Point de non-retour

Pas de Retour Possible

Héloïse posa sa tasse sur la table et observa son mari. Il était face au miroir de lentrée, en train dajuster le col de sa nouvelle chemise. Une chemise à carreaux très serrée, le genre quon voit sur des garçons de vingt-cinq ans, pas sur des hommes qui vont fêter leurs cinquante ans dans un mois.

François, tu vas au travail ou tu as quelque chose de prévu ?

Au travail, où veux-tu que jaille dautre ?

Je demandais juste… Tas jamais mis ça, avant.

Il se retourna. Son regard était différent, un peu absent, un soupçon agacé. Comme sil était pressé, et quelle se trouvait sur son chemin.

Héloïse, les gens aiment bien renouveler leur garde-robe. Cest normal.

Je dis rien…

Cest justement ça. Tu dis rien, mais tu regardes.

Il enfila son manteau. Pas limperméable gris, usé mais familier, qui traînait au portemanteau depuis sept ans, non, un manteau court, bleu marine, tout neuf. Héloïse laccompagna du regard, puis reprit sa tasse et partit à la cuisine. Derrière la fenêtre, on devinait le début de mars, tout gris et détrempé. Sur le rebord de la fenêtre trônait un pot de géranium, quelle arrosait tous les mardis. Les feuilles épaisses sentaient un peu fort, mais cétait une odeur de maison. Elle posa son front contre la vitre et se rappela quils étaient sortis ensemble en octobre pour la dernière fois. Au théâtre. La pièce lui avait plu, mais François navait pas pipé mot sur le chemin du retour.

Vingt-cinq ans. Depuis longtemps, elle ne comptait plus en jours.

Héloïse était comptable dans une petite entreprise de bâtiment, vers lextrémité de Lyon. Un boulot calme, un rythme connu, léquipe ne changeait jamais. Là-bas, on la respectait. Même les collègues plus âgés lappelaient par son prénom et son nom « Madame Héloïse Fournet ». Elle était ponctuelle, soigneuse, jamais en retard, elle ne partait pas avant lheure. À la maison, pareil : la nappe changeait chaque dimanche, une toute propre, blanche rayée, bien repassée. Elle avait une robe de chambre moelleuse, couleur lait chaud, achetée il y a trois ans, immaculée. Le soir, elle lisait en buvant du thé avec de la confiture de cassis maison faite en août. Sa vie était cousue comme une jolie robe : rien en trop, chaque chose à sa place.

Cest en février que François avait commencé à changer. Dabord, il sétait inscrit à la salle de sport. Pourquoi pas, pensa-t-elle, si ce nest le ton étrange sur lequel il avait balancé la nouvelle au dîner : « Je me lasse davoir mal partout, » pas « jai envie de garder la forme ». Elle ny a pas prêté attention. Après tout, les hommes de cet âge se cherchent un truc à démarrer, elle lavait lu quelque part crise de la cinquantaine, machines de muscu, régimes vouloir prouver que tout nest pas fini. Si ça lui fait du bien, tant mieux.

Et puis, il y eut le parfum. Né, sucré, avec un truc synthétique qui flottait longtemps dans lair. Pas comme avant, quand il portait quelque chose de boisé, discret. Ce nouveau parfum s’attardait dans lentrée longtemps après son départ. Un matin, Héloïse a pris le flacon dans la salle de bain un nom étranger, invraisemblable, dans un flacon noir et argenté. Elle la reposé.

Après, une chemise neuve, puis une autre. Un jour, en rangeant ses affaires, elle est tombée sur un jean slim, légèrement usé au genou, manifestement cher. Elle la remis et a refermé larmoire.

En mars, François a commencé à rentrer de plus en plus tard. Dabord, une fois par semaine, puis plus souvent. Il trouvait toujours à dire quil y avait une soirée boulot, un projet à finir, ou bien il était passé chez un ami. Héloïse hochait la tête, elle avait toujours fait confiance. Vingt-cinq ans, ce nest pas rien, cest toute une vie à croire lautre, sinon à quoi bon ?

