Lorsque ma mère a appris que jétais mariée, que javais un bon poste à Paris et que je possédais mon propre appartement dans le dixième arrondissement, elle sest précipitée pour me demander une aide financière.
Ma mère, Hélène, fut toujours dune rigueur glaciale. Mon père, souvent absent pour affaires à Marseille ou à Lyon, me laissait seule avec elle. Il maimait, cétait indéniable: chaque retour à la maison saccompagnait de petits cadeaux soigneusement emballés. Ma mère, elle, ne laissait jamais paraître la moindre tendresse. Un jour, mon père est parti pour un congrès à Bordeaux il nest jamais revenu.
Au collège, je nai jamais eu damies. Je portais une vieille blouse élimée, trouvée par ma mère sur un banc dun marché aux puces du quartier. «Tu te contentes de ce que tu as, Mathilde,» me répétait-elle sèchement. «Il faut dabord que je mette de lordre dans ma vie, je nai pas dargent pour toi.» Toute ma cinquième, jai enduré cette tenue délavée, mon regard fixé sur le sol pour éviter les moqueries des autres élèves.
Plus tard, une voisine, Madame Girard, ma offert luniforme de sa fille aînée, Pauline, qui venait de passer au lycée. Je lai porté jusquau brevet. Quant aux chaussures, je ne portais que des souliers trop petits, rafistolés chaque semaine. Malgré cela, jai décroché mon bac avec mention. Jai choisi détudier léconomie à la Sorbonne. À la résidence universitaire, je navais pour habits que ceux que mes camarades de promo voulaient bien mabandonner.
Cest là que jai rencontré Étienne, diplômé depuis deux ans. Nous avons commencé à nous fréquenter, et il ma invitée à rencontrer ses parents. Lors de ma première visite chez eux, à Versailles, javais honte de mes vieilles ballerines percées; mes pieds étaient trempés par la pluie. Sa mère, Fabienne, fit mine de rien remarquer. Le lendemain, elle ma conviée à prendre le goûter et ma discrètement offert une paire de chaussures neuves.
Javais peur de ne pas être acceptée par la famille dÉtienne. Pourtant, ils mont accueillie à bras ouverts, sans jamais demander doù je venais ni ce que javais enduré. Pour notre mariage, ils nous ont offert un appartement à Boulogne. Après lobtention de mon master, ma belle-mère ma trouvé une place dans son entreprise familiale, où mon salaire me permettait enfin de subvenir à mes besoins. Je ne remercierai jamais assez la Providence davoir veillé sur moi ainsi.
Lorsque ma mère a appris mon mariage et ma situation confortable, elle est venue me voir, le visage fermé, exigeant une aide financière. Mais ce jour-là, ma belle-mère a tout entendu. Elle a immédiatement demandé à Étienne et à notre fils de rentrer. Calmement mais fermement, Étienne a expliqué à ma mère quelle ne pouvait plus rien attendre de moi. Il a dit quil était reconnaissant que jaie une mère, mais quil ne voulait plus quelle mette un pied chez nous. Dès ce jour, Hélène na plus jamais donné de nouvelles. À présent, jattends avec espoir la naissance de notre enfant, le cœur enfin apaisé.