Tu sais, il y a une histoire que jai besoin de te raconter, cest vraiment quelque chose qui me travaille encore aujourdhui.
La mère de Camille est décédée il y a déjà cinq ans. Elle navait que quarante-huit ans, tu te rends compte Elle a eu une crise cardiaque alors quelle arrosait ses violettes sur la table de la cuisine. Son père, lui, en avait cinquante-cinq à lépoque.
Il na pas pleuré, pas crié. Il restait juste assis dans le vieux fauteuil de maman, les yeux rivés sur sa photo. On aurait dit quil pensait pouvoir la faire revenir rien quen la regardant assez fort.
Ce jour-là, Camille a perdu sa maman, bien sûr, mais elle a aussi, dune certaine manière, perdu son père. Il était là, physiquement, dans leur appart du onzième arrondissement, mais cétait plus lui, pas dans sa tête. Un fantôme, enfermé dans sa coquille de peine.
La première année a été horrible. À vingt-trois ans, Camille devait tout gérer pour deux : être la fille, linfirmière, la psy. Elle préparait de la soupe à loignon, il ne touchait pas à son assiette. Elle lavait ses chemises, il les laissait sur le lit. Elle narrêtait pas de parler, dessayer de le sortir du trou noir, mais il ne répondait presque jamais.
Juste quelques mots, parfois, secs comme des claques : Laisse-moi ! Ne touche pas ! Va-ten !
Petit à petit, un mur, bien solide, bien gris, sest dressé entre eux.
Le temps passait, chacun vivait de son côté, presque des étrangers dans le même F3.
Le matin, ils se croisaient à la cuisine. Chacun buvait un café, filait bosser. Le soir, rebelote, petit passage express à la cuisine, puis chacun dans sa chambre. Presque aucun mot. Presque aucune vie partagée.
Camille a appris à ne plus soccuper de lui. Et lui, ben, il a semblé en être soulagé. Petit à petit, chacun sest habitué à la nouvelle donne : sans maman, sans femme.
Avec le temps, le père de Camille a repris goût à la vie.
Il souriait à la voisine du quatrième, celle qui ramenait toujours des tartes aux pommes trop bonnes. Il a commencé à sortir à la pêche avec un copain. Il a ressorti son ordi portable pour revoir ses vieux films français préférés.
Camille ne le voyait plus recroquevillé comme avant ; elle s’est dit que le pire était derrière eux. Du coup, quand on lui a proposé un job dété dans une station thermale du côté de Vichy, elle a accepté et est partie deux mois.
Quand elle est rentrée, il lattendait avec une sacrée nouvelle.
Son père sest planté devant elle, à peine elle avait posé sa valise dans lentrée : Je vais me remarier.
Ils sont allés sasseoir dans la cuisine. Il lui a dit, tout tranquille, comme si cétait rien : Jai rencontré une femme, elle sappelle Odile. On va se marier.
Camille a eu un frisson glacé. Ce nétait même pas le fait quil ait retrouvé quelquun au contraire, elle sétait imaginé pouvoir le voir heureux à nouveau. Mais tout à coup, elle a vu rouge : lappartement ! Leur appart, celui où elle avait grandi, où il y avait encore la machine à coudre de maman dans langle, sa tasse préférée dans le placard Et sur la table, une vilaine tasse sale à fleurs qu’une inconnue avait laissée là.
Camille n’a pas pu se retenir, elle a lâché avec tout le mépris du monde : Papa, tu ne trouves pas que ça va un peu vite ? Tu la connais bien au moins ? Vous allez vivre où ? Pas ici, jespère ? Cest aussi lappartement de maman, tu sais…
Le père de Camille lui a lancé un regard glacé, épuisé, distant.
Ah, voilà, on y arrive, a-t-il dit doucement. Ça commence. Rapide, dis donc. Et je suis pas encore mort Un peu tôt pour partager la peau de lours.
Camille, piquée, a haussé la voix : Je partage rien, mais je veux savoir à quoi mattendre ! Tu vas refaire ta vie, cest normal que je sache ! Et si jamais il tarrive quelque chose ?
Il sest levé, a balancé : Eh ben, tu te débrouilleras à ce moment-là, puis il a filé dans sa chambre.
Deux jours plus tard, il a ramené Odile.
Grande, élancée, une femme élégante avec de grands yeux sombres, très polie, presque un peu trop douce.
Camille, je comprends ce que vous ressentez, disait-elle avec un sourire, et je nai aucune intention de mimposer. Jai mon propre appartement, ma vie. Jaime simplement votre père.
