Plus jamais épouse

Plus jamais épouse

Thierry, tu as pris ta tension ce matin ? Ton médicament ? demande Hélène en passant la tête dans le salon, essuyant ses mains sur son tablier.

Bon sang, Hélène, laisse-moi tranquille avec ta tension ! grommelle-t-il sans lever les yeux de son portable. Jai une réunion dans une heure. Où est ma chemise bleue, celle en coton ? Tu las repassée ?

Jen ai repassé trois hier, celle-là tu mas dit quil fallait la mettre au pressing à cause de la tache…

Tu confonds toujours tout ! On ne peut rien te confier. Bon, peu importe, donne-moi nimporte laquelle. Et fais un thé bien fort, ton infusion à la camomille me sort des oreilles.

Les épaules dHélène se sont raidies, mais elle na rien répondu. Elle sest dirigée vers la cuisine.

Par la fenêtre, novembre déployait son manteau gris et humide sur la banlieue de Lyon. Limmeuble en face, neuf étages, naffichait de la lumière que chez deux ou trois voisins. Hélène Moreau, cinquante-six ans, restait debout, les regards perdus dans la vapeur du vieux bouilloire ébréchée quil fallait changer depuis le printemps. Mais comme toujours, ce nétait jamais le moment.

Elle a préparé un thé noir bien corsé, exactement comme il aime. Pas de camomille ni de menthe cette fois. Elle a pris une assiette avec les tartines prêtes depuis six heures ce matin : pain-beurre, deux morceaux de fromage, croûtes ôtées pour ses problèmes destomac. Elle a ajouté deux tranches de tomates, bien que celles de novembre naient aucun goût, mais au moins il y a les vitamines. Tout sur le plateau, direction le salon.

Thierry Moreau, cinquante-huit ans, sest assis dans le fauteuil et restait vissé à son téléphone. Il a été promu chef de service il y a trois mois. Avant, simple ingénieur comme les deux décennies précédentes. Avec la retraite anticipée de Monsieur Simon, cest lui qui a hérité du poste « par ancienneté ». La promotion a apporté cinq cents euros de plus chaque mois, un bureau à part, et, visiblement, un regard tout neuf sur lui et sur tout ce qui lentoure.

Pose-le là, il a désigné la table basse du menton sans quitter son écran.

Hélène a posé le plateau, attendue une seconde.

Thierry, tu pourrais prendre la pilule Tu te plaignais de maux de tête hier.

Jai dit quhier javais mal à la tête. Aujourdhui non. Bon, fiche-moi la paix, jai des coups de fil à faire.

Elle a quitté la pièce. Égarée, debout devant la porte-manteau où le manteau de Monsieur côtoyait sa vieille doudoune et le parapluie tordu. Après un moment de flottement, elle sest réfugiée sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, chiffon à la main, histoire doccuper ce vide.

Cétait ainsi depuis trois semaines. Depuis sa promotion et ce fameux séminaire dentreprise à Annecy doù Thierry était revenu transformé. Plus soigné, une nouvelle coupe de cheveux, une expression inconnue sur le visage. Hélène y avait vu, dabord, un signe encourageant. Son homme, à nouveau vivant. Mais très vite, elle a noté des détails.

Il critiquait les repas. Jadis, il mangeait sans un mot, mais soudain la soupe était trop salée, le gratin pas assez doré, et la salade de lentilles « nourriture détudiant, pas de patron ». Elle a demandé si elle avait bien entendu, mais il la dévisagée, lair de dire « quelle bêtise », avant de lâcher :

Hélène, il serait temps de cuisiner un peu plus chic. Du poisson au four, des salades dignes de ce nom, pas seulement ta macédoine annuelle.

Elle a fait du poisson au four. Elle a préparé les salades. Il a mangé, silencieux. Elle a cru quelle avait rattrapé le coup. Mais le lendemain, il est rentré sombre, expliquant que son nouveau collègue au séminaire, Eric Blanchard, avait une épouse au foyer qui soccupait parfaitement de leur maison et « avait de lallure ».

Hélène sest tue. Elle aurait pu répondre quelle aussi ne travaillait plus depuis quatre ans, depuis que la direction avait supprimé leur service compta. Quelle se levait à six heures, quelle couchait après lui, quelle faisait toutes les démarches pour ses ordonnances, la queue à la pharmacie pour ses médicaments, quelle sassurait quil les prenait, gérait le changement de pneus dhiver en taxi puisque la voiture avait été vendue trois ans plus tôt il narrivait plus à conduire à cause de sa tension. Mais elle na rien dit, par habitude.

