La pomme
Tu es exactement comme ta mère !
Comment ça, mamie ? Amélie se redressa sans même sen rendre compte, puis se ravisa aussitôt. Qui essayait-elle daffronter ?
Toujours à penser par toi-même ! Ta mère na jamais écouté personne ! Et toi, cest la même chose !
Quest-ce que je devrais entendre alors ?
Moi ! Cest moi que tu dois écouter ! Et respecter ! Jai plus dexpérience que toi, la vie je la connais mieux que quiconque, tu comprends ?
Amélie fixait, éberluée, la vieille femme à peine décoiffée, les joues rougies par la colère, qui agita son index devant son nez.
Drôle dexigence ! Pourquoi fallait-il absolument lécouter, elle ? Un personnage qui simpose comme une tache à laquelle on ne peut échapper
Amélie effleura nerveusement du bout des doigts un crayon imaginaire. Si seulement elle pouvait retoucher cette journée comme un dessin Enlever un peu dombre ici, éclaircir là Elle détestait la grisaille. Les disputes, les cris, tout ce qui monte le ton Sa mère ne lui parlait jamais ainsi. Elle répétait que les gens équilibrés savaient écouter et entendre.
On tend bien ses oreilles, Amé, et on écoute ! Comme des petits lapins ! Tu sais pourquoi ils écoutent si bien ? Parce que le renard avance sans bruit. Et sils nécoutent pas, le renard zou ! les attrape.
Je veux pas ! petite, Amélie se figeait, le regard implorant.
Eh bien, voilà pourquoi les lapins sont malins. Ils écoutent fort, ils courent vite, aucun renard ne peut les rattraper !
Cétait il y a longtemps. Amélie était presque adulte, mais elle noubliait aucune de ces histoires, ni aucune de ces leçons.
Cest étrange Petite, elle était convaincue que sa mère exagérait. Et maintenant, cela lui semblait si juste !
Prenons cette grand-mère, par exemple. Amélie ne la connut quun an plus tôt. Avant, elle vivait avec sa mère dans une petite ville sur la Méditerranée, fréquentait lécole, se chamaillait avec Clara et Julie avant de courir acheter une glace sur la toute petite promenade du quai. Puis il y eut le collège, Paul, les premiers baisers au bord de leau au soleil couchant.
Et sa mère
Machinalement, Amélie serra la grosse perle de verre turquoise à son poignet, un bracelet fabriqué par sa maman.
Alors quoi si elle nest pas vraie ? Regarde comme elle est jolie ! Tu comprends, parfois, le vrai, lauthentique, cest dur, amer, ça ne réconforte pas. Mais la copie, parfois, cest pas si mal.
Quest-ce que tu veux dire, maman ?
Je veux dire Il y a deux semaines, tu tes disputée avec Clara pour quoi ?
Elle a dit quon était pauvres, que toi tu mas pas acheté les vraies baskets, que cest un cordonnier qui les a faites. Elle a dit quelle sait comment elles doivent être.
Elle avait raison, Clara. Tes baskets, cest loncle René qui les a cousues. Mais qui a dit que cétaient des vrais Nike, hein ?
Personne.
Mais elles sont belles, de qualité, et faites avec amour. Tu le sais, il travaille bien, tonton René. Tu les aimes, tes baskets ?
Oui !
Alors où est le problème ? Les gens ont inventé les marques et les étiquettes pour se croire meilleurs que les autres. Celui qui se réjouit de ce quil a, cest celui-là le plus heureux. Comprends-le, mon poussin.
Amélie y réfléchit longtemps. Elle avait même lavé le sol dans sa chambre, et celle de sa mère. Puis elle était allée à la cuisine, où sa mère préparait de la confiture dabricots, et avait demandé :
Alors maman, Clara, cest pas vraiment mon amie ? Elle me flatte, et puis dun coup me blesse Pourtant, je sais bien quelle aimait mes baskets. Elle na pas osé le dire, cest tout.
Comment tu le sais ?
Julie ma dit que Clara a fait une scène à sa mère pour en avoir des encore mieux que les miennes.
Oh Amélie ! Irène posa sa cuillère en bois et enlaça sa fille. Ne sois pas si dure. Clara est petite, comme toi
Je ne suis pas petite !
