Quand la douleur prend la parole

Quand la douleur parle

– Ma chérie, Jeanne, je comprends tout, mais nous n’avons plus le choix. Nous devons le faire. Nous sommes obligées de vendre la maison. Après la vente et le partage, il ne nous restera assez d’argent que pour un appartement dans un autre quartier. Moi aussi, jaimerais rester ici, mais ce nest plus possible. Claire tenait sa fille par les mains, essuyant parfois les larmes, tantôt sur ses joues, tantôt sur celles de la jeune fille.

Le changement leur était extrêmement difficile.

Claire avait vécu près de dix-sept ans avec son mari, Philippe. Il y avait eu des hauts et des bas, bien sûr, mais ils saimaient, et toute dispute ne durait jamais longtemps, se terminant par des réconciliations rapides. Claire, élevée par sa grand-mère Madeleine, avait intégré dès lenfance cette vérité que sa grand-mère cherchait à lui transmettre concernant la vie de famille : « À la maison, il doit faire bon vivre ! Pour que ton mari naille pas ailleurs chercher compréhension, tendresse, chaleur. Il faut que chez toi tout le monde se sente bien mari, enfants, invités, animaux, tout le monde sans exception ! »

Claire opinait, comprenant à peine, mais sentant que sa grand-mère voulait lui partager lessence de sa propre existence. Son foyer était vraiment ainsi, jusquau jour où son mari fut emporté lors dune tentative de sauver le fils et la belle-fille de Madeleine, alors quils se noyaient dans la Marne lors dun pique-nique familial près de leur maison de campagne. La rivière paraissait inoffensive, mais seuls les locaux savaient combien ses courants pouvaient être traîtres. Madeleine sétait toujours reproché de ne pas sêtre renseignée davantage, persuadée que les siens seraient vivants selle avait su à temps. Claire lui répétait inlassablement que ce nétait pas sa faute, mais sa grand-mère nen démordait pas.

En prenant la responsabilité de sa petite-fille, Madeleine mit ses propres peines de côté, comprenant que la fillette avait besoin de vivre vraiment vivre, avec joie et bonheur, et non dans le deuil perpétuel. Ce nétait quen visitant le cimetière que Madeleine sautorisait à laisser couler ses larmes, déversant alors toutes les douleurs accumulées entre ces visites. Puis, elle racontait longuement à ses chers disparus comment la vie suivait son cours pour Claire et elle, promettant de tout faire pour le bonheur de lenfant.

Elle était parvenue à offrir à sa petite-fille une maison pleine de chaleur, une solide éducation, elle lui avait même tenu le bras jusquà lautel et connut la joie de choyer son arrière petite-fille avant que la maladie ne lemporte elle aussi là où ses proches lattendaient. Claire se retrouva alors complètement seule, sans aucune autre famille proche.

Par la suite, Claire réalisa que Madeleine navait qu’en partie raison sur la vision du foyer : oui, il faut quil y règne une atmosphère agréable. Mais il existe des exceptions

Les raisons de se disputer entre Claire et Philippe furent rares, et toujours liées en réalité à la même personne : la belle-mère.

Élise Dubois appartenait à cette catégorie de femmes quon appelle « Maman » avec un grand M. Elle vivait selon un unique principe : « Mon avis est le seul valable, cest indiscutable ».

Philippe avait été difficile à venir sixième grossesse dÉlise et le seul enfant quelle ait pu mener à terme. Elle avait concentré toute la tendresse dont elle était capable sur son fils unique.

Philippe aimait sa mère et, peut-être en partie pour cela, ne savait jamais comment lui tenir tête, comme son père avant lui. Ils avaient adopté la stratégie découter Élise en silence, dacquiescer, puis de nen faire quà leur tête.

Quand il rencontra Claire, Philippe repoussa jusquau dernier moment la présentation à sa famille, sachant que ce ne serait pas de tout repos. Il avait rencontré Madeleine, la grand-mère de Claire, dès les premiers jours. Ce nest que lorsque Claire lui fit une scène de jalousie et de reproches quil céda :

– Tu me caches ou quoi ? Je ne vaux pas la peine que tu me présentes à tes parents ? Philippe, on parle de mariage, tu dis à ma grand-mère que je suis « toute ta vie », tu fais des plans, et moi, ta famille ne ma jamais vue !