Mais Odile avait le chic pour poser des petites questions bizarres : Et votre maison de campagne, elle est loin de la ville ? Vous avez cette appartement depuis longtemps ? Les anciens appartements haussmanniens comme ça, ça ne court plus les rues
Et puis, elle disait que cétait déplacé de parler héritage alors que son père était plein de vie. Ces conversations, soit disant, faisaient du mal à son père et le rendaient malheureux.
Camille, elle, na pas pu sempêcher de voir chez Odile une calculatrice, une opportuniste. Elle était persuadée que cette femme voulait juste mettre la main sur lappart et la maison de campagne. Résultat : leur relation, qui avait à peine tenu jusque-là, sest complètement brisée. Camille voyait son père comme un vieux naïf, perdu dans sa lubie damour retrouvé, prêt à tout donner. Et lui devait la prendre pour une fille cupide, incapable de penser à son bonheur.
Chaque discussion finissait en clash. Son père réclamait davoir droit à sa vie privée, Camille de son côté voulait juste un avenir serein. Ils se blessaient à tour de rôle, ne se rendant même plus compte à quel point ils se faisaient du mal.
Un jour, Camille en a eu marre, elle a dit quils devaient voir un notaire, régler la question de lhéritage, une bonne fois pour toutes.
Son père a refusé plusieurs fois, puis finit par lâcher prise.
Daccord, a-t-il dit, triste, faisons comme tu veux.
Ils ont pris la ligne 4 jusquà la rue de Rivoli, assis côte à côte sans un mot.
Chez le notaire, ambiance tendue, presque glaciale. Le père sest installé un peu à lécart, le regard dur. La notaire, cheveux courts gris, tailleur strict, a ouvert son dossier.
Alors, nous sommes réunis aujourdhui pour
Mais son père la interrompue. Une voix calme, très ferme : En fait, je suis ici pour autre chose.
Il lui a passé un papier.
La notaire a mis ses lunettes, lu le document, surprise : Vous êtes sûr ? Il sagit dun acte de donation. Vous transférez tous vos biens à votre fille, sans conditions ?
Camille a eu le souffle coupé. Il lui donnait tout ? Comme ça ? Il allait le lui reprocher ensuite ? Cétait quoi ce piège ?
Il la regardée avec un visage quelle noublierait jamais. Plus de colère, plus de rancune. Rien quune tristesse profonde, une immense pitié. De la compassion.
Voilà, il a dit doucement, déposant le document signé devant elle. Prends. Cest ce que tu voulais. Lappartement. La maison. Tout. Maintenant, tu peux dormir tranquille : je néchangerai pas ton héritage contre mon bonheur, aussi illusoire soit-il.
Il a prononcé bonheur avec un tel venin que Camille a eu le cœur qui sest serré.
Papa Je Je nai jamais voulu ça a-t-elle murmuré, humiliée, les larmes coulant sans bruit.
Il a esquissé un rictus amer bien plus terrifiant quun cri. Tu nas pas voulu ? Camille, ces six derniers mois, jamais tu nas demandé si je me sentais bien. Jamais tu nas vérifié si je mangeais, si javais besoin de médicaments. Pour toi, jétais déjà de trop, le seul obstacle entre toi et tes mètres carrés. Tu pensais que je ne men étais pas rendu compte ?
Il est sorti, sest retourné sur le seuil : Tu voulais cette cage ? Elle tappartient.
Il a claqué la porte. Camille est restée là, glacée, la feuille froide dans les mains. Elle avait gagné. Tout ! Mais elle a soudain compris que cétait ça, sa vraie défaite
Le temps a passé.
Son père et Odile sont toujours ensemble aujourdhui. Camille les croise parfois au marché ou au jardin du Luxembourg. Ils se tiennent quasi toujours la main. Il a vieilli, mais dès quil pose les yeux sur Odile, cest encore le sourire des grands jours.
Et Camille, elle vit seule.
Dans un trois-pièces refait à neuf, avec une belle cuisine moderne et tout ce qui va avec.
Le week-end, elle va à sa maison de campagne tout y est parfait aussi.
Juste le bonheur ne sest jamais vraiment installé.
Elle sait, maintenant, que son père na rien donné par rancune. Il lui a juste laissé ce quelle-même avait choisi : des murs au lieu dun père, des papiers au lieu dun amour vivant.
Elle a échangé son père contre un appartement haussmannien et une maison à la campagne. Et ça, tu vois, cest la pire part de lhéritage quelle ait reçue.