Amélie leva la tête, des flammes dans le regard, mais Irène savait, elle en voulait à elle-même, pour avoir mal pensé de son amie.
Pour moi tu le restes susurra doucement Irène. Pour ta maman, et pour la sienne aussi, vous êtes toujours des enfants. Et toi, tu trouves ça grave ? Ma mère nest plus là depuis longtemps, et je donnerais tout pour quelle me serre, juste une fois
Irène fronça un peu les sourcils et déposa un baiser sur le crâne de sa fille.
Bon, à ton tour de réfléchir avant dagir. Souviens-toi comment Clara ta ramenée après ta chute de la balançoire ? Elle avait peur pour toi, plus que pour elle ! Elle aussi sest écorchée les genoux, en sautant derrière toi. Elle pleurait tellement que le médecin à lhôpital a proposé de lui faire une piqûre, pour la calmer. Tu te souviens ?
Oui
Et ses feutres tout neufs, quelle ta offerts parce que tu étais malade ? Elle voulait que tu lui dessines le plus beau dessin pour laccrocher au mur et attendre que tu guérisses. Tu ten souviens ?
Oui
Et alors, tu vois bien que les baskets
Quon grandisse et on en rira ! Pour linstant, gardez ce que vous avez.
Elle est déjà venue sexcuser.
Et toi ?
Jai dit que je ne voulais plus la voir ! Et que nous ne sommes pas pauvres.
Tu étais en colère ?
Très !
Et maintenant ?
Je suis encore fâchée mais moins.
Alors attends, jusquà ce que la colère soit partie, puis tu feras la paix. Sinon, tu resteras rancunière.
Dieu ! Quest-ce que sa mère lui manquait Elle saurait, elle, quoi dire. Surtout maintenant Avec la grand-mère dans les parages
La grand-mère était apparue comme un orage dété.
Amélie ne savait rien. Ni que sa mère était malade, ni quelle avait renoué avec sa belle-mère, ni quelle lavait appelée à elle.
Eh bien, Irène ! Qui laurait cru, te revoir ! Haletante en arrivant, une femme rondelette, en sueur à cause de la chaleur, referma la grille et sy adossa. Il fait une chaleur intolérable ! Comment je vais tenir ?!
Bonjour, Madeleine !
Amélie jeta un regard à sa mère, intriguée par une inflexion nouvelle dans sa voix.
Cest Amélie, ça ? Madeleine examina la jeune fille, haussa les épaules. Aucune ressemblance ! Tu es sûre que cest la fille de François ?
Vous ne changez pas !
Il y avait du rire dans la voix dIrène, ce qui rassura un peu Amélie. Peut-être que tout nirait pas si mal. On verra, disait sa mère.
Amélie naima pas sa grand-mère. Bruyante, nerveuse, sans filtre. Elle remplit en un rien de temps la maison de remue-ménage et de tâches inutiles.
Quel bazar, comme toujours ! Irène, tu pourrais faire un peu de ménage, non ? Tu as une fille ! Une jeune femme, bon sang ! Quel homme voudrait épouser un pareil exemple ? Et il aurait bien raison de la mettre à la porte !
Amélie ne comprenait pas pourquoi sa mère gardait le silence. Elle souriait en coin, mais ne répondait rien, laissait la vieille femme bousculer leurs affaires et imposer ses règles.
Les chats de la maison, déconcertés par cette tornade, filèrent se cacher sous les meubles. Gringo, le chien offert à Amélie par loncle René, sortit docilement dans le jardin et sétala à lombre, grognant quand la voix de Madeleine retentissait trop fort.
Au moins, le chien sait ce quil fait ! Les animaux nont rien à faire dans la maison !
Les chats, entendant ces propos et voyant Madeleine saisir la serpillière, détalèrent dehors, au cas où.
Cest alors quAmélie montra pour la première fois son caractère. Elle attrapa Ponpon, son chat préféré, et passa devant Madeleine, déterminée, chat sous le bras.
Quest-ce que cela veut dire, Amélie ?
Le ton de Madeleine fit gronder Gringo dehors.
Je moccupe de lui ! Amélie répliqua dun ton égal, la regardant droit dans les yeux. Les chats restent ici, et Gringo aussi ! Ils étaient là avant vous. Vous parlez de lordre ? Respectez-le alors ! Ici, cest chez nous. Vous êtes invitée ; chez vous, vous ferez ce que vous voulez.
