Pierre grandissait dans une famille nombreuse, un peu comme si la maison flottait dans un vieux tableau de village, avec des murs penchés sur les saisons. Son père, amateur de vin rouge et de brasseries enfumées, passait dun boulot à lautre en bordure de Lyon, tandis que sa mère, usée par les doubles journées à La Poste et aux fourneaux, se dépensait sans compter pour nourrir ses trois enfants.
Pierre était laîné. Il portait lécho du silence du soir : il surveillait ses sœurs, puisait de leau dans le jardin à la fontaine en pierre, coupait du bois mouillé. Quand les filles prirent de lâge, elles devinrent elles aussi des petites mains dans ce théâtre domestique, mais à ce moment-là, le père avait déjà quitté la scène, emporté par une fameuse « piquette » bue en douce avec ses compagnons de comptoir.
Rien nétait plus léger, ni la table ni le cœur de la mère, qui se lamentait le soir dans la cuisine :
Il buvait, cest vrai, mais il était doux, pas un cri en trop, disait-elle en essuyant un verre ébréché. Un peu dargent, pas beaucoup, mais tout de même Oh, pauvre tête de Gaston… Quest-ce quon va devenir sans toi
Pour ne pas entendre ces sanglots, Pierre séclipsait dans la brume du soir, ses corvées expédiées à la hâte. Il retrouvait les enfants du village à la sortie du Bourg, dans la lumière orange des lampadaires. Là, ils se posaient sur les marches dune vieille maison abandonnée le perron délabré devenait un banc pour moineaux. Tous grignotaient des graines de tournesol ou des noisettes, et chacun racontait à son tour des anecdotes étranges ou inventées, parfois même mêlées de vrais souvenirs.
Pierre, lui, navait jamais de quoi acheter des graines ; sa mère économisait même sur la lumière. Mais sa voisine et amie denfance, Amandine, glissait toujours discrètement des poignées de graines dorées dans la poche de son ciré ou dans sa main, comme un secret soufflé dans le soir. Amandine sasseyait près de lui, toujours du même côté, prête à partager. Au début, Pierre était gêné, mais bientôt une habitude sinstalla : il attendait larrivée dAmandine pour sinstaller à ses côtés.
Pourtant, accepter sans donner, cela grattait la conscience de Pierre comme létiquette oubliée dun vieux chandail. Alors il se mit à rendre visite à Amandine laprès-midi, quand elle désherbait le potager derrière la maison, sous les voiles du soleil de juin.
Tes parents sont au travail ? demandait-il rituellement.
Bien sûr, comme toujours à cette heure-ci.
Et Pierre sasseyait en tailleur, arrachait les racines dorties, bavardant de tout, de rien, avec Amandine.
Elle appréciait son aide, trouvait les journées moins longues en sa compagnie. Une fois le travail fini, elle sortait du jardin un vieux thermos de thé brûlant, une assiette de madeleines ou de caramels, et comme toujours Pierre protestait pour la forme, mais Amandine insistait, et il cédait, savourant la douceur inédite de la confiserie.
Les bonbons étaient rares dans la maison de Pierre, réservés aux fêtes. Il sentait ainsi un profond remerciement envers la gentille Amandine, qui sans le savoir, illuminait ses journées.
À lécole, Pierre sefforçait de ne pas sombrer dans loubli, mais les livres lui semblaient peser autant que des pierres mouillées. Il nexcellait quen sport, course et saut, ce qui le mena plus tard à sinscrire à lInstitut de Formation Sportive, à Rouen, pendant quAmandine, elle, choisissait la voie des soins, devenant infirmière.
Le temps passa, et, devenus adultes, leurs chemins se croisaient rarement, seulement lors des retours de vacances à la campagne. Pierre, autrefois maigrichon, était devenu un jeune homme musclé, et Amandine, avec ses grands yeux clairs et ses cheveux couleur marron glacé, navait pas perdu son sourire lumineux, ni sa silhouette élancée.
Amandine se maria très jeune, quasiment précipitamment, après avoir perdu ses parents dans un accident de voiture non loin de Valence. Elle voulait créer une famille, combler le vide, regagner léquilibre sur le fil de la vie. Quand Pierre apprit quAmandine avait épousé Julien, un gars du village au rire bruyant, il sentit quelque chose vaciller en lui : ils se ressemblaient si peu ! Mais la vie en famille sinstalla, avec la naissance dun petit garçon, Antoine, un an plus tard.
Pierre, quant à lui, nétait pas pressé. Contre toute attente, il révéla un vrai talent dorganisateur sportif au lycée de la ville, et fut rapidement nommé directeur du centre sportif de Dijon.
Ses sœurs avaient fondé leurs propres familles, parties vers la capitale. Mais pour Amandine, la vie à deux devint scène de désillusion :
Cest triste, confiait la mère de Pierre, Pauline, tout en tricotant près de la fenêtre. Julien, il est comme ton père : il boit, il traîne, il vend même le peu quils ont Elle na pas de chance.
Pierre frappa du poing sur la table, la nappe en dentelle sursauta, tel un rideau de brume.
Pourquoi la-t-elle épousé, alors ? Elle avait tout avant, maintenant elle na que la peine Je me rappelle Quelle misère.
Eh bien, ajouta la mère, il vend tout chez eux, même le poste de radio, même la vaisselle en porcelaine héritée des grands-parents dAmandine, et qui sait, un jour ce seront les rideaux Il y a des gens qui achètent, tout de même, ils savent bien ce quil va faire de largent.
