Quand ma belle-fille a déclaré devant tout le monde que « ce n’était plus la peine que je vienne si souvent », j’ai senti la petite main de mon petit-fils serrer la mienne un peu plus fort, comme s’il comprenait bien plus qu’il n’aurait dû.

Quand ma belle-fille a murmuré devant tout le monde que « ce nétait plus la peine de venir si souvent », jai senti la main de mon petit-fils serrer la mienne plus fort, comme sil comprenait des choses quun enfant ne devrait pas.

Cétait un dimanche. Un de ces dimanches semblables à tous les autres, depuis des années, où je venais déjeuner chez mon fils à Paris. Je tenais une tarte maison, brillamment dorée, encore chaude, enveloppée dun torchon à carreaux comme le faisait autrefois ma propre mère à Lyon.

Jai sonné à la porte. Mon fils, Étienne, ma ouvert avec un sourire familier.
Maman, tu as encore cuisiné ?
Juste une petite tarte, lui ai-je répondu.
À lintérieur, un brouhaha de voix séchappait du salon. Il y avait des invités quelques amies à ma belle-fille, Capucine. Toutes installées autour de la grande table en bois, sous les guirlandes lumineuses.
Jai posé la tarte sur le plan de travail et jai salué discrètement :
Bonjour à tous.
Certaines ont esquissé un sourire, dautres mont à peine remarquée. À mon âge, on apprend à se faire discrète, à ne déranger personne.

Je me suis assise à côté de mon petit-fils, Martin. Aussitôt, il sest blotti contre moi.
Mamie, tu as encore apporté de la tarte ?
Oui, chuchotai-je. Ta préférée.
Son visage sest illuminé, réchauffant mon cœur froid de la veille.

Mais Capucine, ma belle-fille, a regardé la tarte, puis moi.
Simone, tu naurais pas dû te donner autant de mal.
Son ton était poli, glacé.
Oh, tu sais, répondis-je calmement, cest devenu une habitude chez moi.
Elle a poussé un petit soupir et a tourné la tête vers ses invitées.
On essaie juste de changer nos habitudes ces derniers temps.
Le silence a envahi le salon. Les verres de vin semblaient suspendus entre deux gestes.
Je ne comprenais pas vraiment.
Changer quoi ? me hasardai-je.
Elle sourit, mais sans chaleur.
On pense simplement que ce serait mieux davoir un peu plus despace, en famille.
Mon fils, Étienne, assis à côté delle, gardait les yeux baissés, muet.
Je lai regardé quelques secondes. Il fuyait mon regard.

Alors jai compris.
Tu veux dire que je ne dois plus venir ? demandai-je doucement.
Capucine sempressa dajouter :
Pas exactement, Simone cest juste moins souvent.
Martin me regarda, puis la regarda, perdu.
Mais Mamie vient chaque dimanche.
Oui, répondit-elle. Et peut-être quil est temps que ça change un peu.
Quelquun parmi les invités remua son verre. Un homme se racla la gorge, visiblement gêné.
Jai abaissé les yeux sur mes mains. Mes vieilles mains, qui avaient si longtemps pétri, rincé, caressé cette maison, jadis, quand mon fils était petit.

Je me suis levée.
Très bien, ai-je soufflé paisiblement.
Étienne ma enfin regardée.
Maman
Mais il na rien ajouté.
Je suis allée chercher ma tarte en cuisine, lai remise dans son sac en toile.
Non ! sest écriée Capucine. Laisse-la ici.
Je lai contemplée.
Non. Je vais lapporter à ma voisine, Madame Lefèvre. Elle sera ravie, elle.
Alors Martin sest dressé sur ses petits pieds.
Mamie, ne pars pas.
Sa voix tremblait dans lair lourd. Mais tous entendaient.
Je me suis penchée, à genoux devant lui.
On se reverra, tu sais Ce sera seulement autrement.
Il ma enlacée avec force.

Je me redressai et me tournai vers mon fils.
Ne tinquiète pas, dis-je. Il vous faut de lespace.
Je le voyais, là, sur sa chaise, cherchant des mots qui ne venaient pas.
Lorsque la porte sest refermée derrière moi, lair de la rue était mordant, mais mon cœur sentait une étrange douceur.

Parfois il faut reculer, non parce quon est faible mais pour respecter les frontières que les autres érigent.
Mais au fond de moi, une question tourne en boucle, comme le vol dun pigeon place de la République : ai-je eu raison de partir en silence ou aurais-je dû dire à mon fils tout ce que mon cœur portait, là, entre la Seine et les souvenirs ?

Rating
( 2 assessment, average 4 from 5 )
Like this post? Please share to your friends: