Quand Valérie en a assez d’économiser sur tout : une dispute conjugale entre restrictions, rêves sac…

Valentine lavait la vaisselle dans la cuisine quand Étienne fit son entrée. Avant dentrer, il avait éteint la lumière.

Il fait encore assez clair. Pas la peine de gaspiller lélectricité, grogna-t-il dun ton sombre.

Je comptais lancer une lessive, répondit doucement Valentine.

Tu le feras cette nuit, coupa Étienne, sec et tranchant. Cest bien moins cher la nuit. Et baisse un peu la pression au robinet, tu utilises trop deau, Valentine. Beaucoup trop. Ce nest pas possible. Tu ne te rends donc pas compte de tout largent que tu jettes à la poubelle en agissant comme ça ?

Étienne tourna le robinet, réduisant le filet deau. Valentine le regarda avec lassitude puis coupa complètement leau, essuya ses mains et sassit à la table.

Étienne, est-ce que ça test déjà arrivé de te regarder de lextérieur ? demanda-t-elle calmement.

Je narrête pas de me voir de lextérieur, cracha Étienne, la voix pleine de colère.

Et quest-ce que tu vois ? continua Valentine.

Comme homme ? soffusqua-t-il.

Comme mari. Comme père.

Un mari comme un autre, répondit-il. Et un père pareil. On ne fait pas mieux ni pire. Je suis normal, voilà. Comme tout le monde. Tas fini oui ?

Tu veux dire que tous les hommes sont comme toi ? répondit Valentine, le regard perçant.

Tu cherches quoi au juste ? Tu veux une dispute ?

Valentine comprit quil ny aurait pas de retour en arrière. Il fallait en finir avec cette lassitude, jusquà ce quil comprenne, enfin, que vivre avec lui, cest souffrir.

Tu sais, Étienne, pourquoi tu nes pas parti ? interrogea Valentine.

Et pourquoi je partirais, hein ? répondit-il, un sourire tordu sur les lèvres.

Peut-être parce que tu ne maimes pas. Parce que tu naimes pas nos enfants, lâcha-t-elle dun trait.

Étienne voulut répondre, mais Valentine poursuivit.

Pas la peine de nier. Tu naimes personne, cest tout. On ne va pas perdre de temps à discuter là-dessus. Je texplique simplement pourquoi tu ne nous as pas quittés, les enfants et moi.

Eh bien, vas-y, dit Étienne.

Par avarice, répondit Valentine. Tu es si radin, Étienne, que me quitter représenterait pour toi une perte financière insupportable. On vit ensemble depuis combien ? Quinze ans ? Et on en a fait quoi, de cette vie ?… À part sêtre mariés et avoir eu des enfants. Quavons-nous accompli en quinze ans ?

La vie est devant nous, grogna Étienne.

Non, Étienne. Pas toute la vie. Ce quil en reste. Pendant toutes ces années, on na jamais mis les pieds à la mer. Jamais. Je ne parle même pas de voyages à létranger. Ici, en France, même ça on na pas fait. On passe chaque été à Paris. Même pour ramasser des champignons en forêt, on ne sort pas. Pourquoi ? Parce que cest trop cher.

On met de largent de côté pour notre futur, protesta-t-il.

On ? Vraiment ? Tu veux dire toi, non ?

Je fais ça pour vous, assura Étienne.

Pour nous ? demanda Valentine, très sérieuse. Tu veux dire que pendant quinze ans, chaque mois, tu as mis de côté largent pour moi et pour les enfants ?

Bien sûr, semporta-t-il. Tu sais combien on a accumulé, grâce à moi ?

On ? répéta-t-elle, surprise. Tu es sûr que ce nest pas ton compte à toi, Étienne ? Bon donnons-nous la peine de vérifier. Passe-moi un peu dargent alors. Je veux acheter des vêtements pour moi et les enfants. Cela fait quinze ans que je porte la robe de mon mariage, et des fringues que ta belle-sœur ma laissées. Les enfants, pareil : ils héritent des habits de leurs cousins. Mais le plus important, cest ça : je veux enfin louer un appartement à moi, car jen ai assez de vivre chez ta mère.

Maman nous prête deux chambres, objecta Étienne. Tu nas pas à te plaindre. Et pour les vêtements pourquoi gaspiller alors que ceux des enfants de mon frère conviennent parfaitement aux nôtres ?

Et pour moi alors ? Je dois porter les vieux habits de ta belle-sœur aussi ?

Mais pour qui tu veux te faire belle ? sesclaffa-t-il. Franchement, cest ridicule. Tu es mère de famille, Valentine. Tu as trente-cinq ans, tu devrais passer lâge de rêver à des chiffons.

Et je devrais penser à quoi, alors ?

Au sens de la vie, répondit Étienne. À tout ce qui compte vraiment, plus que des fringues ou dautres trucs de bonnes femmes. Il y a des choses bien plus précieuses.

Et cest quoi, pour toi ?

Le développement de lesprit, dit-il. Télever au-dessus de tout ce tohu-bohu matériel.

Je comprends, répondit-elle doucement. Alors, cest pour ça que tu gardes tout largent sur ton compte et nous navons rien : pour notre bonheur futur, pour quon grandisse spirituellement. Cest bien ça ?

Parce que je ne peux rien vous confier ! cria soudain Étienne. Vous dépenseriez tout en un clin dœil ! Et si un malheur arrive, comment on fait pour vivre ?