Mais il y a deux jours, la coupe a débordé.

Il est rentré vers vingt heures. Hélène retirait du feu sa soupe de poulet, légère, bien dégraissée « pour son cholestérol », deux heures à mijoter, lodeur de persil emplissant la pièce.

Pourquoi tu rentres si tard ? a-t-elle interrogé depuis la cuisine.

Retardé au travail, a-t-il rétorqué, jetant ses chaussures au hasard.

La soupe est prête. Viens manger.

Il est entré, a jeté un œil dans la casserole et grimacé.

Encore du poulet.

Thierry, le médecin a dit que

Oui, je sais ! Mais jen ai assez de cette bouffe dhôpital à la maison.

Elle a servi la soupe, coupé du pain. Il a mangé, sans rien dire, a laissé la vaisselle sur la table et sest évadé au salon. Hélène a tout rangé, nettoyé. Puis elle est entrée pour proposer du, sil voulait.

Il était dans le fauteuil, le nez rivé au portable. Elle a cru apercevoir un écran rose, il a vite baissé le téléphone.

Thierry, tu veux du compote ?

Il la regardée, un long moment.

Non. Il a ajouté, après une pause : Hélène, regarde-toi.

Elle na pas compris tout de suite.

Quoi ?

Je te dis, regarde-toi. Ça fait combien de temps que tu nes pas allée chez le coiffeur ? Tes cheveux pendent, cette robe de chambre à carreaux On dirait une grand-mère du Cantal.

Le robinet gouttait dans la cuisine. Chez les voisins, la télé racontait on-ne-sait-quoi.

Thierry, a-t-elle murmuré.

Mais quoi, Thierry ? Jte dis la vérité. Jai des cocktails, des réunions. On reçoit des gens la femme doit avoir de lallure Toi…

On reçoit des gens ? Elle a répété lentement. Lesquels ? En trois mois, tas invité personne.

Cest la honte ! a-t-il craché. Ce mot « la honte » a résonné comme un pavé dans une mare. Chez Blanchard, sa femme, ya de quoi être fier. Toujours soignée, élégante. Et toi Tas pris du poids, tu traînes dans cette fringue, cheveux gris non teints

Thierry. Elle a prononcé son prénom en entier pour la première fois. Tu vas avoir soixante ans. Jen ai cinquante-six. On nest plus des gamins.

Justement ! Il sest levé, comme si cétait un argument décisif. Cest pas une raison pour se laisser aller ! Je vais à la salle de sport, moi. Et toi, rien

Oui, je reste à la maison, a-t-elle dit dune voix étrangement calme, qui la surprise elle-même. Très bien. Jai compris, Thierry.

Elle est sortie, a fermé doucement la porte, a rangé le pain, éteint la lumière sur la cuisinière, comme un automate. Mais à lintérieur, quelque chose avait bougé. Pas brisé, non. Juste glissé, déplacé comme un meuble auquel il fallait trouver une autre place depuis longtemps.

Cette nuit-là, elle na pas dormi. Elle fixait le plafond, sur sa moitié du lit. Lui sest endormi facilement comme toujours. Elle écoutait sa respiration et pensait.

Pensait quelle vivait depuis dix ans en mode « service dentretien » : lever tôt, cuisine, lessive, ménage, pharmacie, médecins, taxis. Elle songeait aux médicaments à surveiller : pour la tension, le cholestérol, depuis mars pour les articulations. Elle notait tout dans un carnet pour ne jamais tomber à court « surtout pas dinterruption du traitement », disait le médecin.

Et voilà quil lui balance quelle fait honte. Quelle est devenue une vieille paysanne. Que la femme de Blanchard, au moins, est mieux.

Hélène tournait et virait, jusquau moment où, vers une heure du matin, elle sest entendue penser : « Assez ».

Pas « je pars », pas « je divorce ». Juste : « assez ». Assez de sévertuer à faire ce que lautre na jamais vu ni apprécié. Assez dêtre une ressource muette, quon utilise à lenvi. Quil se débrouille.

