Quand le Mari Revient Méconnaissable

Le retour du mari pas tout à fait

Tu as acheté du pain ?

Il me regarde alors comme si je lui parlais dans une langue étrangère. Pas de l’incompréhension. Plutôt une pause, lourde, maladroite, une faille dans la trame monotone et rassurante de notre quotidien.

Quel pain ? dit-il simplement, sans même mettre lintonation dune question.

Le pain traditionnel. Le pain gris de la « Boulangerie du Marronnier », tu sais, celle du coin de la rue Allain.

Il pose son sac au sol et promène un regard sur la cuisine, comme sil entrait dans une maison inconnue.

Je ne suis pas passé à la boulangerie.

Je hoche la tête et me tourne vers la marmite. Rien de bien grave, je me dis. Il est fatigué. Il était absent toute une semaine, à la conférence à Saint-Étienne. Hôtel, restaurant, air différent. Bien sûr quil est fatigué.

Pourtant, le pain, il allait toujours lacheter. Depuis dix-sept ans, à chacun de ses retours, même dun séjour bref, il passait systématiquement à « la Boulangerie du Marronnier » et rapportait ce pain gris, son fétiche modeste. Ce nétait ni un rituel ni une obligation. Cétait juste sa façon dentrer à la maison.

Je remue la soupe. Je préfère ne rien ajouter.

Il s’appelle Gérard. Gégé. J’ai cinquante-huit ans, il en a soixante et un. On vit à Tours, dans un T3 acheté en quatre-vingt-dix-neuf quand notre fille, Françoise, était toute petite. Françoise a grandi, s’est envolée pour Paris, mappelle le dimanche matin. Je travaille à la bibliothèque du lycée ; Gérard est à la retraite depuis trois ans mais donne encore des cours durbanisme à lIUT. Notre routine est calme, sans heurt, presque sans bruit. Cest important à comprendre. Rien dans notre vie nannonçait ce qui a suivi son retour.

Le dîner se fait en silence. Il mange en baissant les yeux sur son assiette. Je mattends à ce quil relève la tête, quil évoque la conférence, ses collègues, lascenseur de lhôtel en panne, comme toujours au premier dîner du retour. Ou quil parle du bœuf bourguignon maison qui lui avait manqué.

Alors, comment cétait Saint-Étienne ? risqué-je.

Bien.

Le colloque sest bien passé ?

Oui.

Je repose la cuillère.

Gérard, tu vas bien ?

Il me regarde, ses yeux gris, fatigués mais ordinaires.

Tout va bien. Je suis juste fatigué.

Je débarrasse la table. Il file dans la chambre, sinstalle avec son téléphone, comme si tout allait bien. Comme si de rien nétait. Mais il manque le pain. Et la parole. Et autre chose, à trouver un nom.

La première nuit, je blâme la fatigue. La seconde aussi.

Mais vendredi matin, alors que je bois mon café devant la fenêtre, je le regarde sortir de la salle de bain, servir de leau, et… prendre la boîte de sarrasin sur létagère. Il louvre, prend le temps de la sentir, puis la repose. Je ne dis rien. Gérard n’aime pas le sarrasin, n’en a jamais aimé. Déjà, lors de notre rencontre, il riait en disant que c’était une invention de gens sans imaginaire. Jai cuisiné du riz, du blé, du millet Jamais de sarrasin pour lui.

Et là, il la sent. Comme sil voulait lessayer.

Tu veux du sarrasin ? fais-je, en cherchant ma neutralité.

Non, répond-il simplement, et repart.

Longtemps, mon regard s’accroche à la boîte.

Le samedi, Françoise appelle.

Papa est rentré ?

Oui, mercredi.

Il va bien ?

Je suspends une seconde.

Fatigué. Mais tout va bien.

Bon. Je viens en octobre avec Paul, on a posé nos congés.

Parfait, viens, tu sais que tu es la bienvenue.

Je ne lui raconte rien. Quaurais-je dit ? Papa na pas acheté de pain, papa a senti le sarrasin ? Ça ne ressemble à rien.

Mais je le sens, viscéralement, que quelque chose débloque. Ce nest pas le cerveau ou la logique, cest ailleurs, ça miaule bas dans le ventre.

