Quarante ans durant, jai entendu toujours la même rengaine, qui finissait presque par me chatouiller le cuir chevelu :
Ma femme ne travaille pas. Elle est la reine du foyer.
Les gens souriaient souvent dun air admiratif, parfois avec une pointe de jalousie.
Et moi moi, jy croyais dur comme fer.
Je me persuadais que jétais importante, que javais de la valeur, que ce que je faisais, cétait même le plus grand métier du monde.
Enfin cétait un boulot, mais personne ne lappelait comme ça.
Dans les faits, jétais cheffe cuisinière, agent dentretien, nounou, institutrice, infirmière, psychologue, chauffeur, comptable, et accessoirement chef dorchestre du bazar quotidien !
Quatorze heures par jour, parfois plus, tout ça sans week-end ni RTT. Pas de fiche de paie. Pas toujours de « merci » quand ça maurait pourtant fait du bien.
Non, javais droit à ça :
Tu es à la maison, tu es tranquille.
Mes enfants nont jamais mis les pieds à lécole avec des vêtements tachés, mon mari na jamais eu à fouiner dans le frigo en rentrant le soir. Notre appartement parisien, nickel, une vie réglée comme du papier à musique à condition que tout le monde sy sente bien sauf, étrangement, moi.
Il marrivait de me regarder dans la glace, et je dois avouer quon ne voyait pas une femme, mais une suite dicônes Excel.
Mais je me rassurais : « Cest la famille. Cest lamour. Cest mon choix. »
Mon unique consolation : tout est « à nous ».
Notre appartement dans le 12e, nos euros sur le compte, notre vie tissée de souvenirs et de miettes de pain.
Mais la vérité, douce France, sest avérée toute autre.
Quand mon mari, Émile, est allé rejoindre les anges, mon univers sest effondré. Pas seulement de chagrin, mais aussi dun grand BAM de la réalité.
On a pleuré. Tout le quartier lappelait « grand homme », « soutien de famille », « pilier de la maisonnée ».
Puis vient le jour de la lecture du testament.
Me voilà, veuve, mains crispées et cœur en charpie, attendant au moins un peu de sécurité après des décennies de bons et loyaux services.
Et là, le choc :
Lappartement était à son nom.
Le compte en banque était à son nom.
Tout était à son nom.
En quelques secondes, mon « chez nous » sest transformé en « chez lui ».
Mes enfants mes enfants ! héritaient de tout ce que javais entretenu, lavé, récuré, protégé toute une vie.
Et moi ?
Je navais même pas le droit de dire :
« Cest chez moi aussi. »
À partir de ce jour, ma vie a tourné au grand guignol : non pas la pauvreté, mais la dépendance.
Je me retrouvais à demander :
Est-ce que je peux acheter des médicaments ?
Est-ce que je peux acheter une paire de chaussures ?
Est-ce que je peux aller teindre mes cheveux ?
On aurait dit une fillette de sept ans quémandant des sous pour un pain au chocolat, pas une femme de soixante-dix ans !
Parfois, avec ma petite liste de courses à la main, je me demandais comment cétait possible
Travailler quarante ans, et au final, voir mon travail valorisé à zéro euro ?
Ce nest pas juste la question de largent qui me faisait mal.
Cest de réaliser que javais été roulée dans la farine.
Que la couronne posée sur ma tête par des mots nétait pas du tout celle de la sécurité.
Que jétais « reine », certes, mais sans aucun droit.
Et là, jai commencé à me poser les questions interdites, celles quon ne se permet pas :
Où étais-je dans tout cet « amour » ?
Où était mon nom sur le contrat ?
Où était mon avenir ?
Et surtout pourquoi, tout ce temps, ai-je cru quavoir mon propre compte, mon propre argent, était une trahison de lamour ?
Aujourdhui, je connais la réponse.
Avoir un revenu à soi, un compte à soi, une retraite à soi, un patrimoine à soi ce nest pas trahir lamour.
Cest simplement se respecter.
Lamour, ce nest pas te laisser sans défense.
Lamour, ce nest pas taspirer toute ta force, puis te laisser mendier.
Morale du jour :
Une femme peut donner sa vie pour sa maison mais la maison doit aussi lui faire de la place pas seulement dans la cuisine, mais dans les droits, les garanties, les euros.
Le travail domestique est noble.
La dépendance, elle, est un piège.
Et toi, connais-tu une femme qui était « reine du foyer » et qui sest retrouvée sans droits, sans avenir et sans un sou à elle ?