Le matin, elle sest levée à lheure habituelle, six heures. Sest préparée un thé à la camomille, celui quil déteste. Sest assise à table, avec son portable. Elle a pris rendez-vous dans le salon de coiffure chic du centre commercial, là où elle navait jamais mis les pieds soixante euros pour une coupe. Pour mercredi. Elle a aussi trouvé un cours de marche nordique dans le parc voisin, gratuit, mardi et jeudi matin, inscrit dans son agenda.

Quand Thierry est arrivé en cuisine à sept heures, il ny avait sur la table que sa tasse. Le pain dans la boîte, le beurre au frigo. Il pouvait se servir.

Le petit déjeuner ? a-t-il cherché.

Le pain est là, beurre au frigo, fromage aussi a répondu Hélène sans lever la tête de lécran.

Il est resté debout un peu, sest fait son thé, une tartine, a mangé debout. Il est parti travailler. Rien dautre.

En la voyant refermer la porte, elle a éprouvé un soulagement inattendu.

Le mercredi, elle sest rendue au salon. La coiffeuse, une jeune femme aux oreilles pleines de piercings, la observée longuement.

Ça fait longtemps votre dernière coloration ?

Trois ans, Hélène a avoué. Toujours remis à plus tard.

Vous avez une bonne base, on va illuminer tout ça, un balayage discret. Et on rafraîchit la coupe.

Elle est restée deux heures et demie assise. À sa sortie, elle ne sest pas sentie plus jeune ce serait mentir. Mais elle se découvrait, pour la première fois depuis longtemps, vivante et elle-même.

Coup : cent vingt euros. Sur le chemin du retour, elle est montée à la pharmacie pour un vrai soin visage, pas la crème premier prix habituelle, cette fois trente euros. Hésité une minute mais, à la pensée de « la femme Blanchard », elle a cédé.

Le soir, Thierry a remarqué la coiffure. Pas un mot.

Elle ne sattendait plus à rien.

La semaine suivante, ses médicaments étaient épuisés. Avant, Hélène vérifiait toujours les boîtes. Là, elle a simplement mis lemballage vide sur la table de nuit.

Il rentre, fouille dans le tiroir.

Hélène ! Les cachets sont finis !

Je sais.

Bah, ten as pas racheté ?

Tu es adulte, Thierry. Tu peux ten occuper.

Long silence.

Jai du boulot, moi !

Moi aussi jai mes activités.

Des activités, elle en avait désormais : la marche nordique dans le parc et deux nouvelles amies, Monique et Raymonde. Monique, directrice au collège, toujours à rire. Raymonde, plus réservée, retraitée, soccupait de ses petits-enfants. Elles marchaient ensemble, papotaient, respiraient lair et Hélène découvrait quelle navait jamais pris ce genre de plaisir.

Finalement, Thierry a acheté ses médicaments tout seul. Il a posé la boîte sur la commode, lair de sortir dun marathon. Aucun commentaire. Elle non plus.

Vers la même période, Hélène a appelé son amie de longue date, Geneviève.

Gene, tu fais quoi samedi ?

Pourquoi ? Il y a quelque chose ?

On va boire un café, ou au cinéma ?

Hélène, tout va bien ? surprise, car on ne sétait pas vues ainsi depuis des années.

Mieux que jamais, a répondu Hélène.

Samedi, elles se retrouvent devant la station de métro. Geneviève sest extasiée devant ses cheveux.

Hélène ! Cette coiffure, tes rayonnante !

Je me suis enfin décidée.

Elles sont allées dans un café, commandé des cafés viennois et des éclairs. Derrière la vitre, les premiers flocons de lhiver se déposaient sur le trottoir avant de disparaître aussitôt.

Allez, raconte, a lancé Geneviève.

Et Hélène a tout déballé : la promotion, le séminaire, la nouvelle attitude de Thierry. Les critiques de ses plats, la comparaison avec Madame Blanchard, le « regarde-toi ». Le tout calmement, sans larmes, comme on énumère les faits.

Geneviève lécoutait, sa cuillère tournoyant lentement dans son café.

Alors, tu vas faire quoi ?

Rien de spécial. Juste jai arrêté de faire ce quil ne remarque même pas. Pas par vengeance. Mais parce que ça na pas de sens.

Pas de sens, oui Tu as raison.

Je ne sais pas si jai raison ou tort. Mais je ne peux plus faire autrement.

Geneviève la prise dans ses bras, proposant une autre sortie le samedi suivant. Hélène a accepté.