Le dimanche, je propose daller marcher. Parfois, on flâne au jardin des Prébendes le dimanche. Gérard aime un banc près du bassin, achète deux verres de limonade au kiosque, se plaint de son dos, je plaisante sur le fait quil devrait se muscler, il m’envoie promener, on rigole. Petit rituel sans histoire.

Tu veux aller au jardin ?

Il arrête de faire glisser son doigt sur lécran.

Quel jardin ?

Les Prébendes. Il fait beau.

Il réfléchit. Étrange, dhabitude il accepte sur le champ : “daccord”, ou “attends, laisse-moi mettre ma veste”. Là, il réfléchit…

Daccord, consent-il enfin.

On se promène en silence. Je ne force pas la conversation, juste jobserve. Gérard regarde autour de lui, sans la nonchalance confortable du dimanche, mais sans inquiétude non plus. Plutôt comme quelquun notant un itinéraire inconnu.

À lentrée, un vieux monsieur et son cocker, gros et roux.

Regarde, Pomme ! je glisse. Depuis la Pomme de la voisine, une cocker en surpoids, cest devenu une blague entre nous.

Il jette un œil au chien, sans aucune réaction.

Pomme, répété-je plus bas.

Il est mignon, dit-il. Poliment. Sans chaleur.

Plus loin, je marrête sous un églantier, je fais semblant dobserver les baies. Mon cœur cogne bien trop fort pour une promenade.

Il ne se souvient pas de Pomme. Ni ne fait semblant doublier. Mais pourquoi faire semblant ?

Au bord de leau, plus de kiosque : fini la saison. Gérard sassied, regarde les ondes sur le bassin.

Cest joli ici, dit-il.

On vient souvent.

Ah oui ?

Je lui fais face.

Ça fait dix ans quon vient ici.

Il hoche la tête, sans trouble.

Oui, cest vrai. Je dis juste que cest joli.

Quelque chose se crispe en moi, ne se desserre plus.

La nuit venue, je repense à ce quon appelle, en psychologie, la « substitution ». Quaprès un choc, un proche peut changer, quon a limpression quil nest plus tout à fait la même personne. Mais là, pas de choc. Conférence sur la norme béton à Saint-Étienne. Ce nest rien de bouleversant.

Je me lève à trois heures, bois un verre deau, reste à la fenêtre. La cour est vide, le lampadaire clignote par intermittence. Je regarde la lumière danser : attends. Peut-être que quelque chose a eu lieu là-bas, quil ne dit pas. Une dispute, un malaise, quelque chose. Ça arrive aux hommes, plus de soixante ans, quand la vie demande, puis redemande encore.

Je regagne le lit. Gérard dort, de dos. Je pose la main sur son épaule. Il ne bouge pas.

Lundi matin, jappelle mon amie Nicole. On se connaît depuis la fac. Elle bosse à laccueil de la maison médicale, à lautre bout de la ville. Directe, Nicole, et jaime ça.

Nini, je peux passer ?

Il y a un souci ?

Je ne sais pas Jai besoin de parler.

Passe à cinq heures.

Chez Nicole, il fait bon, ça sent le quatre-quarts, même quand elle ne cuit rien. On sinstalle dans sa cuisine, elle verse du thé. Je raconte tout : le pain, le sarrasin, Pomme, le “oui, cest vrai” au jardin.

Elle mécoute, sans couper, puis se tait.

Florence, ça ressemble peut-être à une déprime. Voire un début de problème de mémoire. Vous nêtes pas tout jeunes

Il a soixante et un ans, Nicole.

Les troubles, ça na pas dâge. Le mari de Martine, létage du dessus, il a commencé à soixante-deux.

Il était toujours plus précis que moi, cest ça qui minquiète.

Tout finit par changer un peu.

Je regarde la tasse.

Tu ne comprends pas, Nicole. Il ne sagit pas juste doubli. Il me regarde comme un inconnu bienveillant regarde une étrangère.

Elle détache un bout de gâteau.

Tu dors bien ?

Non.

Tu te fais des idées, Flo. Il rentre, il ne dit rien, les hommes ne se confient pas. Laisse passer une semaine.

Je hoche la tête. Peut-être quelle a raison. Sûrement.

Mais sur le chemin du retour, jai encore en tête ce geste : ouvrir la boîte de sarrasin, respirer.

Chez nous, il est là. Assis, la paperasse devant lui, à écrire. Je mets la bouilloire, déballe les courses. Il ne relève pas la tête.

