Plaque de cuisson éclatante

Plaque impeccable

Sylvie, viens ici.

Pas de « sil te plaît ». Pas de « quand tu auras fini ». Juste « viens ici », comme on appellerait un chien.

Elle pose son balai contre le mur et entre dans la cuisine. Laurent est assis à table, les yeux collés à son portable. À côté de lui, à sa place habituelle près de la fenêtre, Madame Jeanne Lefèvre prend son thé. Dans la pièce, ça sent le chou bouilli et ces cachets que la belle-mère avale à la poignée du matin au soir.

Maman dit que tu nas encore pas bien nettoyé la plaque, lance Laurent sans quitter son écran.

Jai nettoyé hier.

Mal nettoyé.

Jeanne Lefèvre repose sa tasse sur la soucoupe dans un petit choc feutré.

Je nai jamais toléré la saleté dans ma maison, dit-elle sur un ton dévidence. Jai tenu cette maison seule pendant vingt ans, il y a toujours eu de lordre. Jamais dincurie.

Sylvie a cinquante-trois ans. Elle est là, dans la cuisine, en gants Mapa, les mains humides. Elle écoute. Encore une fois.

Montre-moi où cest sale, demande-t-elle. Je vais nettoyer.

Justement, montre-lui, ricane Laurent. Tu ne le vois pas toi-même ? Tu veux quon te mette à genoux pour te montrer ?

Il parle bas. Presque calmement. Il a toujours cette façon de dire les choses : sans un cri, mais la voix qui vise juste.

Sylvie regarde la plaque. Elle brille. Elle la frottée hier soir, après le dîner, une demi-heure à enlever la graisse des brûleurs. Elle est nette.

Cest alors que quelque chose lâche.

Pas dexplosion. Pas de larmes. Elle regarde la plaque éclatante, puis Laurent sur son téléphone, puis Jeanne Lefèvre et sa tasse de thé. À lintérieur, tout devient silencieux. Exactement comme avant quune chose casse, vraiment.

Elle enlève ses gants. Les pose sur la table.

Jentends ça depuis vingt-huit ans, dit-elle. Ça suffit.

Laurent lève enfin les yeux. Jeanne Lefèvre sarrête, la tasse en main.

Quest-ce que tu dis ? demande Laurent.

Jai dit : ça suffit.

Elle quitte la cuisine. Dans la chambre, elle sort un grand sac Monoprix et commence à y glisser quelques affaires. Pas beaucoup. Les papiers, deux ou trois pulls, du linge de rechange, le chargeur du téléphone. Ses mains ne tremblent pas, ce qui létonne elle-même. Une paix froide, comme si une décision mûrie depuis longtemps venait déclore dun coup.

Dans la cuisine, les voix montent. Dabord calmes, puis plus fortes.

Laurent, tu entends ? Vas larrêter !

Vas-y toi-même si tu veux.

Sylvie ferme sa veste, prend son sac et sort dans lentrée. Elle enfile ses chaussures. Ouvre la porte.

Sylvie ! hurle Jeanne Lefèvre depuis la cuisine. Tu te rends compte de ce que tu fais ? Tu vas où ? Tu nes rien sans lui, rien du tout !

Sylvie ferme la porte, doucement.

Dans lescalier, ça sent la litière du chat des voisins du troisième et la peinture fraîche du rez-de-chaussée. Elle descend, sort sur le trottoir. Cest octobre, froid, humide, le tapis de feuilles mouillées gluant sur lasphalte. Elle sarrête devant la porte, sort son téléphone.

Claire décroche au deuxième appel.

Claire, dit-elle. Je suis partie.

Silence.

Partie doù ?

De chez Laurent. Définitivement. Je nai nulle part où aller.

Trois secondes de silence. Puis Claire dit :

Tu te souviens de ladresse ? Vingt minutes et je suis chez moi. Attends-moi devant l’entrée, je tenvoie le code.

***

Claire habite un studio sur la rue des Fleurs. Il est petit, mais cest le sien, acheté à la sueur de son front il y a sept ans, quand elle gérait une réception dhôtel et économisait chaque centime. Des étagères partout, des plantes aux fenêtres, des magnets sur le frigo ramenés de toutes parts. Ça sent le café et un reste de gâteau à la cannelle.

