Tout le village savait depuis longtemps que Lucien allait arriver. Les jeunes filles se préparaient, se coiffaient soigneusement, espérant attirer son attention. Mais Églantine, orpheline, pourquoi aurait-elle eu besoin de tous ces artifices féminins ? Elle restait simplement telle quelle était. Et cest ainsi que, dès le premier regard, il tomba amoureux delle.
On envia Églantine au village ; un garçon comme celui-là, elle lavait conquis. Dès son apparition au village, toutes les filles étaient tombées sous son charme : large dépaules, grand et beau garçon, de la ville en plus, éduqué, ayant étudié quelque part à létranger. Ses parents étaient riches.
Son grand-père, jadis maire du village, avait élevé tous ses enfants avec honneur ; maintenant, il nattendait plus que les petits-enfants, fier de leurs succès, il ne cessait de sen vanter.
Tout le monde savait que Lucien allait venir. Les filles se faisaient belles, arrangeaient leurs nattes ; mais Églantine, privée de parents, navait pas grand-chose pour sapprêter ni personne pour le lui conseiller. Elle demeura elle-même, simple et douce, et cest pour cela quil laima tout de suite.
Quoi quaient tenté les autres pour attirer son attention, rien ny fit. Après les vacances, il repartit en ville, mais il emmena Églantine avec lui. Grand-père Marcel lui adressa quelques mots : « La vie ne lui a pas été facile, à cette petite. Je compte sur toi pour la rendre heureuse. » Il le promit.
Dans la grande ville, la vie était bien différente : trépidante, bruyante. Églantine espérait que Lucien resterait aussi doux et attentionné quà la campagne. Les préparatifs du mariage les rapprochèrent, une tendresse commune semblait régner.
Mais après la lune de miel, Lucien changea. Il semblait devenir gêné par sa jeune épouse. La belle-mère, Madame Louise, sadressait à elle du bout des lèvres, hautaine. Églantine sentait bien, à chaque parole, quelle nétait pas digne de son fils si parfait.
La soupe nallait jamais, le linge était mal repassé, même la maison, disait-elle, nétait pas nettoyée comme il fallait. Églantine, anxieuse, supportait tout, mais dans leur petit appartement, on ne pouvait guère fuir. Travailler, elle ny arrivait pas et Lucien refusait :
Avec tes diplômes, combien veux-tu gagner ? Reste donc au foyer, va.
Alors elle restait. Lorsquelle tomba enceinte, Lucien était fou de joie. Tout semblait enfin sarranger. Louise cessa ses reproches, se fâchait contre son fils sil nétait pas attentif à sa femme. Puis le malheur tomba : Églantine perdit lenfant. Et tout devint pire.
Tu nes bonne à rien, ni lesprit ni la santé, marmonnait la belle-mère. Jolie, oui, mais tu nen fais rien ! Lucien souriait, satisfait, comme sil ne sagissait pas de sa propre femme.
La deuxième grossesse ne souleva plus la moindre allégresse chez son mari. Plus de soins, plus dattente joyeuse de lagacement même, à voir le corps dÉglantine se modifier. Sa belle-mère grondait Lucien, répétant que lenfant devait naître entouré damour.
Mais damour, il ny en avait plus. Églantine le sentait bien : il séloignait, fuyait leur chambre, rentrait tard du bureau, bien après quelle soit endormie.
Des nuits entières, elle pleura en silence. Elle navait plus de parents, tenait à sa famille pour que son enfant ne subisse pas le même sort. Elle sefforçait de sauver ce foyer, sans jamais montrer sa tristesse.
Personne ne put lemmener à la maternité : Lucien nétait pas revenu depuis une semaine. Elle appela seule les urgences. Lorsquelle accoucha, elle ne téléphona même pas ; elle navait plus de maison où revenir. Mais devant la clinique, une voiture lattendait, décorée de ballons colorés. Églantine eut un espoir mais Lucien nétait pas là. Il y avait Louise et grand-père Marcel, élégants, un bouquet à la main.
Merci, ma petite, pour ce cadeau. Aucune arrière-petite-fille au monde ne saurait mêtre plus précieuse, senthousiasma Marcel. Louise, plus réservée, semblait fascinée par le bébé, tournant sans cesse autour du landau.
La table était dressée à la maison, sa belle-mère avait même préparé la tarte préférée dÉglantine.
Jamais je naurais cru que Lucien se comporterait ainsi, sindigna-t-elle entre deux sanglots. Il sest laissé entraîner ailleurs, a laissé une fille et un bébé derrière lui. Mais ce nest rien. Nous vivrons sans lui. Je vais le faire rayer du bail, nous serons plus tranquilles. Il pourrait encore ramener une autre femme ici.
Comment appellerons-nous la petite ? demanda Marcel. Peut-être Ysoline, comme ta maman ?
Églantine fondit en larmes cela faisait des années quelle ne sétait pas autorisée à pleurer. Louise lui caressa la tête, murmurant :
Ce nest rien, tu connaîtras encore le bonheur. Vois comme la maternité te va ! Ton mari na pas su voir ce quil perdait.
Jirai vivre au village, là-bas, ce sera mieux pour nous.
Cest bien ainsi, approuva Marcel. Nous élèverons cette petite ensemble.
***
Deux ans après son retour au village, Églantine fut demandée en mariage par André, un garçon du cru, simple et honnête. Autrefois, avant Lucien, elle ne laurait même pas remarqué. Maintenant, elle cherchait tout autre chose chez un homme : quil aime sans mesure, quil sache la protéger.
Accepte, où trouveras-tu mieux ? Tu le connais depuis lenfance. Et si Lucien revenait ?
Églantine linterrompit :
Il ne reviendra pas. Je ne laime plus dailleurs.
Parfait ! sexclama Marcel joyeusement. Préparons les noces.
***
Au mariage, Louise arriva de la ville.
Comment traites-tu Églantine ? dit-elle dune voix mécontente à André. Elle a dû rentrer à pied ce soir-là, et la maison manque dordre, les collants dYsoline ne sont même pas repassés.
Et vous êtes ? sindigna le marié.
La belle-mère.
Lancienne, rectifia André.
Voyons, ne vous disputez pas ! rit Églantine. Une belle-mère reste une belle-mère, même dautrefois.
Je suis nerveuse, tenta de sexcuser Louise. Jai peur quon me prive de voir ma petite-fille.
Venez quand vous voulez, répondit doucement André, mais notre famille, cest à nous de la construire à notre façon.
Églantine regarda André avec fierté. Cet homme-là, elle le savait, ne la laisserait jamais sans défense. Elle sourit, confiante en lavenir.