Je suis allée chez Nicole.

Ah.

Elle ma donné du gâteau.

Il regarde le quatre-quarts :

Il est à quoi ?

Aux pommes. Ton préféré.

Je ne raffole plus des pommes.

Je pose le sachet lentement. Très lentement.

Gérard.

Oui ?

Depuis toujours tu aimes le quatre-quarts aux pommes. Tu mas dit que ta mère en faisait chaque dimanche.

Il me regarde.

Non, maman faisait aux prunes.

Silence.

Elle sappelait Marguerite. Douze ans quelle est partie. Je lai vue faire, les tartes, des dizaines de fois. Cétait aux pommes. Toujours. Sa spécialité.

Marguerite faisait aux pommes, dis-je doucement. Je men souviens.

Peut-être Cest vieux, lâche-t-il, haussant les épaules, et replonge dans ses feuilles.

Je mesquive au salon. Je regarde la rue, banale, automnale, avec ses voitures, ses gens.

Marguerite faisait aux pommes. Jen ai encore lodeur, la petite cuisine de la rue Traversière, la nappe à fleurs. Gérard tenait à ce détail, il en parlait toujours avec chaleur.

Je prends mon portable : la sœur de Gérard, Viviane, à Lyon, on se voit peu. Je lappelle.

Flo ! Ça va à Tours ?

Viviane, tu te souviens, ta mère, elle faisait bien des gâteaux ? Aux pommes, dis ?

Eh oui, tout le temps. Gâteau aux pommes, ça manque, pourquoi ?

Pour une recette, merci. À bientôt !

Je raccroche, les jambes flagada. Absurde, je pense, ce sont “juste” des pommes. Mais voilà.

Problème de mémoire ? Neurologie, âge, autre chose ? Il faut lemmener voir un spécialiste, parler franchement.

Au dîner, je tente :

Gérard, tu as mal à la tête parfois ?

Non.

Tu dors bien ?

Oui.

Tu ne voudrais pas voir un médecin ? Un petit contrôle.

Il pose sa fourchette.

Pourquoi ?

Juste un check-up, la tension

Je la prends ici. Tout est bon.

Je minquiète.

Il me regarde longuement, presque en me scrutant.

Tu crois quil y a un problème ?

Je minquiète, cest tout.

Florence, ça va. Cest bon.

Fin de la conversation, il sait faire ça, Gérard. Tout fermer en une phrase, tracer la limite avec calme. Je connais, je ne discute pas dhabitude.

Mais ce soir, je létudie : sa posture, sa façon de tenir la fourchette. Presque droite, un peu voûté. Fourchette main droite, il est droitier. Oui. Toujours été.

Jempile les assiettes, direction la salle de bain. Je croise mon reflet : une femme lasse, cheveux gris courts, ridules autour des yeux que Gérard appelait “rides du rire”, parce quelles venaient de la joie, pas de lâge. Je me dis : Florence, timagines, tu paniques pour rien. Les gens changent.

Je me couche.

La nuit, je me réveille dans le silence, le vrai, celui qui semble dire : tu es seule. Je tends la main, la place à côté de moi est froide.

Je me lève. Lumière allumée à la cuisine. Il est à table, il écrit dans un carnet. Il na pas écrit à la main depuis des années, à part signer des papiers.

Gérard ?

Il me regarde. Serein, presque comme sil attendait.

Insomnie, dit-il.

Tu écris quoi ?

Des idées.

Je peux voir ?

Pause.

Cest personnel.

Jamais, en dix-sept ans, Gérard na dit “cest personnel” à une question de ma part. Privé, oui, mais pas sur ce ton.

Daccord, dis-je, et je retourne au lit.

Il écrit encore, se lève, éteint, revient. Sallonge. Je sens quil ne dort pas.

Le matin, plus de carnet sur la table.

Je le cherche sans savoir pourquoi tiroir de la cuisine, rien. Dans son chevet tabou encore jamais franchi le tiroir est presque vide. Vieilles lunettes, pièce de deux euros, papiers. Pas de carnet.

Il la pris.

Au travail, la bibliothèque est apaisante, odeur de vieux papier et silence. Je range les retours des élèves, réponds aux questions de Lucie, la jeune apprentie.

À la pause, je rumine : comment sait-on quun être a changé ? Pas dans les détails, dans lessence. Quand on a partagé dix-sept ans, tous les rires, les peurs, et puis il a “changé de place”.