Dans le métro du retour, Hélène réalisait quelle navait pas ri autour dun gâteau entre amies depuis au moins six ans. Toujours autre chose de prioritaire : la tension et les problèmes de Thierry, son gratin, ses rendez-vous.

À la maison, Thierry regardait la télé. Dans la cuisine, poêle sale et tasse dans lévier son œuvre de la soirée. Avant, elle aurait nettoyé tout de suite. Cette fois, elle a laissé.

Tétais où ? demande-t-il sans tourner la tête.

Avec Geneviève.

Cétait long.

Oui.

Elle est passée à la salle de bain, a appliqué sa crème, observé son reflet. Un visage de cinquante-six ans, marqué mais vivant. Les cheveux lumineux. Une femme pas jeune, pas morte non plus.

Décembre sinstalla avec son froid. Hélène sest offert de vraies bottes dhiver en cuir, pas ses bottes synthétiques qui en étaient à leur troisième saison. Cent cinquante euros. Aucun regret.

La vie dans lappartement a subtilement changé. Elle continuait de cuisiner, mais plus en fonction de lui seul. Elle préparait ce qui lui plaisait à elle : soupe riche, poulet rôti, gnocchis à litalienne, pourquoi pas ? Fini les steaks vapeur. Il mangeait, ou non, il savait ce que le médecin avait dit, à lui dassumer.

Les chemises de Thierry étaient lavées avec tout le linge, rien de spécial. Avant, cétait tri, programme doux, repassage minutieux… terminé.

Thierry semblait remarquer. Il lançait, parfois, des petites piques :

Encore des gnocchis ?

Oui. Réponse placide.

Tu ne cuisines plus ?

Hier il y avait de la soupe. Et du bœuf dimanche.

Il ruminait. Mais que dire ? Oserait-il : « Pourquoi tu ne tournes plus autour de moi » ?

Hélène, elle, profitait enfin de la marche du mardi et jeudi. Monique, la collègue, lui a conseillé un bon gynécologue, chose quelle remettait sans cesse. Rendez-vous noté. Elle sest inscrite à un atelier daquarelle à la bibliothèque du quartier, le mercredi. Pas quelle ait une passion secrète pour la peinture mais pourquoi pas ? Deux heures rien que pour elle, loin du quotidien.

Mi-décembre, Thierry rentrait de plus en plus tard. Avant, elle aurait bouleversé son organisation, inquiète des horaires, prêt à réchauffer le dîner Maintenant, elle mangeait quand elle voulait, se couchait idem. Il revenait à neuf, à dix heures, une fois presque minuit. Elle ne posait plus de questions, il nexpliquait rien.

Sa liaison, Hélène la devinée peu à peu, sans fouiller ses messages. Simplement, un soir, un parfum inconnu sur sa veste. Doux, féminin, rien à voir avec lair des bureaux. Et elle sest seulement dit : « ah, voilà ».

Étrange, mais elle na même pas ressenti de douleur. Elle attendait que ça fasse mal, mais non. Seulement une drôle de fatigue, et surtout le soulagement de ne plus porter tout le poids du couple sur ses épaules. Sil part, ce nest plus son échec.

Elle na rien dit. Cette nuit-là, elle a bien dormi.

La liaison a duré trois semaines. Il partait tôt, rentrait tard, répondait parfois au téléphone en cachette depuis la salle de bains. Une fois elle a entendu un fragment « oui, Chloé, samedi ». Chloé. Bon.

Ces jours-là, elle repensait aux trente-deux ans de mariage, au fils Julien, établi à Nantes, marié et père de deux enfants. Elle se souvenait dun Thierry autrefois drôle, compagnon de pêche du petit. Impossible de dire quand il était devenu si morose. Progressivement, sans bruit.

Recroquevillée sur elle-même, Hélène réalisait quelle sétait tellement effacée à force de soublier pour lautre. Elle ne savait plus ce quelle voulait, ni ce quelle aimait, quelle musique elle préférait, quel voyage elle aurait fait. Tout cela enseveli sous des années de corvées et dobligations.

Laquarelle, contre toute attente, prenait dès lors un sens particulier. La professeure, Madame Lemoine, cinquante-deux ans, la complimentait : « Vous avez un vrai sens de la couleur, Hélène ! » Phrase insignifiante, mais capitale, car Thierry navait plus dit de mots gentils depuis une éternité.

En janvier, laventure avec Chloé a apparemment pris fin. Thierry rentrait de nouveau tôt, aucune ombre au téléphone, lair vieilli, il toussait souvent.

