La scène dentrée se déroule dans un salon baigné de lumière dorée, où, en rêvant, on croit apercevoir ce que lhomme ramène aujourdhui : un spectacle si saugrenu que sa femme, Églantine, éclate de rire avec tant de force que trois chatons, effrayés par ce vacarme, se faufilent aussitôt derrière ses jambes. La grande chatte grise, dès quelle aperçoit sa progéniture, bondit hors des bras de Louis et les recouvre de tendres léchouilles, créant un ballet de petites silhouettes huileuses et tremblantes.
Le rêve glisse ensuite vers la zone industrielle de Saint-Maur-des-Fossés, où Louis conduit chaque matin son vieux fourgon Peugeot pour toutes sortes de livraisons dans Paris et ses alentours. La base, à lorée de la ville, abrite une dizaine dautres véhicules : un parking, un coin casse-croûte, un portail digital marquant les allées et venues. Rien ne semble réel ; tout a la couleur floue des souvenirs.
Quand il démarre, le moteur tousse, gronde et vibre de façon familière, comme sil voulait sétirer hors du temps. Au moment du déjeuner, Louis coupe le contact, prêt à rejoindre ses collègues déjà attablés, mais un bruit étrange venu den-dessous le retient un sifflement bizarre, un souffle inconnu, alors que la voiture est éteinte. Il jette un œil, lève le capot et se fige : sur la grille du ventilateur, imbibé dhuile noire, un minuscule chaton noir miaule dans un langage perdu. Louis sent ses jambes se liquéfier il imagine le drame qui aurait pu se produire si le moteur sétait mis en marche. Dun geste délicat, il recueille le petit, referme le capot, et rentre, égaré, chez lui.
La scène domestique prend une teinte onirique : Églantine le sermonne, le traite de maladroit, de « sacré incapable », lui demandant sil inspecte jamais son véhicule avant de partir. Elle menace, entre deux éclats de voix, de le bannir si cela devait se reproduire. Louis proteste, bras écartés, tandis que le chaton ronronne dans les mains dÉglantine ; très vite, il est emporté dans la salle de bains, et de là fusent des murmures doux, des caresses et des baisers.
Louis soupire, se demande quand il a reçu pareille tendresse pour la dernière fois ; il ne se souvient pas et décide de retourner au travail.
Le jour suivant, averti par lexpérience, il vérifie sous la voiture : rien sous le capot. Mais en saccroupissant près du châssis, un petit chaton roux et blanc, sorti de nulle part, jaillit pour laccueillir, ravi. Louis recueille cet autre étrange visiteur, se demande doù il vient et retourne à la maison en songeant aux paroles sévères dÉglantine.
Cette fois, Églantine ne gronde pas. Au contraire, elle lui adresse un regard plein de respect et déclare que voilà, en vingt ans, son premier acte raisonnable. « Bravo ! » dit-elle, tout simplement. Les deux chatons filent dans la salle de bains, la maison prend un air de fête. Louis se sent porté par une confiance nouvelle ; le soir, ils dînent à quatre deux chatons sur les genoux de la maîtresse de maison, caquetant, griffant, gambadant, alors quÉglantine rit avec la fraîcheur juvénile qui avait ravi Louis autrefois. Pour ce rire-là, il lavait aimée.
À laube, Louis vérifie une fois encore sous la voiture, craignant ce que le rêve lui réserve. Il découvre un troisième chaton, gris avec des taches blanches, qui attend patiemment. Le soir venu, Églantine entraîne Louis chez une magicienne à Montmartre, une sorte denchanteresse mystérieuse ; après un examen cabalistique, elle annonce deux sorts damour, trois malédictions, et un mauvais œil. Un mois de purification et cinq cents euros, dit-elle, dun ton solennel.
Le lendemain, Louis hésite longtemps à approcher son véhicule. Il fume nerveusement puis saccroupit. Une chatte adulte, grise, aux mamelles pendantes, le regarde dun air digne la mère des trois chatons.
« Quai-je fait encore ? », demande-t-il, désespéré. Il ouvre la porte du fourgon, la chatte saute prestement dedans.
À la maison, en déposant la mère des chatons, Églantine éclate de rire si puissamment que les trois petits viennent se cacher derrière ses jambes ; la chatte jaillit, pour lécher et cajoler sa progéniture. Louis observe cette scène avec la stupeur dun rêveur qui découvre lunivers. « Mais quest-ce quelle fait ? », demande-t-il à Églantine, perplexe.
« Ah, naïf ! », répond Églantine en riant. « Tu nas pas compris ? Elle a placé ses petits, et elle-même par la même occasion. » Elle caresse la chatte, secoue la tête : « Toute une vie, je nai jamais vu méthode pareille. Cela exige un esprit parfaitement félin. »
Vers la fin de la semaine, Églantine annonce dun ton ferme à Louis quil part à la pêche ; la surprise lui décroche la mâchoire, ses yeux deviennent grands comme des soucoupes. « Va, va, » lance-t-elle, « je réunis mes amies. Ne tinterpose pas. Daccord ? » « Daccord », murmure Louis, ne sachant sil doit se réjouir ou se chagriner. Mais peu importe : son opinion, dans cette maison, ségare dans la brume.
Avant quil quitte la maison, Églantine sapproche et le baise : « Je savais, » dit-elle, « que tu es formidable. »
Louis sort sur le perron, regarde autour de lui : « Mon Dieu, que la vie est douce ici ! » chuchote-t-il. « Pourquoi ne lai-je pas remarqué plus tôt ? » Les oiseaux chantent dans les arbres, et aussi en lui, quelque chose commence à gazouiller.
Dans la cuisine, les amies arrivent, chacune avec une bouteille de champagne et quelque chose à grignoter. Au centre de table, la grande chatte grise sinstalle majestueusement. On débouche le champagne, on lève les flûtes : « À la maîtresse sage, qui a su placer ses enfants et sa vie ! »
Peu après, plus personne ne se souvient du motif du prochain toast. La chatte sétire sur la nappe, plisse les yeux, satisfaite. Elle sait bien quici, on laime, ici, cest son foyer.
Sur le canapé, ses trois chatons dorment paisiblement, blottis les uns contre les autres, inspirant et expirant dans une harmonie feutrée.
Et si ce rêve a une morale, cen est une simple : Santé aux femmes intelligentes et à leurs époux, si heureux davoir la chance de vivre à leurs côtés.
Cest ce que je vous souhaite, à chacun dentre vous.