Sylvie est assise sur le canapé avec une tasse de thé brûlant, Claire en face delle, jambes repliées, la scrute sans un mot de trop.

Raconte, dit Claire.

Il ny a rien à dire, commence Sylvie. Cest toujours la même chose. La plaque sale. La soupe trop fade. Le sol mal lavé. Ce regard sur moi comme si jétais une machine qui tombe en panne.

Cest pas nouveau, ça. Mais aujourdhui ?

Sylvie réfléchit.

Aujourdhui, jai regardé la plaque brillante et jai compris que si je ne partais pas maintenant, je ne partirais jamais. Je finirais ici, un jour jy mourrais, et ils diront que je ne savais même pas me tenir.

Claire hoche la tête. Elle se tait. Sert du thé de nouveau.

La nuit, Sylvie allongée sur le canapé sous un plaid chaud écoute le silence pur. Pas de télé dans la pièce dà côté. Pas de toux de Jeanne Lefèvre derrière la cloison. Surtout, aucune urgence à se lever, rien à rattraper.

Elle ne dort pas avant trois heures du matin. Non par angoisse, simplement parce quelle ne sait pas comment cest, dêtre là sans devoir répondre de rien.

Puis elle sendort enfin.

***

Le téléphone reste muet deux jours. Au troisième, Laurent envoie un simple message : « Tu rentres quand ? » Pas un « pardon ». Pas un « faut quon parle ». Juste « tu rentres quand », comme si elle était partie faire des courses.

Sylvie lit et glisse le téléphone dans sa poche.

Tu as raison, dit Claire, qui a tout vu. Ne réponds pas. Quil réfléchisse.

Il ne réfléchit pas, soupire Sylvie. Il est sûr que je reviendrai. Il la toujours cru. Il pense que quoi quil arrive, je finirai par rentrer.

Et alors, tu vas rentrer ?

Sylvie regarde dehors, le gris du jardin en octobre, les arbres dénudés, les voitures ruisselantes.

Je ne rentrerai pas, répond-elle. Où, je ne sais pas encore.

Ces premières semaines sont étranges. Elle ne sait que faire delle-même. Toute sa vie, elle sest levée à sept heures : préparer le petit-déjeuner, nettoyer, faire une lessive, courir à la pharmacie pour Jeanne Lefèvre, les courses, puis encore le ménage, le repas, la vaisselle. Toujours mal, jamais assez.

Maintenant elle se réveille, et la journée soffre vide. Il ny a rien à faire. Presque insupportable.

Claire, dit-elle un matin pendant que Claire sapprête à partir. Il faut que je fasse quelque chose. Sinon, je vais devenir folle.

Cherche un boulot, lui propose-t-elle.

Mais quoi ? Ça fait vingt-huit ans que je suis à la maison.

Tu es artiste.

Sylvie rit, sèchement.

Je létais, autrefois. Deux ans dans une maison dédition après les Beaux-Arts, puis jai épousé Laurent. Il a dit quil ny avait pas besoin, quil pourvoyait. Sa mère a ajouté quune femme respectable tenait sa maison, point.

Et tu as accepté.

Oui. Javais vingt-cinq ans, jai cru que cétait lamour. Quon prenait soin de moi.

Claire enfile son manteau en silence.

Tu sais, jai un vieux coffret daquarelles dans le placard. Cest ma nièce qui la laissé, y a même du papier. Prends-les, essaye.

Pourquoi faire ?

Les mains se souviennent. Toi aussi, tu dois te rappeler comment faire.

***

Les aquarelles sont dans un tiroir du bas, roulées dans du papier journal. Bon marché, boîte plastique, couvercle décoré dun écureuil. Le papier, épais, à moitié entamé. Sylvie prend le tout, sassied à la table de la cuisine, et regarde longtemps la feuille blanche.

Puis elle saisit un pinceau.

Dabord, cest raté. La couleur fuse mal, la main tremble, les proportions sont bancales. Elle déchire trois pages. Puis elle se calme, continue sans y penser, sans plan. Juste mettre de la couleur. De la forme. Rien de plus.

