Quand Arnaud venait voir Camille, elle en devenait presque niaise sous ses yeux cétait le bonheur qui la chavirait ainsi. Elle sagitait, filait devant la glace, cachait sous les coussins tout ce quelle avait essayé en hâte avant son arrivée, démêlait ses cheveux de ses bigoudis, puis se précipitait à la salle de bains pour se recoiffer, mettre un peu de rouge. Et toute resplendissante, elle finissait par savancer vers lui, irrésistible.
Quaurait-elle pu rêver de plus ? Dîtes vous-même !
Camille était une maman seule, jamais réellement mariée. Elle sétait fiancée, comme ça, à son Antoine, quelques semaines, puis il avait quitté Paris direction une région dont Camille na jamais retenu le nom exact. Il était, pensait-elle, soit du sud de la France, soit des Pays-Bas, elle na jamais trop su. Ici, il bossait quelque part au marché, personne ne savait trop quoi, et elle non plus.
Voilà comment la lumière de ses jours l’a quittée, alors quelle était tout juste enceinte. Trois semaines, pas plus. Elle ne le savait même pas encore. Quand Antoine nest pas revenu passer la nuit, ni les suivantes, ce nest quun mois plus tard quelle a compris enfin, qu’elle nétait pas seule.
Au moment venu, Camille a mis au monde un petit garçon. Beau comme un cœur ! Rien de surprenant : Camille avait le genre de beauté à croire quelle venait dun autre monde, et Antoine, lui, avait un visage de prince de conte.
Il faut dire quavec son bébé elle a eu de la chance. Un enfant tranquille, paisible comme un moineau ; il dormait tout le temps et, réveillé, tétait avec application. Heureusement, Camille avait assez de lait pour nourrir tout un dortoir de bébés ! Presque jamais malade, le petit ne traînait pas tous les bobos ordinaires.
Elle la prénommé Étienne, en hommage à lacteur Jean-Louis Trintignant quelle avait vu par hasard dans Un homme et une femme quand elle était enceinte, parce qu’il avait quelque chose du regard d’Antoine. Aucune autre idée de nom ne lui venait à lesprit ! Sur létat civil, elle a tenu à ce que ce soit Étienne Antoine Mignot. Camille répétait à voix basse ce prénom et nom, cela sonnait à ses oreilles comme une mélodie, un vrai refrain.
Étienne était un soleil. Quand elle devait préparer le déjeuner ou faire un peu de ménage, elle lui étalait une grande couverture au sol, entourée de chaises, et ly installait. Elle lui donnait son vieux sac à main, quelques bigoudis, des morceaux de tissu. Étienne jouait sans bruit, sans caprices. Même le jour où, passant la tête à la cuisine, Camille la trouvé coincé entre deux chaises (sans doute essayait-il de sortir), il ne s’est même pas plaint, essayant juste, de ses chubby petites mains, déloigner les obstacles.
Au fur et à mesure quil grandissait, il ne devenait pas plus difficile. Camille le laissait sortir jouer dehors leur appartement était en rez-de-chaussée. Elle lui demandait simplement de venir à la fenêtre toutes les dix minutes et de crier : « Maman, je suis là ! » Le problème, cest quil navait pas de montre, alors il revenait toutes les trois minutes, criant jusquà ce quelle réponde. Parfois il restait planté là. Camille lui demandait : « Mais quest-ce que tu fais ? Va jouer » Il répondait : « Tu ne mas pas souri » Elle souriait alors de tout son cœur, et il repartait jouer avec les autres enfants.
Un jour, il a crié son fameux Mamaje-suis-là et, quand elle est allée à la fenêtre, elle la vu tenant un chaton contre lui :
Maman, la dame dà côté me la donné. Elle a dit quil sappelait Gustave. Elle a aussi dit que tu serais contente et quon devrait veiller sur lui ensemble.
Étienne était si fier, comment lui dire non ? Camille a seulement souri en lui répondant, puis a ajouté :
Gustave doit sûrement avoir faim. Entrez, les garçons, je vais lui servir du lait.
Étienne est alors monté lescalier avec le chaton dans les bras, radieux, alors que Gustave paraissait, pour linstant, plus perplexe que vraiment heureux.
Ainsi filait leur vie, à trois, jusquau jour où Camille a fait la rencontre d’Arnaud.
Il avait son âge, navait jamais été marié. Un homme réfléchi, solide, pas tout à fait vieux mais posé. Il travaillait chez un fabricant de meubles, gagnait bien sa vie. Il avait pris lhabitude de venir chez Camille le samedi soir, et dy rester dormir. Pas très bavard, il mangeait bien, buvait peu. Camille, pour ces soirées, sortait toujours une petite bouteille de blanc frais du frigo, et lui préparait, dans une liqueur à facettes, ce petit verre à pied quArnaud affectionnait particulièrement.
Tout se passait comme dhabitude cette fois-là. Arnaud arrive, serre la main dÉtienne dans lentrée, sinstalle sur le canapé en attendant que Camille finisse ses préparatifs. Puis ils regardaient la télé à trois non, à quatre ! Il y avait aussi Gustave, perché sur les genoux dÉtienne avant de passer à table pour déjeuner.
Après le repas, tous, comme à laccoutumée, sallongèrent pour une petite sieste, prévoyant plus tard une sortie au parc.
Quand Camille referma la porte de la chambre dÉtienne et se glissa contre Arnaud en posant sa tête sur son bras, il aborda, pour la première fois, la question du mariage :
Je pense quon devrait vivre ici pour linstant. On verra après pour plus grand, ou alors louer mon appartement histoire davoir un revenu en plus. Mais tu sais, Camille, moi les chats, ce nest vraiment pas mon truc. Il faudra confier votre Gustave ailleurs
Gustave, rectifia Camille en se raidissant, attentive à la suite.
Oui, Gustave
Il se tut longuement, puis ajouta, lair sûr de lui comme si tout cela était un plan bien arrêté :
Quant à Étienne, on pourrait lenvoyer chez ma mère, à la campagne. Il y a de lair pur, une école. Nous sommes encore jeunes, on en aura encore plein dautres ensemble, tu verras.
La tête de Camille, posée sur son épaule, resta figée, glacée. Ils restèrent ainsi, dans le silence, quelques minutes. Puis Camille se leva, soudain honteuse, comme sil ne lavait jamais vue nue, enfila son peignoir, prit son pantalon resté sur le fauteuil, le lui tendit en disant :
Tiens voilà ton pantalon pas lavé Remets-le et va-ten.
Où ça ?
Chez ta mère, à la campagne. Prends lair pur Nous, on en a assez, de lair frais, dans notre parc en bas.
Ce soir-là, jai compris quil ne fallait jamais renoncer à ce qui fait la chaleur de son foyer, ni sacrifier ceux quon aime pour le confort ou la promesse dun autre bonheur. La vraie famille, cest celle quon choisit de protéger, jour après jour, envers et contre tous.