Amélie ! Irène couvrit sa bouche, choquée. Jamais elle navait entendu sa fille répondre ainsi à un adulte.
À son étonnement, Madeleine ne sen formalisa pas. Elle plissa les yeux, fit un sourire en coin à ses pensées, et lança :
Eh ben, tu es bien de la famille ! La pomme ne tombe jamais loin du pommier Irène ! Tu aurais pu élever ma petite-fille différemment !
Depuis, elle ne toucha plus aux chats. Les évitait simplement du pied, mais ne les chassait plus.
De toute façon, il y avait dautres soucis. Les évènements sétaient précipités, à tel point quAmélie, désemparée, regardait lhorloge sur la commode du salon et aurait tant voulu arrêter le temps.
Pourquoi faut-il que tout aille si vite ? Maman est encore jeune ! Elle a besoin delle Ce nest pas juste
Mais le temps nen fit quà sa tête. Il comptait les minutes, sans jamais ralentir.
Les docteurs, les médicaments, lhôpital
Irène séteignit tôt un beau matin de printemps.
La veille, Amélie, pour la première fois de la saison, avait ouvert en grand les fenêtres pour laisser entrer le vent du large. Elle avait murmuré :
Maman, bientôt ton cerisier va fleurir ! Très bientôt !
Je vais tâcher de tenir, Amé Jaimerais tant le voir en fleurs
En apprenant la nouvelle, Amélie cassa la branche qui frôlait la fenêtre de la chambre de sa mère, folle de tristesse. À quoi sert-elle désormais ? Plus personne pour la regarder
Madeleine nessaya pas de la consoler de mots inutiles. Elle la serra fort dans ses bras puissants, sortit de sa poche un grand mouchoir et ordonna :
Pleure ! Crie ! Sors tout ce que tu as sur le cœur ! Il faut que ça sorte ! Tu naurais rien pu changer À chacun son heure
Comment savait-elle trouver ces mots ? Madeleine nétait pas démonstrative, pourtant elle devina ce qui rongeait Amélie. Elle se sentait coupable Si maman travaillait autant, se fatiguait, cétait pour elle. Elle navait même pas eu le temps de lui dire quelle remontait ses notes elle ne voulait pas inquiéter Irène
La lettre quIrène avait laissée à sa fille, Madeleine lapporta lors du quarantième jour.
Tiens. Maintenant, tu peux la lire. Cest ta mère qui técrit.
Pourquoi lenveloppe est ouverte ? Amélie fit tourner entre ses doigts la simple enveloppe blanche.
« Pour Amélie ». Cest tout ce que le grand écriture de sa mère indiquait au dos.
Pour qui tu me prends ? Je ne suis peut-être pas commode, mais lire les lettres des autres, jamais ! Allez, file ! Jai trop de ménage Si tu veux aider, ce sera tant mieux.
Froissée Amélie lavait tout de suite compris. Madeleine tourna les talons, tête basse, serra la porte derrière elle. Amélie savança, posa son front sur le chambranle où sa mère notait sa taille au crayon.
Dis donc, comme tu as grandi, Amélie !
Sa voix résonna si clairement quAmélie se redressa soudain. Grande Comme si cétait vrai ! Si elle létait vraiment, elle aurait su mieux faire Sa mère naurait jamais aimé sa façon dagir.
Amélie sisola, sassit en tailleur au sol, lenveloppe sur les genoux. Elle nosait pas louvrir. Si seulement elle pouvait parler à sa mère, une dernière fois
Lenveloppe était bien gonflée, pleine de feuillets serrés arrachés à un cahier de maths. Amélie serra Ponpon blotti près delle, puis tira les pages.
« Amé ! Arrête de pleurer tout de suite ! Tu es forte, non ? La vie est si belle ! Il y a tant de choses à découvrir ! Profite, ma chérie ! Ne gâche pas de précieuses minutes à regretter Tu vas dire quon na pas eu assez de temps, toi et moi. Je te réponds : on en a eu tant ! Tu nas pas idée. Mais tu ne peux pas le savoir Laisse-moi te raconter. Il faut que tu réalises que cest ton histoire.