Au bout dune heure, devant elle, une petite feuille : le jardin automnal vu depuis la fenêtre de Claire, arbres mouillés, ciel gris et une tâche rose à lhorizon.

Elle le contemple, se dit : voilà. Cest moi qui ai fait ça.

Pas une soupe, ni une plaque lustrée. Mais ça.

Le soir, Claire voit le dessin sur la table et sarrête.

Cest toi qui as fait ça, Sylvie ?

Oui.

Cest joli. Vraiment.

Cest bancal.

Mais vivant, ajoute Claire. Jen ai vu, des jardins. Celui-là, il est presque vrai, on le ressent.

Sylvie ne dit rien mais ne jette pas la feuille.

***

Chez Laurent Lefèvre, rue Victor-Hugo, il se passe alors ce quil navait pas prévu.

Trois jours, il attend le retour de Sylvie. À ses yeux, cest inévitable : où irait-elle ? Elle ne sait rien faire. Elle na ni argent, ni travail, ni logement. Elle reviendra, pas le choix.

Mais elle ne revient pas.

Au quatrième jour, il découvre le frigo vide. Vraiment vide. Il tombe sur un seul yaourt, referme aussitôt et part travailler le ventre creux.

Le soir, sa mère est là, face à lui avec lair de celle qui savait depuis toujours mais ne disait rien.

Tu as mangé ?

Non.

Moi non plus. Tas rapporté à manger ?

Non, pas eu le temps.

Donc, ni mangé, ni rapporté, commente Jeanne Lefèvre. Parfait. Soixante-dix-huit ans, et je découvre quon peut manquer de pain chez soi.

Maman, tu peux y aller toi-même ?

Long silence.

Jai soixante-dix-huit ans, articule-t-elle. Mes genoux, ma tension, une canne. Et toi, tu me demandes dy aller.

Javais pas le temps, jai travaillé.

Et Sylvie, elle ne travaillait pas ? Elle se tuait à la tâche pour toi, et tu l’as poussée dehors !

Laurent relève la tête.

Cest elle qui est partie !

Parce que tu ly as forcée ! Je tai averti : il faut ménager les gens. Mais non, tu sais tout mieux que tout le monde.

Et toi, tu ne lui as pas mâché le cerveau avec ta plaque et tes critiques perpétuelles ?

Je faisais des remarques, cest mon droit, ici !

Dans MA maison, maman ! Cest MON appartement !

Ils se fixent, pour la première fois depuis des années. Sylvie nest plus là pour tout encaisser et amortir les heurts entre eux.

Laurent enfile sa veste, claque la porte.

Jeanne Lefèvre reste seule dans la cuisine. Dehors, la nuit est tombée. Elle se lève, allume la lumière, rouvre le frigo, voit le yaourt, referme.

Et sassoit.

Il règne un silence inédit depuis le départ de Sylvie.

***

Novembre apporte le froid et la première neige. Sylvie vit chez Claire depuis trois semaines déjà, elle se réhabitue doucement à lair, comme quelquun quon a longtemps gardé à lintérieur. Dabord, cest aveuglant. Ensuite, on sy fait.

Chaque jour, elle peint. Elle a acheté de vraies couleurs, pas des jeux denfants. Claire a trouvé sur internet une annonce : petit atelier à louer dans une impasse près du quai, pas loin du parc. Vingt mètres carrés, une grande fenêtre sur le nord, parquet en bois. Pas cher, car un peu délabré, murs qui sécaillent.

Dès la visite, Sylvie sait : cest là.

Alors, tu prends ? demande la propriétaire, une vieille dame à bonnet tricoté.

Oui.

Largent manque. Sylvie vend la paire de boucles doreilles en or offertes par ses parents le jour de son mariage. Avec un pincement, tout de même. Puis elle se dit : à quoi bon garder ça ?

Latelier devient son havre. Dès le matin, elle ouvre la fenêtre, un vent glacé chargé dodeurs de pluie et de Seine entre. Ça sent la peinture, lhuile de lin, le bois. Elle expose ses pots, déplie papier ou toile, et travaille. Pendant des heures, elle en oublie parfois de manger.