Ça sappelle “substitution psychique”, lu quelque part. Ce sentiment que la personne familière est devenue étrangère, sans drame. Parfois lié à des maladies, parfois au passage du temps. Crise du couple, la retraite, le nid vide. Vous découvrez lautre sous un angle inconnu.

Mais là je connais Gérard, je le sais.

Le soir, il est à la maison avant moi. Il regarde par la fenêtre, immobile.

Tu fais quoi ?

Je regarde.

Quoi ?

Juste, je regarde.

Étrange pour Gérard, laction lui tenait à cœur.

Ta journée ?

Normale. Cours, tout ça.

Les étudiants ?

Pareils.

Je prépare le dîner.

Gérard, raconte-moi Saint-Étienne.

Quoi ?

Lhôtel, le colloque, la ville. Une semaine, tu as bien vu des choses.

Il attend.

Hôtel banal, le colloque en amphi, visite dun nouvel immeuble. Rien de plus.

Des collègues présents ?

Oui.

Qui ?

Il hésite, regarde ailleurs.

Deux de lIUT, dautres dailleurs.

Et Jean-Marc Leduc ?

Ils travaillent ensemble, étaient à la pêche lété dernier…

Leduc ? Non, il nétait pas là.

Il vient toujours dhabitude.

Pas cette fois.

Jacquiesce, peut-être un oubli.

La nuit, jenvoie un texto à la femme de Leduc, Hélène : “Bonsoir, Jean-Marc est rentré de Saint-Étienne ?”

Elle répond vite : “Il na pas été invité, il est resté à la maison. Pourquoi ?”

Je réponds, erreur, excuse.

Il ne sait pas si Leduc y était. Son collègue, son ami. Ou bien il ment. Mais pourquoi ?

Peut-être il nest même pas allé à Saint-Étienne. Semaine nulle part ailleurs.

Stop. Je déraille.

Le lendemain, mercredi, je propose daller acheter des rideaux à « Tissus du Parc », grand magasin de tissus sur la rue Nationale. Gérard, dordinaire, sennuie dans les magasins. Après, on mange une tartelette en terrasse. Un rituel.

On va chez Tissus du Parc, ce soir ?

Pourquoi faire ?

Les rideaux sont vieux.

Très bien.

Je fais exprès de flâner, je lui demande son avis. Il répond à côté. Ensuite :

On prend une tartelette, comme dhabitude ?

Où ?

Mais, là, la boulangerie, au coin, notre terrasse préférée.

Il me regarde.

Aucune idée.

Je souris.

Tu ne te souviens pas. Viens.

On contourne, “Boulangerie Saint-Martin”, odeur de pâte chaude.

Tu vois ?

Il observe la devanture jaune.

Ah, je navais jamais remarqué.

On prend deux parts. Je lobserve. Normal, il mange, plaisante sur la météo.

Une fois, il fixe la pancarte jaune, longtemps. Comme pour imprimer quelque chose.

Gérard, tu te rappelles de moi ?

Il se tourne, surpris.

Comment ça ? Tu tappelles Florence, tu es ma femme.

Oui, mais tu me reconnais, vraiment ?

Qu’est-ce qui tarrive, Flo ?

Tu nes plus le même, depuis quelque temps.

Tout le monde change.

Tu mas dit la même phrase, exactement, que je pensais maintenant. Pourtant, tu dis toujours « les gens ne changent pas ».

Il se tait. Mange encore.

Peut-être que moi aussi, je change, finit-il.

On rentre. Mon regard se perd derrière la vitre du tram : la peur de ne plus savoir qui vit près de soi nest ni délire, ni paranoïa. Cest réel, cest humain. Mais, derrière que cache-t-on ?

Jeudi matin, après son départ, je rentre dans son bureau la fameuse “troisième pièce”, transformée en bureau, encombrée de dossiers. Jouvre un tiroir.

Le carnet est là.

Jouvre. Les premières pages sont vierges ; plus loin, une écriture menue, régulière. Pas celle de Gérard, more chaotique, inclassable.

Des listes. “Florence. Femme. 58 ans. Bibliothèque du lycée. Fille : Françoise, Paris. Café sans sucre. Rideaux à changer. Nicole, amie, maison de santé.” Puis : “Gâteau aux pommes, dit quil aime. Jardin des Prébendes le dimanche. Cocker : Pomme, blague interne.” “Marguerite, la mère. Pommes ou prunes. À vérifier.”