Par où commencer Sans doute par ta rencontre avec ton papa. Tu sais, il était exceptionnel. Quand je lai rencontré, jai tout de suite été amoureuse. Mes copines me disaient : Franchement, avec ses cheveux roux, ce nest pas possible !. Elles ne voyaient pas comme il était beau Lumineux, toujours chaleureux. Tu lui ressembles surtout par tes taches de rousseur, tes yeux, ton nez. Le reste, cest moi.
Il rêvait que tu aies les mêmes boucles que Madeleine, sa mère, ta grand-mère.
Amélie, cest une bonne femme ! Ne sois pas trop dure avec elle. Elle a toujours été expansive, bourrue, bruyante, mais tellement solide et généreuse.
Tu te demandes pourquoi tu ne las pas connue avant ? Cest de ma faute. Jétais jeune, je ne comprenais pas tout Pardonne-moi !
On sest disputées, elle et moi, quand tu étais petite. Avec ton père, tout allait bien, jusquau jour où il en a aimé une autre Cest la vie, Amé
Ce nest pas quil ne maimait plus, ou toi non plus. Mais il a rencontré celle qui est devenue sa nouvelle planète
Tu diras : et lancienne, alors ? Eh bien, disparue Jai longtemps pensé laimer plus quil ne maimait. Il est resté vivre avec moi pour toi, même quand lamour sest éteint. Mais il a toujours été franc Moi je comprends, maintenant. À lépoque, jai souffert plus que tout. Et Madeleine est venue
Elle était là pour raisonner son fils, pour sauver notre famille. Mais dès la première heure, elle a commencé par râler sur le ménage Je nai pas supporté. Et dans la dispute, jai fini par crier que tu nétais pas sa petite-fille
Seigneur, quelle bêtise ! Comme on commet vite des erreurs, et comme on sen veut ensuite.
Si javais seulement pensé à tous les efforts quelle avait faits quand jétais enceinte Elle avait tout laissé pour soccuper de nous, faire des petits plats, maider et remettre lappartement en ordre, quitte à ce que je ne retrouve plus rien ! Elle nest repartie que quand elle a su que tout irait bien.
Elle navait pas rejeté lautre femme, elle non plus Elle est même devenue une vraie grand-mère pour leurs enfants. Oui, Amélie, tu as un demi-frère et une demi-sœur. Si tu veux, Madeleine te les présentera. Jen ai parlé avec elle. Il ne faut pas rester toute seule. Plus on a de famille autour, mieux cest. Tu comprends ?
Réfléchis-y.
Et maintenant Amé, fais des études, je ten supplie ! Je veux pour toi un bel avenir, mais cest toi qui choisis, toujours ! Ne laisse personne décider pour toi. On en a souvent parlé Tu as du talent, cest un cadeau. Saisis ta chance, même si cest difficile. Jai laissé à Madeleine un peu dargent pour deux ans. Après, tu ten tireras. Tu trouveras bien à arrondir tes fins de mois. Tes sacs et tes tableaux peints à la main plaisaient aux touristes ici. À Paris ou à Lyon, tu les vendras encore plus vite. Ne renonce jamais à ton rêve ! Quil devienne vrai ! Et un jour, ta première exposition aura lieu dans une galerie du centre. Je serai fière de toi, même si je ne le vois pas dici
Je taime ! Jai confiance en toi, ma fille forte, intelligente !
Essuie tes larmes, jai dit !
Maman. »
Amélie reposa la lettre, la tête penchée, tentant de ravaler ses larmes. Maman avait dit de ne plus pleurer.
Ponpon dormait déjà, roulé en boule près delle, tandis quAmélie réfléchissait, perdue.
La réponse vint sous les traits de Madeleine, qui ouvrit la porte, alluma la lumière et annonça :
Allez, debout ! Assez ruminer dans la pénombre. Viens prendre un thé, on a à parler. Il faut agir, pas geindre !
Lidée de faire carrière dans lart ne plut pas à Madeleine. Elle sermonna Amélie, sefforçant de la convaincre quelle ferait meilleure figure avec un vrai métier, mais Amélie ne voulut rien entendre. Madeleine lâcha alors que sa petite-fille était entêtée comme un âne, exactement comme sa mère, incapable de reconnaître quen un mot on peut détruire la vie des siens pendant bien des années.