Elle peint de tout : paysages parisiens, cours intérieures, natures mortes avec ce quelle a sous la main, tasse, pomme, vieille chaussure. Cest de mieux en mieux. Les mains, en fait, navaient pas oublié. Il fallait juste les réveiller.

En décembre, Claire lappelle à latelier.

Sylvie, à lhôtel, on va exposer des artistes locaux dans le hall. Je tai citée. Tu veux apporter quelques tableaux ?

Claire, je ne suis pas une vraie artiste. Je reprends à peine.

Tu plaisantes ? Jai vu ce que tu fais.

Cest amateur.

Sylvie, tu tes cachée sous le « seulement » et le « à peine » depuis trente ans. Stop. Tu le fais ou pas ?

Court silence.

Daccord.

***

Cest lors du vernissage quelle fait la connaissance de Paul Morel.

Il nest pas venu pour voir des tableaux, il venait juste déposer ses clés à laccueil, et se retrouve dans la foule. Grand, chemise à carreaux, cheveux poivre et sel, les yeux gris clairs, tranquilles. Il sarrête devant un tableau de Sylvie : square enneigé, banc, traces dans la neige quon devine séloigner.

Sylvie sapproche pour raccrocher une ficelle et lentend murmurer pour lui-même :

Voilà. On sest assis, et puis chacun est reparti.

Vous parlez des traces ? demande-t-elle.

Il tourne la tête, pas gêné du tout dêtre surpris à parler à un tableau.

Oui. On dirait que deux personnes sont venues, assises, puis séparées. Impossible de savoir, amis ou fâchés.

Jimaginais plutôt quelquun de seul, dit-elle. Il sassoit, puis rentre chez lui.

On ne rentre pas tout droit quand on est seul, sourit-il gravement. Regardez, les traces zigzaguent. Deux.

Elle regarde son travail autrement.

Peut-être bien, concède-t-elle.

Leur conversation dure une vingtaine de minutes. Il raconte : il habite Fontainebleau, aide son frère à refaire sa salle de bain. Lui-même artisan tout-terrain bois, plomberie, électricité. Veuf, deux enfants adultes. Il parle peu, mais écoute très attentivement. Jamais il ne coupe la parole. Son téléphone, il lignore. Son regard accompagne même le silence.

Tellement inhabituel quelle ne sait comment réagir.

Avant de partir, il demande :

Vous avez une carte ?

Non je nai jamais pensé en faire.

Un numéro ?

Elle le lui donne. Puis se demande : pour quoi faire ? Peut-être souhaite-t-il acheter un tableau.

Trois jours après, il écrit : « Bonsoir, cest Paul, les traces dans la neige. Je voudrais acheter ce tableau, sil nest pas vendu. »

Il ne lest pas. Il vient, lemballe soigneusement dans un papier bulle et demande sil peut voir dautres œuvres.

Ils vont à latelier. Il regarde longtemps, silencieusement. Achète deux petits formats.

Vous peignez bien, dit-il.

Ça faisait longtemps. Jai arrêté, explique-t-elle.

Pourquoi ?

Elle hausse les épaules, nentre pas dans les détails. Pas ce soir.

La vie, cest tout.

Il acquiesce, ninsiste pas.

***

Laurent la rappelle en janvier. Cela fait plusieurs mois déjà que Sylvie alterne nuits chez Claire et longues journées à latelier. Officiellement, ils ne sont pas divorcés, elle na pas encore déposé les papiers.

Il lappelle le soir, alors quelle finit un grand bouquet dhiver, branches de sapin, pommes de pin, bougie.

Sylvie, dit-il.

Oui.

Comment tu vas ?

Bien.

Silence.

Maman est malade, annonce-t-il.

Désolée.

Tu pourrais venir à la maison une fois par semaine ? Donner un coup de main ?

Sylvie repose son pinceau.

Laurent, je suis partie. Jai ma vie ailleurs. Je ne reviendrai pas faire le ménage.

Tu es encore ma femme.

Pour linstant, oui. Mais ça ne va pas durer.

Sylvie, texagères. Reviens à la maison. On va parler.

Laurent, on na jamais parlé. Pendant vingt-huit ans, cest vous qui décidiez, moi jécoutais.

