La plaque propre
Claire. Viens ici.
Pas de « sil te plaît ». Pas de « quand tu auras fini ». Simplement « viens ici », comme si on appelait un chien.
Jai posé mon balai contre le mur et je suis entrée dans la cuisine. Olivier était assis à table, absorbé par son téléphone. À la place habituelle près de la fenêtre, il y avait Madame Geneviève, sa mère, qui buvait son thé. Une odeur de chou bouilli flottait dans la pièce, mêlée à celles des médicaments que ma belle-mère avalait à la poignée du matin au soir.
Ma mère dit que tu nas pas bien nettoyé la plaque de cuisson, a annoncé Olivier sans lever les yeux de son écran.
Je lai faite hier.
Mal faite.
Geneviève a reposé sa tasse sur la soucoupe dun petit geste sec.
Je nai jamais toléré la saleté chez moi, a-t-elle déclaré, dun ton de vérité éternelle. Jai toujours tenu ce foyer dans lordre, pendant vingt ans, seule, et jamais il ny a eu un tel désordre.
Javais cinquante-trois ans. Je me tenais dans la cuisine, les mains mouillées dans mes gants en caoutchouc, et jécoutais. Encore.
Montre-moi donc où cest sale, ai-je dit. Je vais nettoyer.
Justement, montre-lui, intervint Olivier. Tu ne vois pas toi-même ? Faut te le montrer à genoux ?
Il la dit calmement, à voix basse. Avec ce ton précis et dur qui touche toujours la cible.
Jai jeté un coup dœil à la plaque. Elle brillait. Je lavais frottée la veille au soir, après le dîner, une demi-heure à récurer la graisse des brûleurs. Elle était propre.
Cest là que tout a cédé.
Pas dexplosion. Pas de larmes. Juste Jai regardé cette plaque étincelante, puis Olivier, plongé dans son téléphone, puis Geneviève, sa tasse à la main. Dedans, tout est devenu parfaitement calme. Comme ces silences avant quon ne renonce pour de bon.
Jai retiré mes gants. Je les ai posés sur la table.
Jentends ça depuis vingt-huit ans, ai-je simplement dit. Ça suffit.
Olivier a enfin relevé la tête. Geneviève est restée figée, tasse levée.
Quest-ce que tu dis ? a demandé Olivier.
Jai dit : ça suffit.
Je suis sortie de la cuisine. Dans la chambre, jai récupéré un grand sac en toile du Monoprix et jai commencé à y fourrer des affaires. Pas beaucoup : papiers, deux pulls, des sous-vêtements de rechange, le chargeur du téléphone. Mes mains ne tremblaient pas. Ça ma surprise. Tout était tellement paisible, comme si je venais enfin doser une décision longtemps mûrie.
Les voix, dans la cuisine, sont montées.
Olivier, tu nentends pas ? Va la retenir !
Vas-y toi-même, si ça tinquiète.
Jai enfilé mon manteau, saisi mon sac et franchi le couloir. Chaussures, porte.
Claire ! a crié Geneviève depuis la cuisine. Tu comprends ce que tu fais ? Où tu vas aller ? Sans lui, tu nes rien ! Rien !
Jai fermé la porte. Calmement, sans bruit.
Lescalier sentait la litière de chat de la voisine du troisième et la peinture fraîche du rez-de-chaussée. Dehors, octobre sétait installé : humide, froid, les feuilles mortes couvraient le trottoir. Jai sorti mon portable.
Sophie a décroché au deuxième appel.
Soph, ai-je dit, je suis partie.
Pause.
Partie doù ?
De chez Olivier. Définitivement. Jai nulle part où aller.
Silence trois secondes, puis :
Ladresse, tu ten rappelles ? Vingt minutes et je suis à la maison. Attends-moi devant limmeuble, je te donnerai le code.
***
Sophie vivait dans un petit studio sur la rue des Fleurs. Petit, mais à elle, acheté sept ans plus tôt quand elle était réceptionniste à lhôtel et quelle mettait chaque centime de côté. Il y avait des étagères partout, des plantes, une collection de magnets de différentes villes sur la crédence de la cuisine. Ça sentait le café et quelque chose de sucré, peut-être de la cannelle.
Assise sur le canapé, une tasse de thé chaud entre les mains, jai vu Sophie sinstaller en face de moi, jambes croisées, attentive.