Philippe soupira et dit, en embrassant sa fiancée :

– Jai peur que tu renonces à moi après.

– Mais non ! Je me marie avec toi, pas avec eux !

Quelle naïveté de ma part à lépoque !

Quand Élise lorgna Claire des pieds à la tête lors du premier dîner, elle se contenta dhocher et demanda :

– Tes parents faisaient quoi ?

– Ma mère était professeure de médecine, mon père médecin. Mais ils sont décédés alors que javais cinq ans. Cest ma grand-mère qui ma élevée.

– Très bien.

Ce fut lunique phrase quÉlise lui adressa de la soirée. Après quelques années de vie commune, Claire se résolut à adopter la même stratégie que son mari et son beau-père : voir la belle-mère le strict minimum. Philippe acquiesça dun air épuisé et la serra dans ses bras.

– Je suis désolé.

Les choses empirèrent après le décès du père de Philippe. Ce dernier, emporté par un cancer fulgurant, laissa Élise seule, et elle fit comprendre clairement à Philippe quil était de sa responsabilité de soccuper delle. Dès lors, Philippe passait la plus grande partie de ses soirées chez sa mère, ne rentrant que tard, épuisé.

Cela aurait pu continuer ainsi si la petite Jeanne, leur fille de trois ans, navait pas commencé à refuser de voir son père, manifestant son ressentiment.

– Elle est triste, tu sais, Philippe. Elle te voit peu, à peine le week-end dit Claire, comprenant la difficulté de son mari, mais inquiète pour la relation père-fille.

Claire commença à ressentir la colère. Après tant de mois, alors quÉlise, qui était en pleine santé et menait une vie bien remplie, continuait à exiger la présence de son fils chaque soir sous prétexte de « solitude », Claire finit par refuser que sa fille soit privée de son père. Ses propres soirées, elle aurait bien tenu bon, mais pas pour Jeanne.

– Philippe, il faut quon trouve une solution. Jeanne a besoin de toi. Moi aussi

Ce fut une dispute monumentale, mais Philippe obtint le droit daller voir sa mère uniquement deux fois par semaine. Après un temps, Élise sy fit, ou fit semblant.

Un jour, alors que Jeanne, toute petite encore, devait dessiner sa famille à lécole sous forme de personnages de contes, elle sinstalla avec sérieux devant sa feuille après le dîner. Lorsque Claire, finissant la vaisselle, jeta un œil à lalbum, elle appela Philippe en riant :

– Viens vite, cest trop drôle !

Philippe éclata de rire en voyant la représentation : lui en chevalier, Claire en Belle au Bois Dormant, le grand-père en lutin, larrière-grand-mère en pommier doré. Mais la grand-mère… un énorme dragon tricéphale ! Jeanne avait conscience, dinstinct, que la grand-mère Élise naimait pas sa maman et cherchait toujours à la piquer. Même sans querelles visibles, Claire finissait souvent bouleversée après les visites.

Jeanne naimait pas grand-mère Élise et aurait voulu la mettre à la porte à chacune de ses rares visites. Un jour, elle tenta dempêcher lentrée de la vieille dame, mais Philippe la retint dans ses bras, ce qui déclencha chez Élise une tirade sur la mauvaise éducation de lenfant qui lui valut dêtre persona non grata dans la maison familiale.

Plus tard, la mort de Philippe survint brutalement. À son bureau, un infarctus massif lemporta à 44 ans. Quand on appela Claire alors quelle se trouvait dans la bijouterie où elle travaillait, elle sévanouit, se blessant sur la vitrine dans sa chute. Ses collègues la soignèrent, labreuvant de tisanes pour la calmer.

Claire passa les semaines suivantes dans le brouillard, prise en charge par les amis de Philippe, incapable de penser à quoi que ce soit. Une ou deux semaines après les funérailles, elle fit un rêve frappant.

– Mamie ! Mon Dieu, tu mas tant manqué ! Elle voulut enlacer Madeleine mais celle-ci la repoussa sévèrement.

– Je rêve ou quoi ? Où est Jeanne ?

– Dans sa chambre, elle dort

– Viens voir !