Tu dramatises.

Peut-être, répond-elle tranquillement. Mais je ne reviendrai pas.

Elle raccroche. Les mains sèches. Cest étrange pour elle-même.

Avec le recul, son histoire doit sembler banale : une femme quitte son foyer. Mais au-dedans, ce nest pas simple du tout. Il faut réapprendre à marcher, chaque jour.

***

Largent, Sylvie apprend à le gérer seule. Ses tableaux ne se vendent pas cher ni souvent. On lui commande parfois une carte, un paysage cadeau. Avec Claire, elle ouvre une page internet, poste ses œuvres, peu à peu des messages arrivent.

Elle arrive juste à couvrir latelier, la nourriture, les vêtements. Pas plus, mais ça suffit.

Ce sentiment de suffisance lui paraît être une fortune.

Paul vient tous les deux-trois week-ends : il passe voir son frère, et ils prennent un café près du parc ou marchent, parlent longtemps. Il raconte son travail, ses fils, lun marié, un bébé à venir. Elle, ses tableaux, ses velléités de peindre à lhuile.

Jamais il ne la presse. Jamais il ne force quoi que ce soit. Un jour elle se surprend à attendre ses visites. Quand il nest pas là, latelier semble plus silencieux.

Claire, souffle-t-elle un jour. Paul je ne comprends pas.

Quoi ?

Il est vraiment bien. Et ça meffraie.

Pourquoi ce qui est bien ferait peur ?

Parce que, chez moi, derrière le bien, il y avait toujours du mauvais.

Claire la regarde longuement.

Peut-être que ce nest pas le cas chez tout le monde ?

Sylvie y réfléchit des jours durant.

Un matin, prenant son courage, elle écrit à Paul : « Ce samedi, vous voulez passer ? Jai commencé une grande toile, je voudrais vous montrer. »

Il vient, regarde le tableau, donne son avis. Ensuite ils vont au café, il propose :

Ça vous dit, une escapade dimanche ? Il y a une abbaye à une heure dici, cest splendide sous la neige semble-t-il.

Sylvie dit oui, sans hésiter.

***

Ce qui se passe rue Victor-Hugo, elle ne le sait que par bribes. Parfois, la voisine, Madame Martin du quatrième la joint :

Ma chère Sylvie, tu vas bien ? Tu sais, chez toi, cest la guerre. On les entend se disputer à travers les murs. Jeanne sermonne ton Laurent à propos de ton départ, lui réplique. Hier, je pensais appeler la police.

Sylvie écoute, ressent une peine froide, lointaine. Pas de triomphe. Simplement : cest ainsi.

Sans elle, ils nont mal quà force de ne plus pouvoir tirer sur un bouclier commun. Ils visaient, mais la cible est partie, dorénavant, ils ne tirent que sur eux-mêmes.

En février, Madame Martin annonce lhospitalisation de Jeanne Lefèvre. Heart problems, hypertension. Laurent, seul dans la salle dattente, noir de chagrin.

Sylvie fait chauffer leau pour un thé, hésite à appeler. Après vingt-huit ans mais finalement, non. Elle laisse faire. Toute sa vie, elle a fait « ce quil faut ». Maintenant, place à lautre.

***

Mars apporte la fonte de la neige, une odeur de terre. Sylvie traverse le marché, son tote bag sur lépaule, choisit tomates pour le petit-déjeuner, remarque quelle aimerait peindre le printemps du marché ces couleurs, cette animation.

Et là, elle voit Laurent.

Il marche, sac à la main, le nez dans son téléphone, lair vieilli, pense-t-elle. Ou alors elle le regarde pour la première fois avec du recul. Les épaules basses, veste froissée, mine grise.

Elle reste figée, attend de ressentir quelque chose. Peur ? Colère ? Lenvie de fuir ?

Rien de tout ça.

Laurent relève la tête, la voit. Sarrête.

Ils sobservent à trois étals de distance.

Sylvie, fait-il doucement.

La voix est la même, mais il y a autre chose : une détresse.

Laurent, répond-elle.

Il sapproche. La vendeuse feint détudier ses pommes.

Comment tu vas ?

Bien.

Tu as maigri.

Peut-être.