Raconte, a-t-elle dit doucement.
Rien à raconter, ai-je murmuré. Toujours pareil. La plaque nest jamais assez propre. La soupe pas assez salée, le sol mal lavé. Et ce regard comme si jétais un objet défectueux.
Claire, cest toujours comme ça. Pourquoi aujourdhui ?
Jy ai réfléchi.
Aujourdhui, jai regardé la plaque, et jai compris que si je ne partais pas maintenant, je ne partirais jamais. Je finirais par mourir là, un matin sans me lever, et ils diraient que je ne savais même pas prendre soin de moi.
Sophie a hoché la tête. En silence, elle ma resservi du thé.
Cette nuit-là, allongée sur son canapé, emmitouflée dans un plaid, la vraie tranquillité ma surprise. Pas de télé du salon dà côté. Pas de toussotements de Geneviève à travers la cloison. Pas cette crispation de « je dois me lever, faire quelque chose ».
Je nai pas pu dormir avant trois heures. Non par angoisse, mais parce que je découvrais ce quétait la paix. Navoir à rien répondre.
Et puis, jai fini par mendormir.
***
Le téléphone na pas sonné pendant deux jours. Le troisième matin, Olivier a finalement envoyé un message : « Quand rentres-tu ? » Pas un « pardon ». Pas un « il faut quon parle ». Juste « quand rentres-tu ? » Comme si jétais partie pour affaires.
Jai rangé le téléphone dans ma poche.
Tu as raison, a commenté Sophie, témoin de la scène. Ne réponds pas. Quil réfléchisse lui-même.
Il ne réfléchira pas, ai-je soufflé. Il pense toujours que je reviendrai. Que je ne peux pas vivre sans lui.
Et tu reviendras ?
La fenêtre ouvrait sur une cour grise doctobre, voitures ruisselantes, arbres nus.
Non, ai-je assuré. Mais je ne sais pas encore où sera la suite.
Les premières semaines, tout ma paru étrange. Lhabitude du réveil à sept heures, du petit-déjeuner à préparer, des lessives, des courses à la pharmacie pour Geneviève, des repas, du ménage. Toute la journée. Et cétait « mal fait » ou « pas assez ».
Maintenant, je me réveillais, et ma journée était vide. Aucune obligation. Cétait presque insupportable.
Sophie, ai-je soupiré un matin, alors quelle préparait son sac pour le travail, il faut que je fasse quelque chose. Sinon, je vais devenir folle.
Cherche du travail.
Mais quoi ? Jai passé vingt-huit ans à la maison.
Tu es peintre.
Jai eu un rire bref, un peu ironique.
Je létais Deux ans dans une maison dédition après lécole des Beaux-Arts, puis mariage. Olivier a décrété que ce nétait pas utile, il gagnait bien. Sa mère ajoutait quune femme correcte tenait son ménage, ne courait pas les bureaux.
Et tu étais daccord.
Oui. Javais vingt-cinq ans, je croyais à lamour. Je croyais quon prenait soin de moi.
Sophie est restée songeuse, enfilant son manteau.
Tu sais, il me reste des aquarelles dans mon placard. Ma nièce men avait demandé. Et du papier aussi, je crois. Prends-les, essaye.
Pour quoi faire ?
Parce que je te garantis, tes mains sen souviennent. Essaie.
***
Jai retrouvé les couleurs dans le tiroir du bas, bien emballées dans du papier journal. Des aquarelles denfant, usées, dans une petite boîte en plastique avec un écureuil dessus. Jai tout pris, me suis installée à la table de la cuisine et jai contemplé la page blanche.
Jai saisi un pinceau.
Rien ne venait. La couleur bavait, ma main tremblait, les proportions étaient fausses. Jai déchiré trois feuilles. Puis je me suis calmée, et à force de passer la couleur, sans idée, juste les formes, quelque chose sest débloqué.
Au bout dune heure, un petit papier était là : la cour dautomne vue de la fenêtre de Sophie, les arbres mouillés, le ciel gris barré dune touche rose à lhorizon.
Jai pensé : voilà. Cest moi qui ai fait ça.
Pas un plat. Pas une plaque propre. Moi.
