Pour nos vacances à la campagne, nous avons emmené avec nous de la ville notre chat Simon. À la campagne, le frère de Simon, appelé Lémurien à cause de ses yeux globuleux, y vit déjà.

Je me souviens encore, il y a bien des années, de lété où nous avions emmené avec nous à la campagne notre chat parisien, Gustave. Dans ce vieux village du Berry, Gustave retrouvait son frère de portée, Anatole, qui vivait déjà là-bas depuis toujours. Avec ses grands yeux écarquillés, on lavait affublé du sobriquet « Béluga ». En ce temps-là, personne ny allait par quatre chemins au village.

Pour Gustave, les débuts ne furent pas de tout repos. Malgré sa silhouette toute menue, Béluga se conduisait en véritable chef de meute, chassant son frère des coins de victuailles et feulant à chaque occasion, comme certains personnages sur le plateau de « On nest pas couché ». Au village, tout prenait cette tournure directe et sans fard.

Un jour, Béluga commit la classique erreur du fanfaron il se crut invincible et sen prit franchement à Gustave. Gustave, tout en désinvolture, balaya dun geste de la patte, comme un marquis qui repousse un compliment : « Allons, laissez-moi donc, cher comte ». Mais, par mégarde, il asséna un crochet du droit et Béluga termina sa course, piteusement extrait plus tard de la vieille corbeille à papiers.

Et cest ainsi, un peu par inadvertance comme souvent dans sa vie, que Gustave se retrouva à la tête de la pyramide alimentaire. À la campagne, les chats navaient quune fonction pragmatique : il néchappa aux corvées de chasse aux mulots que grâce à la neige hivernale.

Lalimentation, en revanche, évoquait plutôt lart de limprovisation : irrégulière, jamais à la même heure, toujours surprenante. Gustave, élevé à Paris, où son dîner était servi sur largenterie à heure fixe, et où le majordome lappelait à table, eut bien du mal à sen accommoder. Sous leffet de la nervosité, ses instincts sauvages le regagnèrent rapidement ; je le trouvais souvent, au milieu de la nuit, le museau plongé dans la marmite restée sur la cuisinière à bois.

Béluga, posté en vigie près du tabouret, feulait désespérément pour prévenir son frère de mon arrivée. Gustave, peu impressionné, se tournait vers moi en miaulant à Béluga : « Celui-ci, naie crainte, il est des nôtres. Si tu savais comme il parvient à chaparder dans le réfrigérateur après minuit… »

Un jour vint où nous jugeâmes Gustave suffisamment accoutumé. Nous le sortîmes dans la cour, et il prit place dans la neige. Lorsquil se retourna vers nous, le museau tout couvert de blanc, ses yeux brillaient dune mélancolie dautrefois, tel Jean Gabin dans la scène célèbre du « Quai des brumes ». Dès lors, nous ne lavons plus jamais autorisé à mettre le nez dehors.

Plus tard, une soirée dhiver, les amis locaux de mon fils Éloi vinrent lui rendre visite. Réunis dans le petit salon, je lisais aux enfants « La Nuit de mai » dAlfred de Musset. Justement, à lendroit où lon évoquait la marâtre métamorphosée en chatte noire dont les griffes raclent le parquet, la porte grinça sinistrement. Surgissant dans la pièce, voltigeant tel un écuyer noir, ce fut Béluga.

Le malheur, cest que Gustave avait tout de même transmis à son frère son art unique : ouvrir nimporte quelle porte dun coup de patte. Le salon était minuscule, mais tout le monde séparpilla aussitôt. Nous avons retrouvé un garçon suspendu à la fenêtre, retenu de justesse par sa grand-mère, excellente cuisinière et solide sur ses jambes.

Cest sans doute le moment dajouter ceci : Béluga était intégralement, désespérément, dun noir dencre. Convenez-en : il nest pas fréquent quun classique fasse autant deffet sur la jeunesse française daujourdhui…

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