Maman est hospitalisée. Le cœur.

Jai appris. Désolée.

Il hésite, change son sac de main.

Tu ne rentreras vraiment pas ?

Sylvie le fixe calmement. Sans haine, sans pitié. Juste un regard.

Non, Laurent. Je ne reviendrai pas.

Faut bien vivre

Il faut pour toi. Moi, je vis déjà.

Rien à dire. Elle paie les tomates, poursuit sa route.

Son cœur bat calmement. Voilà la victoire, là : ce rythme régulier. Pas dêtre partie, pas de ne pas être revenue. Doser faire face sans trembler. Plus de « il faut », « je dois être gentille », « ne pas être trop dure ». Juste une discussion avec un presque étranger.

Elle achète encore un peu de basilic au stand suivant, du bon pain, et repart à la maison cest-à-dire latelier, quelle nomme déjà sans hésiter « la maison ».

***

Le divorce est demandé en avril. Toute seule, Sylvie effectue les démarches, remplit les formulaires, suit les indications. Laurent ne proteste pas. Ils se croisent une fois devant le notaire, signent, puis se séparent.

Pas de bien immobilier pour elle. Laurent garde lappart. Elle refuse de batailler, trop dusure. Claire la sermonne un peu :

Tu aurais pu réclamer ta part, tu sais.

Je ne veux pas de cet appartement, Claire. Moi, je veux avancer.

Mais un peu dargent ne taurait pas fait de mal.

Jaurai de largent. Un autre, le mien.

Lété venu, Paul et elle se voient chaque semaine. Parfois elle va à Fontainebleau, parfois il vient à Paris. Il a une petite maison, un jardin, des cassis et un vieux pommier. Sylvie, sa première fois là-bas en mai, reste un long moment dans le jardin à admirer le pommier en fleurs.

Cest beau, dit-elle.

Cest ma femme qui la planté, répond-il avec simplicité. Huit ans quelle nest plus là. Mais larbre, lui, fleurit.

Ils restent, tous deux, à contempler larbre.

Paul ça ne vous fait pas peur ? Recommencer quelque chose, comme ça ?

Il réfléchit.

Bien sûr. Mais vous me plaisez. Jen ai peur, mais la peur nest pas une raison pour ne pas vivre.

Elle éclate de rire, à sa propre surprise.

Tu métonnes.

Jai appris quen bricolage, il ne faut pas perdre de temps avec des détours.

***

Un an exactement après être partie début octobre, Sylvie est assise avec Paul à sa table de cuisine, tard le soir. Il retouche un tiroir récalcitrant, elle fait des croquis devant un café.

Cest chaleureux, paisible, avec une odeur de bois et de café.

Sylvie, lance Paul sans quitter sa tâche, tu viendras vivre ici ?

Elle lève les yeux.

Où ça ?

Ici, chez moi.

Jai mon atelier à Paris.

Je sais. Mais jai une pièce avec une grande fenêtre, à lest. Le matin, soleil direct. Je te lai dit ?

Oui, tu me las dit.

Alors ?

Sylvie regarde son carnet. Sur la page, un croquis rapide : cuisine, un homme avec un tournevis, une femme qui boit son thé. La fenêtre, le jardin derrière.

Il faut que jy réfléchisse.

Prends ton temps.

Tu ne mets pas la pression ?

Non.

Pourquoi ?

Il pose le tournevis, ferme le tiroir. Ça marche.

Jai tout mon temps, reprend-il. Et forcer une adulte, ce serait idiot.

Sylvie regarde longtemps son carnet.

Bon Je vais le faire.

Tu vas venir vivre ici ?

Oui.

Il acquiesce, sassied à ses côtés avec son thé. Ils restent sans rien dire. Et le silence est parfait.

***

Six mois sécoulent.

Sylvie vit avec Paul, mais garde latelier parisien. Elle y va trois fois par semaine. La pièce à la grande fenêtre de la maison de Paul est devenue son deuxième atelier du matin, croquis avant que Paul ne parte travailler.

Ses œuvres se vendent un peu plus. Pas de renommée, non. Mais quelques fidèles, venus exprès pour elle. Ce nest pas un raz de marée, cest juste à elle.