Le soir, Sophie est rentrée, a vu le dessin sur la table et sest immobilisée.
Claire, cest toi qui as fait ça ?
Oui.
Cest très beau, vraiment.
Cest maladroit, tout est bancal.
Mais vivant, a dit Sophie. Ces cours, on en connaît des dizaines, mais celui-ci est vrai. On sent lair.
Je nai rien répondu. Mais je nai pas jeté le dessin.
***
Dans lappartement dOlivier Lefèvre, il se passait ce quil navait jamais imaginé.
Les trois premiers jours, il a attendu mon retour. Cela lui paraissait évident : où irais-je ? Je ne savais « rien faire ». Pas dargent, pas de travail, pas de toit. Je finirais bien par revenir.
Je ne suis pas revenue.
Le quatrième jour, il a ouvert le frigo : rien, sauf une brique de lait. Il est parti au travail le ventre vide.
Le soir, sa mère fixait la table, lair exaspéré dêtre un témoin muet.
Tu as mangé ?
Non.
Moi non plus. Tu as ramené quelque chose ?
Non, pas eu le temps.
Donc tu nas rien rapporté ni mangé, a-t-elle lancé. Jai soixante-dix-huit ans, je nimaginais pas vivre ça, pas un bout de pain dans la maison.
Maman, va au supermarché !
Un long silence.
Jai soixante-dix-huit ans, a-t-elle répété, et mes genoux me brûlent, je marche avec une canne. Tu me demandes dy aller ?
Jai travaillé toute la journée.
Et Claire alors ? Elle, elle na pas trimé pour toi du matin au soir ? Tu las chassée.
Olivier a redressé la tête.
Moi, je lai chassée ? Elle est partie delle-même !
Parce que tu ly as poussée ! Je tai dit de ménager les gens. Mais tu es toujours sûr davoir raison.
Tu nétais pas la dernière à la critiquer ! « Plaque sale, soupe mauvaise, sol mal lavé » !
Cest chez moi, jai le droit de faire des remarques !
Cest chez moi, maman ! Cest mon appartement !
Ils se sont foudroyés du regard. Pour la première fois depuis longtemps. Il ny avait plus Claire entre eux, plus le paratonnerre qui prenait tout sur elle.
Olivier a enfilé son manteau et claqué la porte.
Geneviève est restée seule, dans la cuisine silencieuse. Elle a ouvert le frigo, contemplé la brique de lait. Refermé.
Et sest rassise. Il faisait un silence quelle navait jamais connu tant que Claire vivait là.
***
En novembre, le froid et les premiers flocons sont arrivés. Javais déjà trois semaines chez Sophie, et peu à peu, je récupérais, comme une femme longtemps enfermée qui découvre lair libre. Ça aveugle, puis on shabitue.
Je peignais chaque jour. Jai acheté de vraies couleurs, plus celles des enfants. Sophie a trouvé une annonce sur Internet : un petit atelier à louer sur la rue de la Seine, près du parc. Une pièce denviron vingt mètres carrés, grande fenêtre au nord, sol en bois, pas cher parce que délabré, plâtre écaillé partout.
Jy suis allée, et jai su aussitôt : cétait là.
Alors, tu le prends ? a demandé la propriétaire, une dame au bonnet coloré.
Oui, je le prends.
Je navais quasi plus dargent. Jai vendu les boucles doreilles en or offertes par mes parents pour mon mariage. Bouleversée, mais finalement, ai-je pensé, de quoi gardais-je souvenir, au juste ?
Latelier est devenu mon refuge. Jy allais dès le matin, jouvrais la fenêtre et lair froid entrait, chargé dodeur de neige et deau de la Seine. Ça sentait la peinture, lhuile de lin, le bois. Je disposais pots, papiers, toiles, puis je travaillais. Des heures. Jen oubliais parfois de manger.
Je peignais tout : paysages, coins de Paris, natures mortes à partir de ce que javais sous la main une tasse, une pomme, une vieille chaussure. Tout revenait. Mes mains se souvenaient vraiment. Il fallait juste quelles se délient après vingt-huit ans.
Un jour de décembre, Sophie ma appelée à latelier.
Claire, à lhôtel, on veut organiser une expo des artistes locaux, petite, dans le hall. Jai parlé de toi. Tu prêtes des toiles ?