Souffle court.

Ce sont les notes de quelquun venu tenir une chronique dautrui. Répertorier les détails, pour ne pas trébucher.

Je repose le carnet, regagne la cuisine ; je bois deux verres deau.

Trouble mnésique ? Amnésie ? Dissociation ? Désespoir de recoller seul sa mémoire abîmée, écrire au quotidien ce quon ne retient plus. Peur de minquiéter.

Ça tiendrait, oui.

Sauf lécriture. Ce nest pas la sienne.

Les gens peuvent écrire autrement après un AVC, oui. Mais sinon ? Quoi ?

Il rentre à sept heures. Je dîne, on fait comme dhabitude. Je le regarde : une absence. Ce nest plus un oubli ordinaire, cest une disparition tranquille.

Gérard, raconte-moi notre rencontre. Ton souvenir, à toi.

Il quitte sa fourchette.

Pourquoi ?

Je veux juste savoir.

On sest rencontrés par des amis, chez Sophie. Tu portais une robe bleue.

Cest vrai. La robe bleue, lanniversaire de Sophie Arnaud, le 23 septembre 98.

Après, on sest revus, puis on est sortis ensemble.

Pause.

Et puis, cest tout.

Et la suite ?

On sest mariés. Françoise est née. On a acheté cet appart.

Gérard. Le jour où tu as fait ta demande, on est allés où ?

Florence

Dis-le-moi.

Longuement, il reste muet.

Je ne me souviens pas des détails. Cétait il y a longtemps.

Tu as toujours dit le contraire. Tu as raconté lhistoire à notre anniversaire de porcelaine.

Silence.

Gérard, où sommes-nous allés le jour de la demande ?

Il me fixe longtemps. Ses yeux ne sont ni irrités ni gênés ; quelque chose comme la lassitude y flotte. Ou alors, le calcul.

Florence, pourquoi ce besoin ?

Pour savoir si tu te rappelles.

Je suis fatigué. Cest vieux. On ne se souvient pas toujours de tout.

Ce nest pas un détail.

Pour moi, si.

Je me lève, débarrasse sans rien dire.

Nous avions traversé la Loire ce jour-là, pris un car jusquà la Creuse, petite escapade improvisée, perdus dans un bois. Il mavait portée pour éviter la boue, il avait demandé ma main au bord de leau, en août 99. Il adorait raconter cette scène.

Lhomme qui vit sous mon toit ne se souvient pas de la Creuse.

La nuit, jécris à Nicole :

“Jai trouvé le carnet. Ce nest pas son écriture. Jai évoqué la Creuse. Tu comprends ?”

Réponse à une heure du mat : “Florence, il te faut un médecin. Pour lui, et peut-être pour toi aussi. Appelle demain.”

Je range mon téléphone dans lombre. À côté, il respire paisiblement. Jécoute ça. Je pense à la disparition invisible des proches.

Vendredi matin, je choisis daffronter. Je parlerai de tout : le carnet, Viviane, Hélène. Mes doutes. Je veux la vérité, pas daccusation, juste la lumière.

Il est déjà dans la cuisine, tasse à la main.

Gérard ?

Oui ?

Il faut quon parle.

Il se tourne, me regarde longtemps.

Je sais, dit-il.

Je marrête.

Tu sais quoi ?

Que tu as compris quelque chose. Jai vu que tu étais allée dans mon bureau.

Je ne mexcuse pas. Jattends.

Assieds-toi.

On sinstalle. Il tient sa tasse avec les deux mains.

Cest compliqué à expliquer.

Essaie.

Ce que tu imagines nest pas totalement faux. Mais ce n’est pas tout à fait ça.

Comment ça ?

Je ne me souviens pas de tout. Pas comme tu crois. Certains souvenirs, les grands.

La Creuse, dis-je.

Il tique.

Quoi ?

Le jour de la demande. Tu ten souviens ?

Son visage tressaille.

Non.

Pomme ?

Pause.

Non.

Ta mère ? Marguerite ?

J’ai limage. La voix. Mais les détails, non.

Je le regarde.

Quand ça a commencé ?

Je ne sais pas. Peu à peu.

Tu nas rien dit.

Je ne savais pas comment.