Des nouvelles de Laurent lui parviennent parfois, par Madame Martin. Jeanne Lefèvre, très diminuée, ne sort plus de la chambre. Laurent a embauché une aide-ménagère. Il travaille, rentre le soir, suit son chemin.

Avant, cet homme faisait toute sa météo intérieure. Ses paroles dictaient la météo de toute une existence de femme respectable, prisonnière dune cage sans serrure dont la porte nétait tenue fermée que par elle.

À présent, lhorizon a changé.

Un mardi de décembre, Sylvie arrive tôt à latelier. Elle allume la lumière, met leau à chauffer. Derrière la vitre, la neige tombe, paisible, sans hâte.

Le téléphone sonne. Claire.

Sylvie, ça va ?

Très bien. Je travaille.

Jai une info. Une galerie du centre cherche des artistes pour leur expo de printemps. Cest tout petit mais sérieux. Une amie a vu tes toiles sur internet, elle veut te rencontrer. Je tenvoie son numéro.

Sylvie note soigneusement.

Mais Claire une galerie, moi jai pas de « grand nom », rien

Tu nas pas peint pendant cinq ans, tu as repris, tu as une centaine de toiles ! Cest pas « rien », ça ?

Oui, bon

Appelle-la. Juste pour parler.

OK.

Elle pose le téléphone, regarde le numéro, puis la fenêtre. La neige épaissit le paysage, tout devient blanc, pur, comme une feuille neuve.

Elle se sert du thé, saisit ses pinceaux, se remet à louvrage. Elle appellera plus tard. Dabord, il faut saisir ce flocon, tant quil en est temps.

***

Le soir, Paul vient la chercher à latelier. Il toque, entre, la trouve encore penchée sur toile.

Tu es prête ?

Encore cinq minutes.

Il sinstalle sur un tabouret, ne dit rien, attend. Son regard, Sylvie le sent parfois posé sur elle, attentif, calme, précieux.

Cinq minutes, elle referme les pinceaux, range.

Voilà.

Cest beau, indique Paul en pointant la toile.

Je ne sais pas. Peindre la neige, cest dur. Elle paraît blanche, mais en fait cest bleu, gris, rose tout sauf blanc.

Ah ? Je naurais jamais imaginé, sétonne-t-il.

Voyez, cest ça, en art. On pense voir, et on ne voit rien.

Ils quittent latelier. Dans la nuit froide, lair est limpide à respirer.

Paul propose-t-elle, en marchant dans la rue qui brille de neige fondue, jai été contactée pour une expo au centre. Je ne sais pas si

Tu en as envie ?

Elle hésite.

Oui. Mais jai peur.

Peur de quoi ?

Dessuyer un refus, dentendre que je ne suis pas à la hauteur, que tout ça nest pas « vrai ».

Paul avance, mains dans les poches.

Sylvie, il ny a plus rien à craindre.

Comment ça ?

Le plus difficile est derrière toi. Vingt-huit ans, à entendre quon nest rien. Tu es sortie de là avec un unique sac. Cétait ça, le vrai courage. La galerie au pire, disent-ils non ? Et alors ?

Elle sarrête.

Tu vas à lessentiel, toi.

Je fais de mon mieux, répond-il en souriant à peine, à la lumière dun lampadaire.

Rentrons, il fait froid.

Ils marchent. La neige crisse. Les lampadaires reflètent sur la glace. Au loin, le halo des fenêtres les attend.

Paul

Oui ?

Merci.

Pourquoi ?

Pour ne jamais dire « tu dois » ou « il faudrait ».

Il lui répond après un instant :

Un adulte sait ce quil doit faire. À moi de rappeler gentiment, cest tout.

Ils entrent. Lentrée sent la cire et un peu la pomme stockée à la cave.

Sylvie passe à la cuisine, allume la lumière.

Tout lui est familier : la table en bois, les deux chaises, la fenêtre sur le jardin. Sur le rebord, son carnet de croquis, resté là depuis le matin.

Elle louvre, revoit le dessin de la veille : cuisine, homme au tournevis, femme à la tasse, fenêtre, pommier.

Il manque la neige.

Elle saisit un crayon.

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