Sophie, je ne suis pas « artiste ». Je recommence à peine.
Tu les. Jai vu ton travail.
Mais ce nest rien, cest amateur.
Claire, tu te dis ça depuis trente ans. Ça suffit. Tu prêtes ?
Jai hésité.
Daccord, ai-je soufflé. Jenverrai.
***
Cest là que jai rencontré Alexandre Brochard.
Il nétait même pas là pour lexposition : il logeait à lhôtel par hasard et sest retrouvé dans le hall au bon moment. Grand, chemise à carreaux, tempes grises, yeux clairs tranquilles. Il regardait une de mes aquarelles : un parc dhiver, un banc, deux traces dans la neige, lune vers le banc, lautre qui sen éloigne.
Je me suis approchée pour redresser le cadre. Jai entendu son murmure :
Il y en a qui arrivent, sasseyent et repartent. Cest la vie.
Cest à cause des traces ? ai-je demandé.
Il sest tourné, sans gêne de parler à un tableau.
Oui. On dirait deux personnes. Repartis chacun dans sa direction. Ont-ils passé un bon moment ? Ou se sont-ils disputés ? Mystère.
Jimaginais plutôt une seule personne, ai-je dit. Venue là, assise, revenue chez elle.
Personne ne fait daussi grands détours seul, a-t-il opiné. Voyez, la trace zigzague. Sûrement deux.
Jai vu ma propre aquarelle autrement.
Peut-être bien, ai-je consenti.
On a parlé encore vingt minutes. Il venait dune ville voisine, pour aider son frère à finir des travaux. Alexandre, artisan tout terrain : menuiserie, électricité, plomberie. Veuf, deux enfants majeurs. Peu loquace, mais très attentif cest ce que jai noté tout de suite. Il na jamais coupé la parole ni consulté son portable. Il m’écoutait.
Je ne savais comment me comporter, tant cétait inhabituel.
En partant, il a demandé :
Vous avez une carte ?
Non jamais fait.
Un numéro alors ?
Je lui ai donné, me demandant pourquoi. Peut-être voulait-il acheter la peinture.
Trois jours après, il a écrit : « Bonsoir, cest Alexandre. La toile avec la neige et le banc est-elle à vendre ? »
Elle ne létait pas. Il est passé la chercher, la soigneusement enveloppée dans un sachet quil avait prévu. Il a demandé à voir dautres œuvres.
Nous sommes allés à latelier. Il a tout regardé en silence. Il a acheté deux petits paysages de plus.
Vous peignez très bien, a-t-il dit.
Je nai pas peint depuis si longtemps.
Pourquoi ?
Jai haussé les épaules. Pas envie de raconter. Pas maintenant.
La vie, disons.
Il a acquiescé, sans plus chercher à savoir.
***
Olivier a appelé en janvier. Cela faisait des mois que je vivais entre chez Sophie et à latelier. Sur le papier, nous étions encore mariés, mais je navais pas entamé la procédure.
Il a téléphoné alors que je finissais une grande nature morte à latelier, branches de sapin dans un vase, pommes de pin, une bougie.
Claire, a-t-il commencé.
Oui.
Tu vas bien ?
Oui.
Silence.
Maman est malade.
Désolée pour elle.
Tu pourrais passer ? Une fois par semaine, pour aider à la maison.
Jai posé mon pinceau.
Olivier. Je suis partie. Jai une nouvelle vie. Je ne viendrai pas faire le ménage.
Tu es encore ma femme.
Pour le moment. Mais ça ne durera pas.
Claire, ne fais pas ça. Reviens. Parlons-en.
On na jamais parlé, Olivier. Vingt-huit ans. Il y avait toi et ta mère qui parliez, et moi qui obéissais.
Tu exagères.
Peut-être. Mais je ne reviendrai jamais.
Jai raccroché. Sans trembler. Jen ai été moi-même étonnée.
Je me suis dit : de lextérieur, ça ressemble sans doute à une histoire banale, une femme qui quitte son mari. Mais de lintérieur, ce nest pas simple du tout. Cest comme réapprendre à marcher, chaque jour.
***
Avec largent, jai pris mon temps. Les aquarelles se vendaient rarement, à petit prix. Parfois on me commandait des cartes, parfois des petits tableaux. Avec laide de Sophie, jai ouvert un compte Instagram, publié mon travail, et petit à petit, des gens ont suivi, mont écrit.