Mais quelque chose tirait doucement à lintérieur. Discret, comme une vieille cicatrice qui picote après la pluie froide.

En avril, elle a remarqué sa façon de regarder son téléphone. Avant, il loubliait sur la table, sans y penser. Maintenant, il le gardait dans sa poche, et sortait dans le couloir quand ça sonnait. Un soir, alors quelle entrait dans la cuisine, il retourna son téléphone écran contre la table et lui demanda sil pouvait laider pour le dîner. Il na jamais proposé ça avant.

Sa meilleure amie, Claire quelle connaît depuis la fac lui a dit cash :

Hélo, tu veux pas voir, mais cest classique. Crise de la cinquantaine ! Le mien, à quarante-huit ans, il sest acheté une moto et il se prenait pour James Dean. Au bout de trois mois, il en a eu marre. Et moi, jai trouvé la moto sur Le Bon Coin

François nest pas comme ça.

Aucun ne lest, jusquà ce que… Si tu veux, regarde bien.

Alors Héloïse a observé. Et plus elle regardait, moins elle comprenait. François était là, mangeait, dormait, il parlait parfois du boulot ou de la fuite au robinet de la salle de bain. Normal, et à la fois pas pareil. Un genre de distance, il disait les choses pour dire, mais pensait à autre chose.

Un soir, alors quils prenaient le thé dans la cuisine, elle lui a demandé, versant sa tasse comme toujours avant la sienne :

François, ça va ?

Oui, oui.

Je te trouve distant, en ce moment.

Il lève les yeux, brièvement.

Je suis fatigué. Cest compliqué au boulot.

Je comprends. Je voulais juste demander.

Tout va bien, répondit-il, prenant un biscuit.

Le mois de mai fut doux. Héloïse a planté ses pétunias sur le balcon, achetés, comme chaque année, chez la même petite dame au marché Saint-Antoine : rouges et blancs, alignés dans de longues jardinières. Elle les arrosait le matin et surveillait la floraison. Ça, cétait son plaisir discret, sans exigence ni soucis.

François, en mai, rentrait plusieurs fois à minuit. Soit disant, des dîners pro. Héloïse ne discutait pas. Elle attendait au lit, écoutait ses bruits discrets dans la salle de bain, le parquet qui craquait près du lit. Elle tardait à sendormir.

Un soir, elle na plus supporté et a demandé franchement :

François, il y a quelquun dautre ?

Il est resté silencieux, bien plus que nécessaire pour dire « non ».

Tu crois ça ?

Je demande, cest tout.

Arrête dimaginer des choses.

Bien, fit-elle. Et elle na plus posé la question.

Mais quelque chose avait bougé, comme un meuble trop déplacé : tout semble pareil, mais rien ne lest.

En été, François passait parfois la nuit chez un pote. Une fois, deux fois, trois fois. Héloïse glissait une chemise dans un sac, en silence. Elle se disait que Claire avait sans doute raison, que cétait une crise, ça passera. Les types de cet âge se perdent, puis se retrouvent. Tu ne balances pas vingt-cinq ans comme ça.

Mi-juillet, il sest assis face à elle à la table de la cuisine. Il portait cette fameuse chemise à carreaux de mars. Il posa ses mains sur la table, les doigts croisés, et fixa la fenêtre. Sur le rebord, le géranium. Héloïse, tasse de thé en main, attendait. Elle savait déjà ce quil allait dire.

Héloïse, il faut quon parle.

Je técoute.

Je men vais.

Elle déposa calmement sa tasse. Le thé était encore chaud.

Chez qui ?

Il hésita.

Elle sappelle Mathilde. Elle a vingt-deux ans. Je lai rencontrée il y a six mois.

Dehors, quelquun arrosait les fleurs au balcon ; leau coulant en rythme.

Depuis février alors, dit Héloïse.

À peu près.

Cest à cette période que tu as acheté des chemises neuves.

Héloïse…

Je ne ten veux pas. Je fais juste le puzzle.

Il la regardait sans rien dire, un mélange de gêne et dattente, comme sil espérait des larmes ou des reproches pour se donner le beau rôle.

Tu ne comprends pas, finit-il par dire. Je veux ressentir que je suis vivant, que jai encore quelque chose devant moi. Regarde-nous. On est devenus de vieux pantouflards.

Tu vas avoir quarante-neuf ans, François.

Justement.

Je ne comprends pas le justement.

Il se leva, fit deux pas, posa sa tasse vide dans lévier comme un mouvement de trop, pour ne pas croiser son regard.

On vit comme des collègues, tu le sais. La routine, la nappe, la géranium, le thé toujours à la même heure. Ce nest pas la vie, cest une routine.

Cest une maison, souffla-t-elle. Cest ce que jai construit pendant vingt-cinq ans.

Je sais. Merci, vraiment. Mais je ny arrive plus.

En le regardant, elle se demanda si elle lavait jamais réellement connu. Peut-être avait-il toujours été comme ça et elle navait vu que ce quelle voulait.

Tu prends tes affaires aujourdhui ?

Il ne sattendait pas à cette question.

Non, pas tout. Jemporterai petit à petit.

Comme tu veux.

Elle vida le reste de sa tasse dans lévier, la posa près de la sienne, prit un torchon, sessuya les mains et quitta la cuisine. Dans le séjour, elle ouvrit la fenêtre. Il faisait bon, ça sentait lasphalte chaud et un peu le tilleul du boulevard. Elle respira. Demain, il faudrait arroser les pétunias. Et il ne restait plus beaucoup de beurre au frigo.

Ces petites préoccupations, parfois, sauvent mieux que tous les mots.

Les premières semaines après son départ furent étranges. Pas lourdes au point de ne plus se lever ni manger. Elle se levait, mangeait, allait au travail, arrosait les fleurs. Mais lappartement avait changé dambiance sonore. Plus calme. Plus vide. Les affaires de François sétaient évaporées de la salle de bain, lentrée semblait nue. Elle a acheté un crochet pour son sac à main, histoire doccuper le vide.

Claire est venue le premier week-end, avec une tourte aux poireaux, et est restée longtemps.

Alors, ça va ?

Ça va.

Je suis sérieuse.

Moi aussi. Ça va. Cest pas la joie, mais ça va. Tu comprends la nuance ?

Oui, Claire se tut un instant. Il ta expliqué au moins ?

Oui. Il dit quon était devenus vieux, un couple-bassin à poissons.

Un bassin… typique.

Oui.

Il décrivait sa propre routine, pas la tienne.

Héloïse ressert du thé. Dehors, la nuit tombe, la cuisine est éclairée par une lampe. Sur la planche trône la tarte, il fait chaud. Elle se dit quelle sait construire du confort. Il est là, ce confort. Mais pour deux, cest inutile désormais.

Claire, elle a vingt-deux ans.

Javais entendu.

Ce nest pas de la jalousie. Cest étrange, cest tout. À vingt-deux ans, il était déjà un homme mûr. Maintenant il est avec une fille de mon âge dalors.

Il veut retrouver le temps perdu. Ils sont tous comme ça.

Mais le temps, on ne le rattrape pas.

Non. Et il faudra quil lapprenne.

Héloïse ne répondit pas. Elle se disait quelle aussi avait quelque chose à comprendre, mais ne savait pas encore quoi. Elle sentait juste que tout, à lintérieur, avait glissé ailleurs. Comme si le salon était pareil, mais quil fallait se réhabituer à chaque meuble.

Au travail, personne ne savait. Les collègues trouvaient Héloïse Fournet un rien plus silencieuse, mais elle nétait pas du genre bavarde, donc ça ne choquait pas. Un jour, la jeune stagiaire, Pauline, lui demanda si ça allait. Héloïse répondit que oui, juste un peu de fatigue. Pauline lui apporta un café de la machine, et ça la vraiment touchée.