Elle préparait la soupe. Il mangeait, passait sans mot. Un soir, il sest assis en face delle, la regardant à peine :

Il fait froid ce soir.

Oui, moins douze apparemment.

Mmm.

Fin du dialogue.

Ce qui sétait passé avec Chloé, elle la su par un ami commun. Paul, au téléphone : « Paraît que ton Thierry sest fait larguer fissa par la petite jeunette ! ». Hélène sest contentée de répondre « Javais entendu », et la conversation est passée au sujet de la maison de campagne.

Elle imaginait aisément la situation : une jeune femme espérait peut-être la belle vie avec un « chef de service », mais a vite compris quelle récoltait surtout un homme de cinquante-huit ans, médicamenté, attaché à ses habitudes. Pas de quoi séduire bien longtemps.

Elle navait aucune pitié. Elle ressentait seulement ce soulagement de ceux qui, après des années de rage de dents, connaissent le retour du calme.

En février, sa santé a décliné. Sans la discipline dHélène, il oubliait des prises, mélangeait ses pilules. Elle remarquait le chaos dans ses boîtes, même deux comprimés avalés dun coup pour compenser un oubli. Rien à dire le médecin lui avait assez répété limportance du soin.

Tension en hausse, teint pâle, parfois des vertiges, des nuits agitées. Un matin :

Jai la tête qui tourne.

Prends rendez-vous chez le docteur, a-t-elle conseillé.

Tu veux bien minscrire ?

Il y a le numéro sur ta carte vitale, tu peux téléphoner.

Il la fixée, interloqué.

Je ne sais pas comment faire.

Voyons, tu es chef de service. Tu trouveras bien.

Finalement, il a appelé lui-même. Il est revenu avec une ordonnance. Nouveau médicament à ajouter.

Voilà.

Daccord, a-t-elle dit.

Tu vas me lacheter ?

Je peux, je passe devant. Tu veux participer ?

Il a été surpris. Avant, elle soccupait de tout. Maintenant, cétait chacun sa part.

Il lui a donné largent. Elle a acheté le médicament, la posé sur la table, sans calendrier ni explication. Son rôle sarrêtait là.

En mars, la neige a fondu en flaques sales. Hélène sortait de plus en plus, simplement pour marcher. Elle sest offert une nouvelle parka de mi-saison, ceinture à la taille, crème, bien taillée. Émue devant son image en cabine, consciente de navoir rien choisi pour elle depuis des lustres.

En mars aussi, Julien est venu avec sa femme Anne quelques jours. Julien, grand, la quarantaine douce, ressemblait à son père jadis, mais en plus tendre. Anne, gentille, posée. Ils sont arrivés avec un pot de miel et une belle boîte de chocolats.

Première soirée tous ensemble autour dun festin : gratin de pommes de terre, hareng en salade, terrine faite selon la recette maternelle. Thierry, en bout de table, muet. Julien raconte son travail, Anne demande à Hélène ses activités.

Tu fais de laquarelle, Maman ?

Japprends.

Trop bien. Tu nous montreras ?

Elle a apporté ses feuilles. Julien les a regardées sérieusement, Anne a complimenté.

Maman, tas rajeuni je trouve.

Juste une coupe de cheveux, a souri Hélène.

Elle a perçu le regard inquiet de Julien sur son père. Thierry piquait dans la terrine sans mot. Les non-dits flottaient mais Julien na rien demandé devant Anne.

Le lendemain, Anne étant sortie faire des courses, Julien sest approché alors quHélène préparait des raviolis.

Maman, ça va à la maison ?

Pourquoi ?

Papa a lair… je sais pas.

Lassé ? Il a ses soucis de tension. Il se soigne seul, maintenant.

Julien sest tu, triturant un bout de pâte.

Vous nêtes pas fâchés ?

Non, a répondu Hélène. Ce n’était pas un mensonge. Parallèles, voilà tout.

Tu me dis, Maman, si jamais…

Julien, tout va bien. Vraiment.

Et cétait vrai, à sa grande surprise.

Ils sont repartis dimanche. Lappartement a retrouvé son silence. Hélène a nettoyé la vaisselle, rangé la table, effacé chaque trace de la convivalité ; Thierry, sans un mot, devant la télé.

Le soir, il est venu se servir un verre deau en cuisine.

Julien va bien.

Oui, il va bien.

Les enfants aussi il sest interrompu.