Je vivais juste assez : location de latelier, nourriture, vêtements. Rien de trop, mais assez.
Je naurais jamais cru que cela me donnerait une telle impression de richesse. Mais si, cétait la liberté.
Alexandre venait tous les quinze jours : pour voir son frère, et passait systématiquement me voir. On prenait un café près du parc, ou on marchait dans les rues enneigées en bavardant. Il me parlait de son métier, de ses deux fils lun marié et qui allait devenir père. Je lui disais mes envies de peinture à lhuile, de nouveaux essais.
Il ne pressait jamais, ne forçait rien. Un jour, jai réalisé que jattendais ses visites. Quand il nétait pas là, latelier semblait plus vide.
Sophie, lui ai-je confié un jour. Alexandre… je ne comprends pas.
Quoi donc ?
Il est très gentil. Ça me fait peur.
Pourquoi le bien devrait-il faire peur ?
Parce que jai toujours pensé que derrière le bien, le mal arrivait vite.
Sophie a longuement croisé mon regard.
Claire, tout le monde ne cache pas quelque chose, tu sais.
Jy ai repensé plusieurs jours.
Un matin, jai envoyé à Alexandre : « Vous passeriez samedi ? Je veux vous montrer un nouveau projet. »
Il est venu. Il a regardé la toile. A aimé. Nous sommes allés boire un café, et là, il ma proposé :
Claire, et si nous allions faire un tour à labbaye ce week-end ? Cest une heure dici, magnifique sous la neige.
Jai dit : oui.
***
Des bribes de la vie dans lappartement de la rue Diderot, où Olivier vivait avec Geneviève, me parvenaient parfois. Une voisine, Mme Martin du quatrième, me téléphonait de temps à autre.
Claire, comment tu vas ? Tu sais, là-bas, cest la galère. On les entend se disputer à travers les murs. Geneviève reproche chaque jour à ton Olivier de tavoir laissée filer. Il répond, ils se hurlent dessus, jai failli appeler la police hier.
Jécoutais, ressentant une tristesse lointaine, vide de rancœur, sans victoire. Juste la constance du malheur.
Ce nétait pas moi quils regrettaient. Ils regrettaient la cible. Ils avaient toujours tiré du même côté, et désormais, ce côté avait disparu : ils se prenaient les coups eux-mêmes.
En février, Mme Martin mapprit que Geneviève avait été hospitalisée. Tension, cœur. Olivier faisait la navette seul, sombre.
Jai mis de leau à bouillir pour un thé, me disant quil faudrait peut-être appeler. Vingt-huit ans, mine de rien Après tout, une personne, même ainsi.
Puis jai réfléchi, décidé : non. Jen ai assez fait « comme il faut » toute ma vie. Maintenant, cest à eux.
***
Mars a ramené un soupçon de printemps. Un samedi, je traversais le marché, cabas à la main, choisissant les légumes pour le matin. Je me suis arrêtée devant des tomates, pensant que jaimerais en faire une toile, ce tourbillon de sons, de couleurs, déclats.
Et jai croisé Olivier.
Il avançait parmi les étals, son sac en plastique dans une main, lautre sur son téléphone. Il avait vieilli, ou peut-être jamais je ne lavais vu ainsi, de loin : voûté, veste froissée, teint pâle.
Je me suis immobilisée, me demandant ce que jallais ressentir. De la peur ? De la colère ? Lenvie de tourner les talons, vite ?
Rien.
Olivier ma vue. Il sest arrêté.
On sest regardés, trois étals nous séparant.
Claire, a-t-il dit.
Sa voix était basse comme toujours, mais je lui ai perçu une incertitude nouvelle.
Olivier, ai-je répondu.
Il sest rapproché. Derrière nous, une marchande faisait mine de trier ses pommes.
Comment tu vas ? a-t-il demandé.
Bien.
Tu as maigri.
Peut-être.
Ma mère est à lhôpital. Problèmes cardiaques.
Jai appris. Je suis désolée.
Il a baissé les yeux, changé le sac de main.
Tu ne reviendras vraiment pas ?
Je lai regardé. Paisiblement. Ni haine ni pitié. Simplement présente.