Tant de temps sans nouvelles ! Tu nimagines pas combien je vous ai cherchées ! Et ta mère, qui ta changé de prénom, de nom, comme si on disparaissait si facilement ! Comment a-t-elle réussi, bon sang ?
Cest loncle René qui a aidé.
Ah, lui alors ! Je vais moccuper de son cas ! Il ma privée despoir toutes ces années ! Il va entendre parler de moi !
Laisse-le ! Il a été formidable ! Il voulait que maman lépouse.
Et elle ?
Elle laimait pas. Elle disait quelle aimait mon père. Si javais su leur histoire, je laurais convaincue !
Quelle histoire ! Madeleine posa devant Amélie une assiette. Mange ! Réfléchis à ce que je tai dit. Cest quoi ce métier, artiste ? Comptable, voilà ! Au moins, cest sûr et payé !
Mamie, pas devant tout le monde !
Et alors ? On commence à compter largent des autres, et petit à petit on compte le sien !
Non ! Ce nest pas pour moi ! Je veux faire ce que jaime. Maman ta confié son argent pour moi ? Jai dix-huit ans dans un mois. Tu me le donneras, je partirai. Plus de souci pour toi ! Je veux men sortir seule !
La voix coupée par lindignation, Madeleine brandit son index menaçant, puis soudain renonça à protester. Elle observa Amélie, esquissa un sourire et plia trois doigts, formant la petite figure que tous les enfants connaissent.
Eh bien, jirai avec toi ! Je ten fais le serment ! Je tai promis à ta mère, alors tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça ! Chut, assez de discussion.
Madeleine soupira, approcha lassiette dAmélie et ordonna :
Mange, tu entends ? Cest froid maintenant !
Des années plus tard, dans une petite galerie privée du centre de Paris, on pouvait voir une fine équipe arpenter les salles dexposition.
Une femme à cheveux roux, un peu ronde et décoiffée, un grand garçon maigre, lunettes à la mode sur le nez, et Amélie, un petit garçon dans les bras.
Alors ? elle posera enfin la question, après sêtre promis cent fois dattendre que Madeleine prenne la parole.
Madeleine jaugera sa petite-fille, haussera un sourcil, lui attrapera le petit, essuiera son nez, linstallera contre son épaule, et seulement alors opinerait :
Cest joli ! Et les cadres sont beaux. Mais tu abuses sur la peinture, hein ! Amélie ! Un peu moins la prochaine fois ? Et range ton atelier ! Jy suis passée ce matin : tu parles dun bazar ! Pierre ! sadressa-t-elle au garçon à lunettes. Et toi, tu surveilles quoi ?
Il y a un problème, Madeleine ?
Regarde-moi ces cernes ! Elle ne dort plus ! Pierre, je temmène Simon aujourdhui ! Vous, vous reposez ce week-end, puis vous revenez en forme ! Compris ? Allez, viens, petit.
En passant devant Amélie, Madeleine sarrêtera, caressera la joue de sa petite-fille, et murmurera :
Ta maman serait fière de toi, tu sais. Moi aussi. Tu le sais, nest-ce pas ? Bravo, ma petite pommeAmélie acquiesça, le sourire embué, sans lâcher la main de son fils ni celle, chaude et râpeuse, de Madeleine. Lodeur entêtante de cire, de pastel, de turpentine flottait dans la lumière dorée, et la galerie bruissait doucement des conversations des visiteurs admirant ses toiles, mélangeant souvenirs denfance et éclats de présent.
Pierre se pencha vers Madeleine, chuchota, amusé :
Vous voyez, finalement, la pomme na vraiment pas roulé loin.
Madeleine plissa les yeux, leva le menton avec fierté :
Tant mieux. Ça veut dire que le pommier était bon.
Dehors, le soir tombait sur Paris. Amélie entraîna son petit monde vers la porte, Simon sur la hanche, Madeleine talonnant, et toute la famille, vraie ou reconstituée, senfonça sur le trottoir, riant et chamaillant sous le ciel rougi. Au passage, un coup dœil jeté à la vitrine : Amélie Delaunay Exposition Racines et Ailes.
Racines, elle en avait à foison. Et ce soir, pour la première fois peut-être, elle sentit battre en elle les ailes du bonheur.