Vivre comment ? répliqua Valentine. Cest ça mais quand est-ce quon commence à vivre, Étienne ? Ne vois-tu pas quon vit déjà, là, maintenant, comme si le malheur que tu crains était déjà arrivé ?

Étienne la fixait, furieux et muet.

Tu économises même sur le savon, le papier toilette et les serviettes en papier, continua Valentine. Tu ramènes du savon et de la crème pour les mains du boulot, parce quils sont gratuits.

Un sou est un sou, répondit-il, raide. Cest avec des détails quon fait des économies. Acheter des produits chers, cest absurde.

Sil te plaît, donne-moi ne serait-ce quune échéance : combien dannées va-t-on continuer comme ça ? Dix ? Quinze ? Vingt ? Quand penses-tu quon pourra vivre dignement, Étienne ? À trente-cinq ans, pour moi, visiblement, ce nest pas encore lheure ?

Il resta silencieux.

Je réfléchis Quarante ans, alors ? Est-ce quon pourra vivre à quarante ans ?

Pas de réponse.

Jexagère ? Tu as raison. Quarante, cest de la rigolade ! La vraie vie ne commence quà cinquante ? Hein ?

Étouffant, il restait figé, sans mot.

Toujours trop tôt, souffla Valentine. Imagine, si on dépense trop tôt en papier toilette, catastrophe ! Non, vraiment Soixante, peut-être ? À soixante ans, on aura amassé une fortune, nest-ce pas ? Et là, on commencera enfin à profiter On pourra sacheter des vêtements neufs, les enfants et moi ?

Toujours pas un mot.

Tu sais Étienne fit Valentine, sa voix tremblante. Je viens davoir une pensée, une vraie inquiétude. Et si on ne vivait pas jusquà soixante ans ? Ce serait possible, tu sais. On mange nimporte quoi, à cause de ton économie de bouts de chandelle. Savais-tu quon mange trop, tout simplement parce quon achète de la nourriture bas de gamme, facile à avaler en grande quantité ? Tu tes jamais demandé à quel point cest mauvais ? Mais ce nest même pas le pire. Ce qui nous tue le plus, cest cette ambiance pourrie, ce moral miné en permanence. Tu nas jamais remarqué ? On ne vit pas longtemps comme ça, tu sais.

Si on partait de chez maman et quon mangeait mieux, on ne pourrait plus mettre autant de côté, fit remarquer Étienne.

Exactement, approuva Valentine, la voix désormais claire. Et cest précisément pour cela que je te quitte. Parce que moi, je ne veux plus économiser. Toi, tu raffoles de ça, pas moi.

Mais comment tu vas faire ? bredouilla Étienne, effrayé.

Je me débrouillerai, dit Valentine, calme mais décidée. On ne peut pas faire pire quaujourdhui. Je prendrai un appartement pour moi et les enfants. Mon salaire vaut bien le tien. Jaurai de quoi payer le loyer, macheter de beaux habits, remplir le frigo. Et surtout fini dentendre tes sermons sur lélectricité ou le gaz Je laverai à la machine en journée, pas en pleine nuit, et sans me torturer si jai oublié linterrupteur. Jachèterai du vrai papier toilette, des serviettes en papier, et jirai dans les magasins quand je veux, pas juste pour les promos.

Tu ne vas rien pouvoir mettre de côté ! sécria Étienne, paniqué.

Pourquoi pas ? répondit Valentine. Tes pensions pour les enfants, jen mettrai un peu de côté, qui sait Non, tu as raison ! Je ne garderai rien. Pas parce que je ne peux pas, mais parce que je nen ai plus envie. Je vais tout dépenser jusquau dernier centime, y compris tes pensions. Je vivrai de paie en paie. Et le week-end, les enfants viendront chez toi et ta mère. Quelle belle économie pour moi ! Pendant ce temps, jirai au théâtre, je dînerai au restaurant, jirai voir des expositions. Et lété prochain, jirai à la mer. Jignore encore où. Mais jirai. Dès que tu ne seras plus là, je déciderai.

Les yeux dÉtienne sassombrirent. Il sentit une angoisse terrible. Non pour Valentine. Non pour les enfants. Non. Juste pour lui-même. Il calcula vite combien il lui resterait après les pensions et les achats pour les enfants les week-ends. Mais cétait surtout les voyages à la mer prévus par Valentine qui le bouleversaient. À ses yeux, cétait gaspiller de largent son argent.

Je nai pas dit le plus important, ajouta Valentine, la voix posée, presque douce. Ce compte où tu mets tout, on va le partager.

Le partager ? balbutia Étienne.

Oui, moitié-moitié. Et je dépenserai ma part aussi. Combien as-tu pu mettre de côté en quinze ans ? Ça doit faire une belle somme. Et elle, je la vivrai aussi. Je ne compte pas épargner pour ma vie, moi. Je veux vivre là, tout de suite.

Étienne remuait les lèvres, cherchant ses mots, incapable de parler. Langoisse lui coupait toute volonté.

Tu sais quel est mon rêve, Étienne ? confia Valentine, la voix ferme. Quand mon heure viendra, jaimerais quil ne reste plus un seul centime sur mon compte. Là, je saurai que jaurai tout vécu, pour moi.

Deux mois plus tard, Étienne et Valentine divorcèrent.

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