Non, Olivier. Je ne reviendrai pas.
Mais on doit continuer à vivre, non ?
Oui. Mais moi, je vis déjà. Toi, il te reste à commencer.
Il na rien trouvé à répondre. Jai acheté mes tomates, payé, puis repris ma route.
Mon cœur battait calmement. Cétait ça, ma victoire. Pas dêtre partie, ni de ne pas revenir. Mais de me tenir devant lui, sans peur, sans me ratatiner, sans me dire : « sois polie », « ne sois pas dure », « il a peut-être raison ». Juste parler à un inconnu. Presque.
Jai rajouté un bouquet de persil, acheté du bon pain, et suis rentrée chez moi. Chez moi, à latelier depuis longtemps, cest ce que je voulais dire par « chez moi ».
***
Jai lancé ma demande de divorce en avril. Jai tout fait seule, sans avocat, je suis allée au tribunal déposer le dossier. Olivier na pas protesté. On sest revus une fois devant le notaire, signatures, rien de plus.
Je navais pas de logement. Olivier gardait lappartement. Je ne voulais pas entamer la bataille des biens : trop long, trop lourd. Sophie disait que je me trompais, quon pouvait obtenir une part. Je haussais les épaules.
Je nai pas besoin de ce logement, Sophie. Jai besoin de vivre.
Un peu dargent, ça aide.
Jen aurai, ai-je souri. Autrefois. À moi.
Lété venu, Alexandre et moi nous voyions chaque semaine. Parfois je lui rendais visite dans sa ville, parfois il venait. Il possédait une petite maison dans un quartier paisible, avec un jardin, du cassis, un vieux pommier. Je suis restée plantée devant le pommier en fleurs longtemps la première fois.
Cest superbe, ai-je dit.
Cest ma femme qui la planté, a-t-il répondu tout simplement. Ça fait huit ans quelle est partie. Le pommier fleurit toujours.
Nous sommes restés à contempler larbre, côte à côte.
Alexandre, ai-je demandé, vous navez pas peur ? Ce genre de proximité, à nouveau
Il a réfléchi.
Bien sûr que jai peur, a-t-il avoué. Mais vous me plaisez. Et la peur nest pas une bonne raison de ne pas vivre.
Jai éclaté de rire. Involontairement.
Sage philosophie.
Jai lhabitude : jenfonce les clous tout droit, sans détour.
***
À lautomne, un an après ce fameux matin doctobre où jai quitté lappartement de la rue Diderot avec mon sac, on était assis, Alexandre et moi, dans sa cuisine. Il réparait un tiroir ; jesquissais un croquis, tasse à la main.
Il faisait bon, lair sentait le bois et le café.
Claire, ma-t-il lancé sans détourner la tête du tiroir, tu voudrais tinstaller ici ?
Je lai regardé.
Où ça ?
Ici, chez moi.
Silence de réflexion. Il a continué à bricoler sans un mot.
Jai mon atelier là-bas
Je sais. Mais ici aussi il y a une pièce, avec une grande fenêtre à lest. Le soleil le matin, tu las vue ?
Oui, tu men as parlé.
Alors ?
Je regardais mon carnet : une ébauche, la cuisine, un homme avec une visseuse, une femme à sa tasse, la fenêtre, le jardin derrière.
Je dois réfléchir.
Réfléchis.
Tu ne me pousseras pas ?
Non.
Pourquoi ?
Il a testé le tiroir. Il fermait parfaitement.
Parce que jai tout mon temps, a-t-il dit. On ne presse pas une adulte.
Jai regardé à nouveau le carnet.
Daccord, ai-je soufflé.
Daccord tu réfléchis, ou daccord tu tinstalles ?
Daccord, jemménage.
Il a hoché la tête, sest assis près de moi. Nous sommes restés là, en silence. Et le silence était bon.
***
Six mois ont passé.
Je vis avec Alexandre, mais jai gardé latelier sur la rue de la Seine. Jy viens trois jours par semaine, je peins. La grande chambre à lest est devenue mon second atelier à la maison ; le matin, quand Alexandre part travailler, jy griffonne mes idées.
On commence à acheter mes œuvres un peu plus souvent. Je ne suis pas devenue célèbre, non. Mais jai mes habitués, des gens qui veulent mes œuvres. Cest discret, mais cest à moi.