Oui.

Il est retourné dans le salon. Elle est restée devant la fenêtre, contemplant la nuit, les lampadaires jaunes sur la chaussée humide, les feuilles mortes. Le dernier flocon de lannée tombait.

Avril débuta avec une crise dhypertension. Rien de dramatique, pas dambulance, mais il sest levé, tête qui tourne, obligé de sasseoir par terre dans lentrée.

Hélène. Je me sens mal.

Elle s’est approchée, la trouvé rouge, suant.

Allez, viens dans la chambre.

Elle la soutenu jusquau lit, apporté le tensiomètre : 18,5 / 11. Pas fameux.

Prends ton captopril, il est dans le tiroir. Allonge-toi, on vérifie dans une demi-heure.

Tu vas où ?

Je serai à la cuisine.

Elle a fait bouillir de leau pour son thé, écoutant les bruits dans la chambre. Au bout dune heure, ça allait mieux : 16 / 9,5. Suffisant.

Repose-toi, aujourd’hui pas de boulot.

Faut bien que je

Appelle pour prévenir. Tu ne bouges pas dici.

Il a obéi. Elle lui a apporté un peu de thé, des biscottes par automatisme.

Il est resté allongé, yeux au plafond.

Hélène, après un long silence.

Quoi ?

Jai il a balbutié, puis : Jagis comme un idiot depuis ces derniers mois, non ?

Elle ne la pas contredit. Elle sest assise sur le lit.

Oui, Thierry, comme un idiot.

Eh bien Il fixait le plafond Ce poste, je croyais que tout allait changer, que jallais être quelquun.

Tu as grimpé, chef de service.

Oui Et toi enfin, je ne voulais pas dire ça.

Je comprends ce que tu veux dire, a soufflé Hélène.

Elle sest levée, a pris la tasse, regagné la cuisine. Ce nétait pas une scène de réconciliation. Pas une larme, pas un mot damour. Juste « idiot » et elle la admis, cest tout.

Avril a passé, puis mai. Hélène a continué le parc et laquarelle. Monique la entraînée au théâtre, une première depuis dix ans un soir, dans la salle, elle sest sentie tout simplement bien. Vivante. Un jus dorange au bar à lentracte, du vrai théâtre.

Cinquante-six ans, et la sensation que ce nétait pas la fin du voyage, mais autre chose.

Avec Thierry, la coexistence était calme, distante, sans reproches. Parfois, ils se retrouvaient dans le même salon : lui devant la télé, elle avec son roman conseillé par Monique. Plus de devoir, seulement un partage despace.

Un jour, il lui a demandé de commander son nouveau traitement en ligne, car cétait moins cher.

Jy arrive pas.

Cest simple, tu tapes le nom, ajoute au panier, choisis la pharmacie.

Mais toi tu maîtrises.

Je maîtrise, tu maîtriseras aussi.

Il a fini par sen sortir, galérant, lappelant une fois, elle a expliqué, il sest débrouillé.

Elle a constaté combien cétait important, de ne pas faire pour lautre ce quil pouvait faire seul. Avant, elle croyait quaider, cétait tout faire. Maintenant, elle comprenait quà force, elle lavait étouffé.

En juin, la chaleur sest installée. Elle sest offert une robe dété fleurie. Elle la mise, sest regardée, et a trouvé ça bien. Pas une paysanne du Massif Central. Juste une femme dans une robe qui lui plaît.

Les couples vieillissants fonctionnent de toutes sortes de façons elle en connaissait : certains toujours en guerre, dautres dans la camaraderie, dautres encore, glacés, indifférents. Avec Thierry, cétait quelque chose de différent : ni guerre, ni paix, ni indifférence. Deux adultes sous le même toit.

Elle ne savait pas ce que lavenir leur réservait. Parfois, elle repensait à la question de Geneviève sur le divorce. Elle nen écartait pas lidée, mais ne se pressait pas non plus. Dabord, comprendre qui elle était.

Lété a suivi son cours. Elle a passé deux semaines chez Julien à Nantes, partie seule, heureuse de voir son fils, sa belle-fille et les petits Louise, six ans, et Hugo, quatre ans. De vraies vacances, différentes. Le plaisir dêtre grand-mère, de donner sans sépuiser.

Julien était attentionné. Il posait des questions, mais respectait les silences. Elle savait quelle avait réussi son éducation.