Le mois daoût passa comme dans un brouillard. Ni bien, ni mal. Juste flottant. Héloïse faisait de la confiture, comme chaque été. La mousse dans le même petit bol à côté, à manger plus tard avec de la brioche. Cette année, les cassis étaient beaux, dodus. Sur létagère, les pots salignaient proprement, et ça lui donnait de la sérénité, comme si la vie continuait, coûte que coûte.

François a appelé une fois, pour fixer un rendez-vous et récupérer ses affaires. Il est passé un samedi matin. Entré sans un mot, il a rempli un sac avec des livres, quelques outils, une pochette de papiers. Dans la cuisine, il a jeté un œil à la table et au géranium.

Comment tu vas ?

Je vais bien.

Ne men veux pas.

Je ne ten veux pas, François. Je continue ma vie.

Il hocha la tête et partit. Elle referma la porte, attendit que ses pas se taisent dans lescalier, puis alla se faire une omelette : trois œufs, de la ciboulette. Elle a mangé, lavé lassiette, vérifié les pétunias. Les fleurs fanaient déjà ; septembre approchait.

Le divorce fut prononcé en octobre. Sans cris, presque banalement. Elle a trouvé une avocate compétente une femme jeune, rapide, les yeux fatigués. Lappartement était à Héloïse avant le mariage, donc rien à partager. François na rien réclamé. Probablement que sa nouvelle vie navait pas de place pour ses anciens biens.

En sortant du tribunal, elle est restée sur les marches. La pluie fine de Lyon. Elle releva son col, passa à la boulangerie dà côté, acheta une tresse aux pavots. Chez elle, le thé fut infusé, le pain tranché. Elle mangea en silence, regardant les feuilles dautomne lentement tomber derrière la fenêtre.

« En psychologie matrimoniale, le véritable coupure arrive longtemps avant la séparation officielle », disait un article quelle tomba par hasard sur Internet. Cest vrai, pensa-t-elle. Quelque chose sétait fendu plus tôt, aux silences dans le théâtre, aux téléphones retournés. Elle na pas voulu, tout de suite, reconnaître ce nom-là.

Novembre apporta le froid et un autre rythme. Héloïse sinscrivit à un atelier daquarelle, un vieux rêve mis de côté. Tous les mercredis soir, elle marchait jusquà un petit atelier qui sentait la gomme arabique et le papier humide, où personne ne savait rien de sa vie. Ses dessins étaient maladroits taches mal placées, perspectives bancales mais le processus, ce calme, tout entier à la couleur, lui plaisait.

La prof, une vieille dame aux boucles doreilles argentées, lui dit un soir :

Nayez pas peur de la peinture, Madame Fournet. Il faut oser. Le papier peut tout encaisser.

Héloïse pensa : ce conseil vaut sûrement pour bien dautres pans de la vie.

Claire appelait chaque semaine, venait parfois. Elles parlaient boulot, livres, actualité. Peu à peu, François napparaissait plus dans les conversations. Cela rassurait doucement Héloïse. Pas quelle sen fiche, juste parce que la vie, sans violence, reprenait sa place.

Parfois, Héloïse se demandait comme dautres femmes : qua-t-elle mal fait ? Mais au moindre bilan lucide : elle était fiable, fidèle, discrète, active. Elle nexigeait pas. Peut-être est-ce là, pensait-elle, le trop bien. Pas quelle ait manqué de choses, mais peut-être denvie de croire que ça suffirait.

Mais au fond, elle ne savait pas ce qu’elle changerait.

Lhiver fut neigeux. Elle sacheta de belles bottines bordeaux, talons plats, confortables. Sa collègue lui fit un compliment rien, mais elle en sourit toute la journée.

En janvier, Claire téléphona. Sa voix était étrange, pas rassurée.

Héloïse, tes assise ?

Je cuisine. Quoi ?

Tas eu des nouvelles de François ?

Non. Pourquoi ?

Malaise cardiaque. En boîte de nuit ! Sur la piste. Lambulance, tout ça.

Il va bien ?

Oui. Hospitalisé. Assez grave, paraît-il.

Héloïse sarrêta, écoutant le silence et la neige épaisse dehors.