Tu notes, par peur de te trahir.

Oui.

Et ta façon décrire ? Elle a changé.

Longue pause. Il pose la tasse.

Je sais.

Explique-moi.

Il baisse la tête.

Jattends longtemps.

Gérard, regarde-moi.

Ses yeux gris. Normaux. Enfin, presque.

Tu es Gérard ? Mon Gérard ?

Et là, pour la première fois, un trouble, une peine presque, traverse ses yeux.

Florence, dit-il. Je ne sais pas comment répondre.

Je regarde ses mains, la ride à sa bouche, les tempes grisonnantes.

Cest sincère ?

Aussi sincère que possible.

La pluie cogne doucement au rebord de la fenêtre. Tout à fait la pluie de Tours, monotone. Je lécoute.

Quest-ce que je fais de tout ça ? soufflé-je, sans madresser à lui.

Je ne sais pas.

Je me sers un café. Dos tourné à la pièce.

Il approche, mais ne me touche pas.

Florence.

Oui.

Je me souviens de ta voix. Du début à maintenant. Tes intonations. Ça, je men souviens.

Je ne me tourne pas.

Ce nest pas assez.

Je sais.

La pluie tombe encore. Une voiture klaxonne, puis plus rien.

Jai besoin de temps, dis-je.

Prends.

Je ne sais pas de quoi demain sera fait.

Je comprends.

Je me retourne, le regarde. Il a ce regard : envie de dire autre chose, des mots accrochés aux lèvres.

Dis-moi une chose.

Laquelle ?

Tu veux rester ici ?

Il tarde à répondre. Bruit de la pluie.

Oui, dit-il. Je veux rester.

Je le regarde. Cet homme qui sait mon nom, note tout, ne se souvient pas de la Creuse, écrit autrement mais tient la tasse exactement comme Gérard la toujours fait.

Alors, va acheter du pain. Gris. Chez « Le Marronnier », au coin dAllain.

Il acquiesce. Enfile sa veste. Va vers la porte. Sarrête.

Florence.

Quoi ?

La Creuse tu me raconteras ?

Je le regarde longtemps.

On verra, dis-je.

La porte claque. Jentends ses pas dans lescalier. Quatre étages, seize marches, comme toujours.

Seize.

Dans la cour, je le vois marcher sous la pluie, col relevé. Un homme comme un autre, dans un matin de bruine, dans la lumière fade dune rue de Tours.

Au coin, il tourne à droite. Vers la boulangerie.

La tasse me brûle les doigts, et je ne sais que penser, ni quoi ressentir. Le silence qui sinstalle nest pas la paix, ni le vide : simplement, la place des questions dont il nest plus possible de feindre quon na pas besoin des réponses.

Le portable vibre : Nicole.

Alors ?

Je ne sais pas.

Tu as parlé ?

Oui.

Et ?

Je regarde la fenêtre, où plus personne ne passe.

Nicole, tu pourrais vivre avec quelquun qui ne sait plus qui il est ?

Pause.

Cest ce quil ta dit ?

À peu près.

Florence, tu dois voir un médecin. Ce nest pas de la cuisine, tout ça.

Je sais.

Tu fais quoi, maintenant ?

Je pose la tasse.

Je ne sais pas. Il est parti chercher du pain.

Quel pain ?

Gris, du Marronnier.

Silence.

Florence, tu me fais peur.

Ne ten fais pas, Nicole. Je rappellerai plus tard.

Je prends la tasse, avale mon café, tiède mais toujours bon.

Seize marches. Jai toujours compté.

Vingt minutes passent. Une porte claque. Les pas dans lescalier. Seize marches.

Je ne bouge pas.

La clé tourne. Porte qui souvre.

Tiens, dit-il depuis lentrée. Gris. Le dernier !

Je me retourne. Il est là, pain à la main, trempé jusquaux os.

Pose-le sur la table.

Il obéit.

Notre regard se croise.

Tu veux du thé ? propose-je.

Oui.

Je mets leau à chauffer. Il retire sa veste, sassied. Je reste dos à lui, lécoute se taire. Sa présence nest ni pesante ni rassurante. Elle est autre.

Florence, souffle-t-il, raconte-moi la Creuse.

La bouilloire frémit, enfle.

Je réfléchis debout, dos tourné.

Pas maintenant. Peut-être plus tard.

Daccord.

Leau bout.

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