous, on traîne. Si seulement je navais pas cette arthrite, et ta mère ce fichu dos »
Michel enfilait ses bottes en marmonnant :
Et pourquoi vous en plantez autant, chaque année ? Pas comme si vous manquiez de quoi que ce soit. Aujourdhui, papa, je peux pas, je dois passer à la sous-préfecture.
Mon père a serré les dents, prêt à dire quelque chose de plus sec, puis il sest ravisé et il est sorti souplement. Il a saisi sa fourche et, en boitillant, sest dirigé vers le potager.
Anémone, la mère, la laine dun châle épais serré autour de ses épaules douloureuses, sest pressée à sa suite :
Alors, Nicolas, tu crois que les enfants vont venir ?
Il a grogné :
Mais oui, attends toujours. Prends donc un seau et viens récolter les patates. On a eu cinq gamins, et pas un pour aider leurs vieux parents. Allez, remue-toi, ma vieille. Si tout va bien, on en aura sorti un peu dici ce soir.
Pendant ce temps, Irène, la femme de Michel, lui faisait la morale dans lentrée :
Franchement, vous êtes impossibles, vous autres. Toujours dans votre coin, à penser à vous, incapable même daller donner un coup de main à vos propres parents. La honte, vraiment. Si les miens étaient encore là, je volerais pour les aider, dit-elle, la voix étranglée.
Michel passa son bras autour de son épouse :
Tu as raison, cest mal ce quon fait. On vit à côté mais on se voit si peu. Allez, voilà ce quon va faire : je vais poser un jour de congé au boulot, et toi, reprends ton carnet dadresses et appelle tout le monde.
Irène sattabla devant le téléphone, attrapa son répertoire :
Comment ça vous pouvez pas ? Le travail ? On en a tous ! Prenez une journée ! Cest pas la honte, ça, vos parents séchinent tandis que vous avez la flemme de lever le petit doigt ? Personne pour garder les enfants ? Amenez-les ! Il vaut mieux être à lair que planter devant une tablette. Je vous attends !
Tantôt en suppliant, tantôt en grondant, Irène réussit à convaincre tout le monde.
De son côté, le vieux Nicolas finit par sasseoir pour souffler.
Tu vois, Anémone, on y sera jusquà la neige avec nos pommes de terre. Pourquoi en avoir planté tant ? Toi aussi, avec ton « Et si les enfants en manquaient ? ». Où ils sont, tes enfants, maintenant ? Pas un pour lever la main. Avant, tu te souviens ? On sy mettait tous ensemble, avant midi tout était récolté. Cétait le bon temps
Anémone tendit loreille :
Tentends, papi, il me semble quune voiture arrive. Va voir, sil te plaît.
Nicolas boitilla vers le portail. Aussitôt, des éclats de rire, des voix. Anémone, se tenant le dos, sapprocha à son tour.
Oh Seigneur ! Il y en a du monde. Les enfants, les petits-enfants. Quelle joie, ça me fait chaud au cœur.
Alors, papa, tas caché où tes bêches, fourches, et seaux ? ordonna Michel.
Son père, la gorge serrée, répondit dune voix bourrue :
Ils sont là-bas, toujours à leur place ! Déjà oublié ?
Et cétait parti. Les uns creusaient, les autres ramassaient, certains triaient les pommes de terre pour les mettre à sécher sous lauvent. Anémone fut renvoyée à la maison.
Les belles-filles retroussèrent leurs manches, préparant de quoi nourrir toute la tribu. Mais Anémone ne tenait pas en place. Ici un coup dœil, là un conseil : comment laisser les jeunes sans supervision ?
Dans le potager, cétait désormais la bonne humeur.
Te souviens-tu, Michel, quand tu mas lancé une patate en pleine tête, gamin ? Voilà pour toi ! riait Serge.
Le grand-père grondait en souriant :
Oh, ça suffit de jouer ! Vous nêtes plus des enfants, à votre âge.
Hourra ! Le jardin était extrait, les fanes rangées en tas, la récolte à labri. Il était temps de casser la croûte.
On dressa une grande table dans la cour. A table, les souvenirs fusaient, lenfance refaisait surface.
Anémone essuyait furtivement ses larmes. Ce sont de bons enfants. Les voisins passaient, saluaient poliment, félicitaient. Certains, le cœur serré, pensaient à leurs propres enfants qui ne viennent plus guère.
Irène demanda alors tout bas à Michel :
Quest-ce que tu as dit à ton patron ?
Il lui passa un bras sur les épaules :
Je lui ai dit quil fallait que jaide mes parents. Il ma laissé partir de suite : « Aider ses parents, mon garçon, cest sacré, » il ma dit.
Noublions pas, dans le tourbillon du quotidien, de penser à nos parents : parfois ils nosent pas demander, ou insister, mais ils sont toujours heureux de partager des moments simples avec leurs enfants !