Amandine a-t-elle besoin daide ? demanda Pierre, inquiet.
Non, elle ne demande pas, mais elle tire le diable par la queue Cest dur.
Pierre se leva et fit les cent pas dans la pièce, la lumière jouant sur les vieux carreaux. Sa mère, comprenant quelle en avait trop dit, intima doucement :
Ne ten mêle pas, mon fils. On ne sait jamais ce quil se passe derrière les volets clos. Si elle reste, cest quelle laime, tu comprends ?
Alors Pierre sassit en face delle, lui raconta, voix basse, comment Amandine, toute leur enfance, lavait nourri de graines, de tartelettes, de thé et de bonbons, comment il ne pouvait rester les bras croisés pendant que cette amie dautrefois traversait une tempête, un enfant dans les bras.
Que comptes-tu faire, Pierre ? demanda sa mère, soucieuse, la cuillère en suspens. Ne va pas franchir la ligne, tu pourrais risquer gros. Aidons-la mieux autrement.
Pierre hocha la tête puis fila en ville. Deux jours plus tard, il revint au volant de sa vieille Citroën, le coffre rempli : sacs de graines, caisses de pâtes, boîtes de conserves, cartons de douceurs et de nouveaux vêtements.
Quest-ce que tout cela ? Tu tinstalles ici ? sillumina la mère.
Allons, maman, jai mon travail à Dijon, mon petit logement là-bas. Cest pour toi. Ne tétonne pas des graines, Amandine saura pourquoi. Ce serait impoli que je les lui donne moi-même. Je compte sur toi. Et mange, toi aussi. Et pour elle, le reste, discrètement, un peu à la fois.
Et tes sœurs, alors ?
Elles reçoivent toujours un virement chaque fête. Elles nont rien à craindre. Elles sont bien, avec de bons maris. Merci le ciel.
Oui, merci, murmura la mère dans un souffle.
Pierre embrassa sa mère et repartit. Pauline rangea tous les sacs dans le cellier : grands sacs de graines à griller dans la poêle, douceurs, farine, conserves, chocolats et papillotes. Elle soupira de contentement, heureuse de la générosité de son fils, puis pensa, la main sur le cœur :
Où donc la destinée de mon fils erre-t-elle encore ?
Elle fit comme il avait demandé : chaque semaine, le soir, elle allait chez Amandine, apportant un petit baluchon caché sous son manteau. Amandine refusait dabord, puis, face à tout un seau de graines, devina lauteur de la manœuvre. Les larmes lui montèrent aux yeux, elle plongea ses doigts dans les graines dorées, et dit à Pauline :
Remerciez Pierre. Tant d’années ont passé Il se souvient encore. Je le remercie, mais quil ne se tracasse pas. Cela fait deux semaines que jai demandé le divorce. Bientôt, je serai libre, je lespère.
Pauline hocha la tête, un nœud au fond du ventre. Amandine, bientôt, allait être libre, et son fils… son propre fils, nétait pas marié
Les semaines glissaient comme la brume sur les collines. Pauline apportait cadeaux et douceurs à Amandine, qui les acceptait avec des hésitations, promettant de rendre un jour, mais Pauline la rassurait :
Ce nest pas pour toi, cest pour ton petit garçon. Refuser, cest lui refuser la main invisible du Bon Dieu. On reçoit par les autres, cest comme ça.
Voyant son nouveau bonheur, le sourire dAmandine revenait, la maison sembellissait, les rideaux changeaient, et son fils rayonnait, presque le portrait craché de sa mère. Parfois, Pauline gardait le petit garçon, et il lappelait « Mamie ». Pierre aussi allait plus souvent à la maison, apportant des jouets nouveaux pour le petit. Les retrouvailles avec Amandine se déroulaient autour dune tasse de thé, à évoquer lenfance, sans jamais prononcer un mot sur les malheurs passés. Comme si ces quatre années navaient été quune buée passagère sur une vitre dhiver.
Pierre, de plus en plus, questionnait :
Tu as vu Amandine récemment ? Et le petit Antoine est là aujourdhui ?
Eh bien, demande-moi dabord comment je vais, rouspétait gentiment Pauline.
Oh, excuse-moi, maman. Comment vas-tu ? Puis déjà, il lorgnait vers la fenêtre.
Va la voir, elle est à la maison, cest son jour de repos, elle tattend, sûrement. Il est temps darrêter de jouer à cache-cache. Tout le monde vous chuchote dans le dos, tu sais. Allez, file
Pierre éclata de rire :
Dans ce pays, on pense à peine à quelque chose que les gens en font déjà toute une histoire.
Il embrassa sa mère à limproviste.
Quest-ce que tu fais, mon grand ?
Merci, maman. Tu comprends tout, tu acceptes tout, comme cest. Merci.
Pauline traça une croix sur le front de son fils et alla prier devant licône de la Vierge Marie. Pierre, debout sur le perron, hésita, puis revint chercher un bouquet de chrysanthèmes blancs caché dans un sac.
Sans peur du quen-dira-t-on, il avança, les fleurs à la main, vers la maison dAmandine et ne se doutait pas quelle, dans la pénombre, retenait son souffle derrière le rideau, le regardait sapprocher, et se tenait prête, comme dans un vieux rêve où tout redevenait possible.