Dans le rêve, elles trouvèrent Jeanne, cachée sous sa couette, pleurant à chaudes larmes. « Claire, réveille-toi ! »

À ce moment-là, Claire se réveilla, entendant vraiment la plainte de Jeanne. Elle courut dans la chambre, se blottit contre sa fille, la rassurant. « Merci mamie, songea-t-elle. Je ferai tout pour elle. »

Le matin, Claire se leva doucement, fit des crêpes parfumées à la vanille, et le doux parfum réveilla Jeanne, qui vint dans la cuisine, enroulée dans une couverture.

– Maman ?

– Bonjour, mon trésor. Va te préparer, on petit-déjeune et ensuite je temmène à lécole.

– Cest lheure ?

– Oui, il est temps. Papa aurait voulu quon soit heureuses, pas quon pleure tout le temps. Il voulait voir ton bonheur, ta joie. Il taimait tant Il maimait aussi. Tu sais, tant quil a voulu notre bonheur, on lui doit dêtre heureuses, nous deux.

Petit à petit, elles commencèrent à reconstruire leur vie. Claire retourna au travail, Jeanne persévéra à lécole et prit lhabitude daider sa mère en rentrant chaque soir. Quand Jeanne obtint sa carte didentité, elles fêtèrent cela simplement avec un fraisier.

– Regarde papa, je suis grande ! Tu maurais sûrement taquinée, dit Jeanne en brandissant sa carte sous le portrait de son père dans le salon.

Une semaine plus tard, Élise vint frapper à leur porte.

– Bonsoir, Claire. Nous devons discuter.

Depuis les funérailles, elles ne sétaient plus vues. Ce jour-là, Élise avait murmuré à Claire : « Cest à cause de toi ! Cest ta faute sil est mort ! » Avant que Denis, un ami proche, ne sinterpose, évacuant Claire de léglise. Il lui rappela que la mort de Philippe était un coup du sort, rien de plus.

Maintenant, Élise était là, usée, abattue, assise face à Claire dans la cuisine.

– Vous voulez du thé ?

– Non ! Je suis venue pour décider, avec toi, du sort de la maison.

– Comment ça ?

La maison, Claire et Philippe l’avaient bâtie eux-mêmes, pierre par pierre, des années durant. Claire, enceinte de Jeanne, surveillait les travaux, les artisans la choyant. Linauguration dans leur foyer fut un moment gravé à jamais.

À présent, Élise exigeait sa part, la obligeant à vendre.

– Non, je naccepterai pas ! dit Élise en posant ses mains tremblantes sur la table. Cette maison doit être vendue. Jexige ma part dhéritage.

– Quel héritage ?

– Ma part, selon la loi. Et tu devras me donner jusquau dernier centime.

Jeanne entra sans bruit et lança :

– Pars dici ! Tu nas rien à faire chez nous !

– Comment oses-tu me parler ainsi ?

– Je te lordonne, ne reviens plus.

– Quelle impolitesse ! Dire que tu es mon sang

– Je tiens de papa ! répliqua Jeanne, la voix tremblante.

– Non, tu es comme ta mère, plutôt

– Ne la touchez plus jamais ! Vous croyez que je suis une enfant, mais je comprends tout. Allez-vous-en. On trouvera comment ne plus jamais croiser votre chemin.

Claire prit sa fille par les épaules, la fit sortir, puis revint, déterminée.

– Ça suffit. Jeanne a raison. Vous nêtes pas la bienvenue ici. Je vais consulter un notaire, et vous obtiendrez ce qui vous revient. Ensuite, nous couperons les ponts.

– N’y compte pas ! siffla Élise.

– Peu importe, je le ferai. Jai de la peine pour vous, vraiment Vous resterez seule.

– Ce nest pas tes affaires ! cria presque Élise, quittant la maison en claquant la porte.

Jeanne, restée à écouter, retrouva sa mère effondrée sur la table.

– Maman ?

– Ça va aller, ma puce répondit Claire en essuyant ses larmes.

– Elle est sérieuse ? Il faudra vraiment quon parte ?

– Je ne sais pas. On verra. Dis, pourquoi es-tu rentrée si tôt ?

– Le cours de maths a été annulé, la maman de Maxime ma raccompagnée. Je nai pas voulu te déranger.