Il vivait comment, depuis ?

Pleinement, si jen crois ce quon dit. Avec la gamine là, Mathilde : ils sortaient partout, faisaient la fête, se couchaient à laube. Il faisait toujours du sport, à fond. Pas tenable à cinquante ans…

Tu vas faire quelque chose ?

Je ne sais pas.

Elle raccrocha, resta là, regardant les enfants faire un bonhomme de neige dans la cour. Ce quelle ressentait difficile à dire. Un peu de nervosité, beaucoup de fatigue, et, enfoui tout au fond, un apaisement gênant dêtre là, chez elle, et pas ailleurs.

Le lendemain, elle appela lhôpital. On lui confirma que les visites étaient possibles, son état stable.

Le soir, elle prépara un petit sac : une bouteille deau, deux pommes, un sachet de biscuits maison. Pas fait pour lui, juste parce quelle en avait sous la main. Elle enfila sa parka et prit le métro.

Lhôpital sentait comme tous : le chauffage trop fort, le désinfectant, et cette angoisse suspendue sur les couloirs. Héloïse demanda le service, se présenta, une jeune infirmière la mena à la chambre.

La porte souvrit sans bruit. Quatre lits, trois vides. François, près de la fenêtre. Il avait changé. Ou alors, elle voyait enfin ce quelle ne voulait pas voir. Maigri, le teint gris, cerné. Ni jeune homme ragaillardi, ni héros rajeuni : un homme fatigué davoir voulu être autre chose.

Il la dévisagea, interdit.

Héloïse

Bonjour, François.

Elle posa le paquet sur la table de chevet, sassit.

Je ne pensais pas que tu viendrais.

Bah, si.

Il la regardait. Il y avait tant de choses dans ses yeux quelle ne chercha pas à décrypter.

Comment tu te sens ?

Mieux. Hier, jai eu très peur. Les médecins disent : encore une semaine ici.

Cest prudent. Il faut reprendre des forces.

Mathilde nest pas venue. Je lai appelée après lambulance. Elle ma dit quelle viendrait. Elle nest pas venue.

Héloïse observa ses pommes.

Je men doutais.

Comment ?

On le sent, parfois.

Il ferma les yeux, longtemps. Puis :

Jai été un imbécile.

Certainement.

Non, vraiment. Je regarde cette gamine et je me persuade que je suis à nouveau jeune, tu comprends ?

Oui.

Et puis en fait, juste un vieux con, dont on profite tant quil a de quoi payer la tournée.

Elle ne répondit pas. Le ciel, dehors, était dun bleu hivernal.

Héloïse, je voudrais que tu me pardonnes.

Pas besoin de discussion longue maintenant. Tu es malade.

Non, ça compte. Je veux dire je tai comparée à elle au lieu de te respecter. Tu as construit une maison et je lai appelée une prison. Cétait injuste.

Elle regardait ses mains, quelle connaissait par cœur.

Je veux revenir.

Un silence épais.

Tu mentends ?

Jentends.

Je veux rentrer à la maison. Jai compris quavec toi cétait ça, la vraie vie. Ce que je cherchais, cétait faux.

Héloïse se leva, sapprocha de la fenêtre. Un arbre nu, une mésange sur la branche. Elle prit le temps de sentir ce quelle ressentait vraiment. Elle ne trouvait plus que de la tranquillité. Même pas de la froideur. Du calme, arrivé après une longue fièvre.

François, tu vas ten remettre. On va te soigner ici, tu vas pouvoir rebondir.

Je ne parle pas de ça.

Si, justement. Et je suis contente davoir pu venir. Mais je ne reviendrai pas.

Il eut un soubresaut.

Pourquoi ?

Trouver les mots, honnêtes mais pas cruels.

Parce que jai pitié, maintenant. Cest ça que je ressens : de la compassion, de linquiétude. Mais plus ce quil faut pour vivre ensemble. Tu vois la différence ?

Mais on pourrait…

Non. Il y a des choses qui ne reviennent pas. Pas parce que je ne veux pas. Parce quelles ne sont plus là. Leau nest plus dans le puits qui a séché.