Des nouvelles dOlivier me parviennent, rarement, via Mme Martin. Geneviève, après lhôpital, ne quitte presque plus sa chambre ; Olivier a recruté une aide-ménagère. Il travaille, rentre chez lui, sa vie continue comme avant.
Jécoute ces histoires en me rappelant quautrefois cet homme couvrait tout mon horizon. Son humeur était ma météo. Ses mots, ma loi. À lextérieur, on pensait que cétait une famille « normale », mais cétait une cage dont jétais la porteuse de la clé, de lintérieur.
Aujourdhui, le ciel a changé.
Un mardi de décembre, je suis arrivée tôt à latelier. Jai allumé la bouilloire, la lumière. Dehors, la neige tombait, épaisse.
Le téléphone a sonné. Cétait Sophie.
Claire, comment vas-tu ?
Bien. Je travaille.
Jai une nouvelle. Une petite galerie du centre cherche des artistes pour leur exposition de printemps. Ils ont vu tes œuvres sur Internet et veulent te rencontrer. Voici leur numéro.
Jai noté.
Sophie, je nai ni nom ni statut officiel.
Tu as arrêté cinq ans, tu as repris, tu as plus de cent cinquante œuvres, cest pas rien !
Oui, mais
Appelle, juste appelle-les.
Daccord.
Jai reposé le téléphone. Jai regardé le numéro. La neige tombait, le monde était tout neuf.
Jai versé mon thé, pris un pinceau. Jappellerai plus tard il fallait dabord réussir à saisir la lumière de cette neige, tant quelle était là.
***
Le soir, Alexandre est venu me chercher à latelier. Il a frappé, est entré, ma trouvée au-dessus dune toile.
Prête ?
Encore cinq minutes.
Il sest assis sans rien presser, me regardant peindre. Son regard attentif, rassurant, était devenu familier. On regarde ainsi ce qui nous touche vraiment.
Au bout de cinq minutes, jai rangé mes pinceaux.
Voilà.
Tu las bien réussie, a-t-il estimé en désignant la toile.
Je ne sais pas. Peindre la neige, cest si difficile. On croit que cest blanc, mais cest bleu, gris, rose tout sauf blanc.
Intéressant, a-t-il commenté. Je ny aurais jamais pensé.
Ça paraît simple, mais il faut voir au-delà.
On est sortis ensemble. Lair était glacé, la ville se taisait sous la neige.
Alexandre, ai-je soufflé alors quon suivait la rue sombre, la galerie ma appelée pour une expo.
Alors ?
Je ne sais pas. Jhésite.
Tu aimerais y aller ?
Jai réfléchi.
Jaimerais, oui. Mais jai peur.
Peur de quoi ?
Quon dise que ce nest « pas assez », que je ne suis pas une vraie artiste, que ce nest pas sérieux.
Alexandre marchait, mains dans les poches.
Tu sais, Claire, ce quil y a de vraiment effrayant ? Rien.
Comment ça ?
Le plus difficile, tu las déjà fait. Tas vécu pendant vingt-huit ans là où on te répétait chaque jour que tu nétais rien. Tu es partie avec un seul sac. Ça, cétait courageux. Alors une galerie Si on dit non, tant pis.
Je me suis arrêtée.
Tu es direct comme un clou.
Toujours, a-t-il souri à la lumière du lampadaire.
Rentrons, il fait froid, ai-je dit.
On a continué sous la neige crissante, deux silhouettes parmi les lumières.
Alexandre
Oui ?
Merci.
De quoi ?
De ne jamais me dire ce que je dois faire.
Il a attendu une seconde.
Les adultes le savent eux-mêmes. Moi, je ne fais que le rappeler. Cest tout.
On est arrivés à la maison. Il ma laissée entrer, ça sentait le bois et la pomme il en gardait au sous-sol.
Jai ôté mes chaussures, allumé la lumière de la cuisine.
Tout était familier : table en bois, deux chaises, fenêtre sur le jardin. Sur le rebord, mon carnet de croquis.
Je lai ouvert sur le dessin de la veille : cuisine, homme à la visseuse, femme à la tasse, fenêtre, jardin poudré de neige.
Je me suis dit : il me reste à tracer encore un peu de blanc. Jai attrapé mon crayon.