– Daccord Tu as beaucoup de devoirs ?

La conversation dériva tranquillement vers la routine. Plus tard, Jeanne demanda :

– Dis, pourquoi les gens se détestent ? Pourquoi il y a autant de colère ?

Elles étaient assises côte à côte, feignant de regarder un film, trouvant surtout prétexte à parler, à se confier.

– Les raisons sont multiples Tu penses à ta grand-mère ?

– Oui. Pourquoi elle ne nous aime pas ?

– Moi, jai compris dès le début : pour elle, jai « volé » son fils.

– Cest vrai ?

– Non, absolument pas. Je voulais juste une famille. Je désirais donner, pas prendre. Tavoir, puis peut-être dautres enfants cétait ma joie. Je croyais que les grands-parents attendaient les petits-enfants avec impatience.

– Elle ne ma pas vraiment voulue non plus alors ?

– Ce nest pas exact. Elle était contente à ta naissance. Regarde ! Claire sabsenta puis revint, posant sur les genoux de Jeanne un bonnet brodé et un plaid crocheté. Cest ta grand-mère qui les a faits.

Jeanne tournait entre ses mains la fine broderie.

– Il a fallu tellement de patience Vois les points, le crochet Il faut aimer et attendre un enfant pour faire cela !

Jeanne resta pensive.

– Alors pourquoi est-elle ainsi aujourdhui ?

– Je ne sais pas, Jeanne. Peut-être que cette douleur immense la consume, quelle est incapable de la dépasser. Les gens malheureux finissent par ne voir que le mal autour deux. Ne lui en veux pas, ma chérie. Elle souffre, et la douleur parle en elle. Nous, au moins, nous avons encore lautre Elle est seule.

Le lendemain, Claire appela Denis, qui trouva un bon notaire. Elle comprit alors que la vente était la seule solution les économies ayant fondu dans les travaux de la maison.

Claire expliqua la situation à Jeanne, et se mit à chercher des annonces de nouveaux appartements.

Mais Jeanne avait son propre plan. Le matin, au lieu de se rendre en cours, elle prit le bus et se rendit seule chez sa grand-mère.

– Que fais-tu là ? questionna Élise, surprise.

Jeanne lui tendit simplement le bonnet et le plaid.

– Cest joli, tu sais. Je sais que tu les as faits rien que pour moi.

– Entre donc la voix dÉlise se brisa à peine.

Le soir, Jeanne rejoignit sa mère, qui était absorbée, le nez plongé dans les annonces.

– Maman !

– Hmm ?

– Il ne faut pas quon parte.

– Hein ? comment ça ?

– Je viens de te dire quon pourra rester. Jai parlé à mamie.

Claire se retourna vers sa fille, interloquée.

– Quest-ce que tu as fait ?

– Je lui ai dit que si elle veut sa part, elle me perd, et je couperai le lien. Soit elle renonce à la maison et je continuerai de la voir, soit plus rien.

– Et ? qua-t-elle répondu ?

– Voilà Jeanne posa un paquet devant sa mère.

Claire louvrit et sémerveilla dune robe dété en dentelle fine, dune blancheur immaculée.

– Mon Dieu, cest ravissant !

– Oui, je la porterai à la remise des diplômes. Elle sera parfaite dici là.

Claire scruta la dentelle, admirant le travail, la précision des points.

– Tu imagines le temps quil a fallu ?

– Oui maman Je crois quelle a très mal, et quelle est très seule. Et elle ma dit en pleurant combien papa lui manquait.

– En pleurant ? Élise ?

– Oui

Claire resta sans voix. Un long silence sinstalla, bientôt brisé par la sonnerie du téléphone. Elle le récupéra au salon.

– Allô, Élise.

– Bonsoir. Jeanne ta raconté notre discussion ?

– Elle vient de le faire, oui.

– Tu sais donc que je ne demanderai rien pour la maison ?

– Oui. Merci. Pour la robe aussi, elle est super.

– Nexagère pas ! Demain, à 13 heures, au cabinet du notaire, je tenverrai ladresse. Je signerai la renonciation. Et, Claire

– Oui ?

– Jeanne est une jeune fille vraiment bien élevée.

Claire resta un instant à écouter la tonalité. Puis elle revint embrasser sa fille avec force.

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