Quand Valère venait chez Virginie, elle devenait visiblement plus naïve. C’était le bonheur qui la métamorphosait.

Quand Valère venait chez Élodie, elle semblait perdre un peu la tête devant ses yeux. Cétait le bonheur qui la rendait comme ça. Elle sactivait autour de lui, sarrangeait vite fait, cachait fébrilement sous les coussins tout ce quelle avait essayé avant son arrivée, et enlevait précipitamment ses bigoudis de ses cheveux. Ensuite, elle filait à la salle de bain, se coiffait, se passait un peu de rouge à lèvres. Et ainsi, toute resplendissante, elle sortait devant lui.

Vous me direz, comment ne pas être heureuse ? Franchement, à sa place, qui ne le serait pas ?

Élodie, mère célibataire, navait en réalité jamais été vraiment mariée. Elle avait eu une petite histoire avec son Julien, une amourette de deux, trois mois, puis il était reparti dans sa ville natale, dont elle na jamais retenu le nom. Cétait quelque part en Bourgogne ou peut-être du côté de la Bretagne. Ici, il bossait au marché, dans quel coin, elle nen savait rien non plus.

Voilà, il était parti, la prunelle des yeux dÉlodie, en la laissant à peine enceinte. À peine deux semaines de retard, Élodie elle-même ne savait pas encore. Puis, quand Julien a cessé de venir dormir chez elle et quun mois a passé sans nouvelles, Élodie a compris comment dire quil ny avait plus quelle.

Le temps venu, elle a mis au monde un garçon absolument adorable ! Pas étonnant, vu les parents Élodie, une beauté éthérée, et Julien, un vrai prince charmant à sa façon.

Il faut dire que le petit lui a apporté de la chance. Un bébé calme, toujours à dormir, et quand il se réveillait il tétait tranquillement le sein maternel. Heureusement, Élodie avait assez de lait pour nourrir un régiment, elle aurait pu facilement élever un deuxième bébé.

Et le petit Luc car elle la appelé comme lacteur Luc Besson, après avoir vu « Le Dernier Combat » pendant sa grossesse et parce que lacteur ressemblait vraiment, côté charme, à Julien le petit Luc, donc, na presque jamais été malade, toutes ces choses denfants ne lont presque pas touché.

Élodie avait noté dans létat civil : « Luc Julien Martin ». Elle se répétait ce nom comme une chanson.

Luc était un gamin lumineux. Quand Élodie devait préparer le repas ou faire le ménage, elle étalait une couverture par terre, formait un enclos de chaises tout autour et installait Luc au centre, en lui donnant un vieux sac à main, ses bigoudis et quelques chiffons. Lenfant jouait, tout seul, calmement, sans faire de caprices ni se plaindre. Un jour, Élodie la trouvé la tête coincée entre deux chaises (il avait dû vouloir sortir), il râlait sans pour autant pleurer, sefforçant patiemment décarter les chaises avec ses petites mains potelées.

Même en grandissant, Luc ne posait pas de problème. Élodie le laissait jouer dans la cour de limmeuble en toute confiance. La seule règle : toutes les dix minutes, il courait jusquà la fenêtre du rez-de-chaussée et criait : « Maman ! Je suis là ! »

Bon, il navait pas de montre, alors il le faisait toutes les trois minutes, à crier jusquà ce quelle apparaisse pour lui répondre : « Cest bien, mon chéri ! » Mais il ne repartait pas tout de suite. Il disait : « Tu ne mas pas souri » Alors elle lui faisait un vrai sourire, pas juste pour lui faire plaisir, et il filait retrouver les autres enfants.

Un jour, au lieu de son habituel « mamanjesuislà », il est apparu à la fenêtre avec un chaton serré contre lui :
Maman, cest une dame qui me la donné. Elle ma dit quil sappelait Aristide. Et que tu serais contente, et quon devait sen occuper tous les deux.

Devant la sincérité de Luc, Élodie na rien pu faire dautre que sourire en retour. Puis elle a dit :
Aristide doit sûrement avoir faim. Entrez, tous les deux, je vais lui servir un bol de lait.

Et Luc, avec le chaton dans les bras, a couru vers lentrée. Luc était comblé. Aristide, en revanche, semblait encore un peu perdu.

Cest comme ça que la vie à trois a commencé. Jusquau jour où Élodie a rencontré Valère.

Valère avait le même âge quÉlodie. Jamais marié, un type posé, sérieux, pas vieux encore. Il travaillait à lusine de meubles et gagnait bien sa vie. Il sétait mis à venir dormir chez Élodie le samedi soir. Il parlait peu, mangeait beaucoup, buvait raisonnablement. Pour son arrivée, Élodie préparait toujours davance une petite bouteille de muscadet bien frais, quelle mettait au congélateur, et sortait le joli petit verre à pied à facettes qui lui plaisait tant.

Ce soir-là, tout était comme dhabitude. Valère est arrivé. Il a serré la main de Luc dans lentrée. Il sest installé sur le canapé pendant quÉlodie finissait ses préparatifs. Ensuite, ils se sont retrouvés tous les trois, enfin quatre avec Aristide sur les genoux de Luc, devant la télévision, puis ils sont passés à table.

Après le déjeuner, comme le voulait la tradition, tout le monde est allé faire une sieste, avant de prévoir une promenade au parc le soir.

Quand Élodie a refermé la porte de la chambre de Luc et sest glissée près de Valère, sa tête sur son bras, il lui a parlé, pour la première fois, de mariage :
Je pense quon pourrait dabord vivre chez toi. Ensuite, on trouvera plus grand. Ou alors, on mettra mon appart en location ? Ça ferait un peu de sous, tu sais… Mais tu dois savoir, Élodie, il y a un truc Les chats, je peux pas. Il va falloir se séparer de ton Aristide

DAristide, tu veux dire répondit Élodie, tendue, à lécoute.

Oui, oui, de votre Aristide

Il sest tu quelques secondes, puis, dun air décidé comme si cétait plié :
Et Luc, on lenverra chez ma mère, à la campagne. Il y a de lair pur là-bas, une école aussi. Et puis, toi et moi, on est encore jeunes on peut en faire plein, des enfants à nous.

La tête dÉlodie sur son épaule est devenue soudain froide, figée. Ils sont restés là, en silence, quelques minutes. Puis, honteuse, comme si Valère ne lavait jamais vue nue, elle sest levée, a enfilé sa robe de chambre, a pris le pantalon de Valère posé sur le fauteuil, le lui a tendu, et a dit :

Tiens tes pantalons sales Enfile-les et rends-toi service : file

Où ça?

Chez ta mère, à la campagne. Prends un bol dair pur Nous trois, ici, on a assez dair au parc du coin.

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