Héloïse, sil te plaît.

Je suis venue parce que tu comptes, encore un peu. Tas des pommes sur la table, mange-les. Mais moi, je ne reviendrai pas. Pas par rancune, juste parce que ce nest plus possible.

Il ferma les yeux. Long silence.

Je comprends.

Voilà. Repose-toi.

Elle remit son manteau. Ajusta son col.

Je vais prévenir linfirmière quon veille sur toi. Et appelle ton fils, tu en as un.

On ne se parle plus trop

Appelle. Il faut.

Elle prit son sac, sarrêta à la porte.

Les pommes sont de bonnes reinettes. Elles sont douces, tu verras.

Elle sortit sans bruit.

Le couloir sentait la chaleur et leau de Javel. Elle salua laide-soignante, descendit, repoussa la porte dentrée. Il faisait froid, lair était vif, la neige crissait sous les pieds. Sur le trottoir, elle pensa à ce quelle dirait à Claire. Puis se dit quelle allait dabord rester un moment seule avec tout ça.

Le bus arriva vite. Elle monta, se cala près de la fenêtre. La ville passait : arbres, réverbères, passants chargés de pain. La vie, envers et contre tout.

Elle se dit que, finalement, le plus dur, quand un mari part pour une plus jeune, ce nest pas son départ. Cest laprès. Décider quoi faire de sa vie, après. Ne pas se venger, ne rien attendre, ne pas regarder derrière, mais construire quelque chose à soi ça, cest une autre paire de manches.

Héloïse scrutait la rue et pensait à mercredi. Mercredi, aquarelle. Cette semaine, le thème, cétait un paysage dhiver. Elle galérait encore avec les reflets sur la neige, mélanger le bleu et le gris dans les ombres. Elle réessayerait.

Arrivée à son arrêt, elle descendit, resserra son col. La rue, elle la connaissait par cœur. La pharmacie, la boulangerie, la cour décole déserte, la balançoire qui grince même sans enfants.

Elle grimpa jusquà létage. Chez elle, cétait chaud, rassurant. Elle retira ses bottines, passa ses chaussons. Direction la cuisine, mise en route de la bouilloire. Jeta un œil à la nappe blanche, ajusta un coin.

En attendant leau chaude, elle alla vers la fenêtre. Le géranium droit comme un I, un peu poussiéreux, un coup de doigt sur la feuille faudra passer un coup de chiffon.

La bouilloire cliqueta.

Elle versa le thé, serra la tasse entre ses paumes.

Dehors, les réverbères sallumaient, un à un, tout doucement, en janvier.

Elle but une gorgée, pensa quil lui faudrait acheter du lait et des œufs vendredi au marché. Et tant quà faire, quelques reinettes, pour la tarte dont Claire voulait la recette.

Voilà, vendredi elle irait au marché.

Et mercredi, elle peindrait la neige.

***

Dehors, la ville de janvier vivait son bruit confus. Ici, dans sa cuisine à elle, avec sa plante sur la fenêtre, il y avait du calme. Un calme à elle, quelle néchangerait pour rien.

Le téléphone reposait sur la table. Il pouvait sonner, il appellerait peut-être, supplierait encore. Elle savait quelle décrocherait. Quelle demanderait de ses nouvelles, conseillerait dobéir aux médecins. Parce quelle ne peut pas faire autrement.

Mais revenir, jamais plus.

Tu sais quoi, Héloïse Fournet, dit-elle à voix haute dans cette cuisine vide, et la voix résonna, claire et solide. Ce nétait pas un marécage ici. Cétait la vie. Simplement pas la sienne.

Elle termina son thé. Lava sa tasse. Alluma le lampadaire dans le salon, parce quelle na jamais aimé lire sous la lumière du plafond.

Sur la table lattendait un livre, la page marquée. Elle tourna la page, reprit sa lecture. Derrière elle, la neige tombait légèrement. Le géranium toujours à sa place. La nappe, bien tendue.

Tout était exactement à sa place.

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