Elle est rentrée bronzée, reposée. Thierry la accueillie dun « Te revoilà », pris la valise. Cétait peu, mais cétait déjà ça.

Août a été étouffant. Hélène a acheté un petit ventilateur pour la chambre, un melon au marché, coupé la moitié pour elle, lautre pour Thierry. Premier merci entendu pour un plat, depuis longtemps.

En septembre, avec lautomne, le temps sest rafraîchi et, un vendredi soir, tout a basculé.

Thierry est rentré à huit heures, pâle, précautionneux. Hélène lisait en cuisine.

Hélène, je ne me sens pas bien.

Que se passe-t-il ?

Ma tension, ma tête… Et là, il montrait sa poitrine ça me serre.

Elle sest approchée :

Tu ressens ça depuis quand ?

Depuis ce midi à peu près. Je croyais que ça passerait.

Tu as pris ta pilule ?

Vers quinze heures, oui. Mais ça ne fait rien.

Assieds-toi.

Elle la fait asseoir, vérifié la tension : 19/11, pire quen avril.

Thierry, cest sérieux. Il te faut le SAMU.

Non, non, ce nest peut-être rien, je reprends un cachet

Non. Dix-neuf et douleur poitrine, pas question. Il faut un médecin.

Bon, appelle alors

Elle sest figée, tensiomètre dans la main.

Elle a vu devant elle un homme effrayé, malade. Elle a ressenti de la pitié. Mais aussi toute laccumulation de mois dabnégation non reconnue, de paroles qui ne seffacent jamais. Et elle a su ce quelle devait et ne devait pas faire.

Thierry, a-t-elle dit posément. Tu as ton téléphone. Tu connais le numéro durgence.

Il la fixée, hagard.

Quoi ?

Appelle toi-même le SAMU. Tape le 15. Dis ladresse, les symptômes. Ils viendront.

Hélène Il avait dans la voix une fragilité de gosse. Tu ne viens pas avec moi ?

Jai fait ma part : pris ta tension, conseillé dappeler lambulance. Maintenant, à toi.

Mais

Thierry. Elle a posé le tensiomètre. Tu es adulte. Chef de service. Tu vas y arriver.

Elle a quitté la cuisine, traversé le couloir, fermé la porte de la chambre comme on tourne une page. Ni claquée ni verrouillée, simplement tirée.

Au bout dun moment, la voix de Thierry sest élevée, flageolante :

Allô, oui, jappelle pour une urgence Voici ladresse…

Hélène sest préparé du thé à la camomille, parce quelle laime, elle. Elle a traversé la cuisine, frôlé Thierry qui parlait au téléphone, sans quil ose lever les yeux. Elle est restée près de la fenêtre à contempler la nuit noire.

En bas, la cour déserte. Le lampadaire éclaire le trottoir mouillé. Les feuilles des platanes, déjà toutes tombées, sentassent dans lhumidité. Le banc, sous la fenêtre, désert.

La conversation sest tue.

Ils arrivent, a dit Thierry.

Très bien.

Tu tu viens à lhôpital ?

Elle sest tournée.

Non, Thierry. Les médecins sont là pour toi.

Hélène

Le SAMU va soccuper de tout. Cest leur mission.

Elle a repris sa tasse, regagné la chambre, fermait la porte derrière elle. Assise face à la fenêtre, elle a contemplé les guirlandes de lumière de limmeuble den face, le vieux marronnier, les lampadaires lointains. Dans la cuisine, elle entendait le remue-ménage, des voix précipitées. « Tension, électro, peut-être observation ». Thierry répondait faiblement, ses mots trainaient, intimidés.

Une voix de médecin : « Votre épouse est là ? »

La sienne, en sourdine : « Oui. Mais elle elle ne viendra pas. »

Pause, puis le médecin, neutre :

Très bien. Habillez-vous, on y va.

La porte, lascenseur. Silence.

***

Je ferme ce journal, la tasse vide à côté de moi, le bruit de la nuit en bruit de fond. Le cœur nest pas lourd, pour la première fois depuis bien longtemps. Je ne sais pas ce que sera lavenir. Peut-être ensemble, peut-être seuls. Ce qui est sûr, cest que jai perdu une épouse muette, mais retrouvé une femme. Par-dessus tout, jai appris que soublier complètement ne rend service à personne ni à lautre, ni à soi. On ne mesure pas sa valeur à laune du dévouement silencieux. On existe, et cest déjà beaucoup.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: