Le Théâtre National de Bordeaux scintillait sous les projecteurs, ce soir-là. On y célébrait louverture du Festival International de Musique Classique, un rendez-vous mondain où se croisaient les plus grands virtuoses venus du monde entier. Ce nétait pas la fête des musiciens du coin avec leurs guitares qui grincent non, non, cétait la soirée des Bach, Mozart et Beethoven, le nec plus ultra du grand héritage européen. Dans son smoking taillé sur mesure, Klaus Friedrich Simmerman allemand, 60 ans, pianiste légendaire à la chevelure dargent gominée venait tout juste de terminer avec brio le Concerto n°21 de Mozart.
Les applaudissements résonnaient comme si la salle était en train de voter pour lui président du bon goût universel. Avec une élégance toute germanique, Klaus saluait le public, lair de dire « Merci, ça marrive tous les soirs, à Vienne comme à Berlin ou à la Salle Pleyel. » Mais dans lombre du dernier rang, à côté des portes battantes, il y avait une jeune femme, presque invisible : Éléonore Dubois, Bordelaise de naissance, 25 ans, habillée dune robe traditionnelle blanche brodée que même les dames de lOpéra auraient trouvée extravagante.
Et dans ses mains, ni violon ni partition. Un minuscule accordéon diatonique, typique des bals gascons, cet instrument des fêtes de village où lon chante et danse jusquà réveiller les voisins. Autant dire, dans le temple de la musique savante, « le triangle dacier » aurait eu plus de chance dêtre pris au sérieux. Les organisateurs locaux avaient convié Éléonore, histoire de clore le bal sur une petite note de folklore régional, pas franchement pour lart, mais pour flatter la mairie et montrer que Bordeaux nest pas quune ville à vins, cest aussi un terroir culturel.
Éléonore était née à Saint-Émilion, village magique où laccordéon nest pas un instrument, mais la façon dont les gens respirent, aiment et pleurent. Son grand-père, M. Yves, était vénéré autant pour ses vers de bal que pour ses références viticoles. Cétait lui qui lui avait tout appris « On ne joue pas des notes, ma fille, on joue du cœur, » lui répétait-il. Chaque bourrée raconte une histoire : celle des gens de la région, des ancêtres venus dAfrique, dEspagne et dici, du sud-ouest.
Des mois plus tôt, sur son lit dhôpital, M. Yves lui avait confié laccordéon de ses premières noces : « Va le faire résonner au monde, montre-leur que notre musique vaut autant que la leur, différente, certes, mais précieuse. » Ce soir-là, Éléonore fixait Klaus Simmerman, qui semblait savourer jusquà la dernière miette son triomphe.
Klaus, cest un champion. Conservatoire de Leipzig, Philharmonies internationales, plus de trente enregistrements, ses mains sont considérées comme un patrimoine national outre-Rhin. Mais alors quil traversait les couloirs bondés, savourant le parfum du succès, Éléonore lentendit discuter avec le directeur du festival, un Bordelais qui voulait à tout prix charmer le maître. « Après mon passage, cest du folk, non ? » demanda Klaus, un sourcil levé, tout le mépris du monde dans la voix.
« Oui, Maître, juste un petit numéro de bourrée, » répondit le directeur, prêt à sexcuser dexister. Klaus jeta un regard, grognant presque : « La bourrée gasconne Ça, cest du bruit, non ? Pas de technique, juste des rythmes simples et répétitifs, ni harmonie complexe, ni structure. » La musique, selon lui, cest Mozart ou rien. Éléonore sentit le rouge lui monter aux joues. Son accordéon navait pas consolé que les malheurs du village, il avait célébré des mariages, pleuré des disparus, et freiné des chagrins de générations entières. Le directeur tentait de rire, mais Klaus, dun ton condescendant, ajouta : « Ne vous méprenez pas, mademoiselle. Le folklore, cest sympa à lapéro, mais on ne compare pas ça aux symphonies. La vraie musique, cest des années détudes, la technique, lanalyse »
Avec un calme tempétueux, Éléonore coupa : « Maître, la bourrée a trois siècles dhistoire, des racines africaines, espagnoles et gasconnes. Elle a sa structure, sa complexité. » Klaus la fit taire dun geste théâtral : « Ma chère, jai 40 ans de conservatoire, vous me pardonnerez. Le folklore vaut ce quil vaut, mais ce nest pas du même niveau. Bonne chance, je suis certain que le public local appréciera lanimation. » Éléonore était clouée sur place, les larmes au bord des yeux la fierté malmenée par un géant du piano.
Dans la loge minuscule qui lui avait été assignée (pas la somptueuse alcôve réservée à Klaus, bien sûr), Éléonore serrait son accordéon contre elle. « Du bruit, sans technique », les mots tournaient en boucle. Elle repensa à toutes ces nuits chez son grand-père à improviser des vers en patois, aux bals populaires où lon frappe du pied, à la sagesse des anciens qui lui avaient transmis autre chose que le solfège : la capacité de toucher les âmes, de relier un village en fête.
Cest alors que Jeanne, organisatrice du festival, toquait à la porte, une main sur la poignée, lautre sur la montre. « Éléonore, dix minutes. Tout va bien ? » Éléonore lissa sa robe, releva le menton. « Oui, je suis prête. » Jeanne lui lança « Le vieux grincheux a encore parlé trop fort, ne lui prête pas attention. » Éléonore haussa les épaules : « Ce nest pas grave. Je vais lui montrer ce que cest, la vraie bourrée. Sil ne comprend pas, tant pis pour lui ce nest pas notre problème. »
Sur la scène du grand théâtre, le maître de cérémonie annonça : « Mesdames et messieurs, en conclusion de cette belle soirée de musique classique, nous vous invitons à découvrir un hommage à la tradition gasconne. Voici Éléonore Dubois, et son accordéon ! » Les applaudissements, cette fois, étaient nettement moins frénétiques que pour Klaus. Éléonore sentait, avant même davoir commencé, quelle jouait le rôle de la mignardise local, un peu comme les cannelés servis après le repas étoilé.
Elle sassit au centre, sur une chaise en bois, son accordéon minuscule face à limmense Steinway qui semblait ronfler au souvenir de Mozart. Sur les rangs, certains pianistes caressaient leurs téléphones, dautres échangeaient des regards du style « Heureusement que le bar est ouvert. » Klaus, pour sa part, restait là par pure politesse, à côté dune violoncelliste française, dun ténor italien, et dune soprano autrichienne, tous affichant la mine des enfants privés de dessert.
Éléonore prit son souffle. Dans le silence, elle pensa à son grand-père M. Yves, à tous les paysans qui sétaient relayés autour de ces accords simples et magiques. À la transmission de lhistoire, celle des anciens qui dansaient jusquà épuisement, tissaient des poèmes en improvisant, et faisaient battre le cœur du Sud-Ouest. Les premiers accords furent timides, le soufflet hésitant. Le son du petit accordéon remplissait le théâtre dune texture nouvelle, rugueuse, imparfaite, mais étrange et vraie.
Klaus levait la sourcil, perplexe, notant tout juste quelle nétait « pas mauvaise » jusquau moment où Éléonore ferma les yeux : la musique, soudain, senvola. Les pulsations gasconnes se mirent à vibrer dans la salle, une énergie venue dailleurs, pleine de mélange, dhistoire, de racines africaines, dhéritage espagnol, et desprit français. Éléonore chanta un vieux refrain de bal, sa voix claire : « Par la Dordogne je passerai, et si je ne reviens pas, cest que la Garonne ma emporté. »
La soprano autrichienne, interpellée malgré elle, arrêta ses textos pour écouter, émue par cette voix nue qui semblait dire quelque chose dessentiel. Elle navait pas la technique du conservatoire, mais elle avait cette émotion brute que lEurope avait rangée dans les archives. Le public se taisait. Éléonore improvisait des vers, taquinant gentiment Klaus : « On dit chez nous quà Berlin cest sérieux, ici cest vivant, notre musique na pas de diplôme, mais elle fait danser les vieux. » Quelques sourires dans la salle
La violoncelliste française comprenait que ce nétait pas juste un solo régional, cétait un duel démotions. Klaus, pris au jeu, sentait sa carapace craqueler. Éléonore enchaîna, ses doigts volaient : « Ces mains nont pas vu le conservatoire, mais elles savent ce quelles jouent. » Marielle, lorganisatrice de lombre, en pleurait. Dans un coin, le ténor italien était fasciné, reconnaissant le génie de cette authenticité qui défiait les méthodes et les maîtres. La musique montait, invitant la salle à une parade qui était plus quune bourrée, cétait une réconciliation.
Éléonore improvisa la célèbre « Marsilyaise du cordonnier », mais dans sa version lente, grave, empreinte de racines paysannes et de rythme africain. « Pour entendre ma musique, faut avoir le cœur grand ouvert et lego au placard. » Klaus subit le choc un revers musical plein daudace, mais une leçon bien plus profonde. Il se rappela la vieille chanson de sa grand-mère allemande, jouée avec amour, pas avec la perfection technique. Quand avait-il perdu ça, lamour du jeu pour le jeu ?
La musique atteignit son sommet. Éléonore, en larmes, se laissa aller à une bourrée funèbre, la « Petit Moulino », traditionnellement jouée pour saluer un disparu : « Déjà sest endormi le bon vivant qui faisait rire la colline, sur sa tombe on lit, ici repose linnocent. » Klaus, lui, pleurait. Incroyable ! Lui, qui avait joué pour les têtes couronnées et les présidents, était transformé par une gamine à laccordéon. Autour de lui, même la soprano autrichienne et la violoncelliste française ne se retenaient plus. Tous pleuraient, unanimes face au spectacle dune humanité retrouvée.
Éléonore avait changé la salle en un salon de village. Lodeur du café, des tartes au pruneau, la brise de Saint-Émilion étaient là, au cœur de Bordeaux. Au final, elle arrêta de chanter pour parler : « Mon grand-père ne savait pas lire la musique, na jamais eu de diplôme, mais il savait que la vraie musique, cest ici » elle posa la main sur son cœur, puis sur sa tête, et enfin vers le public. « Je ne demande pas la permission à quiconque pour chanter ce qui me vient du cœur. »
Un silence majestueux envahit la salle puis, à la stupeur générale, Klaus se leva et applaudit à tout rompre, le visage ruisselant de larmes, envahi par lémotion. Bientôt, tout le public était debout, lançant une ovation à Éléonore plus forte que tout ce quon avait entendu ce soir-là, plus que pour Mozart. Klaus, bouleversé, monta sur scène, et, chose inimaginable, sagenouilla devant Éléonore.
« Pardonnez-moi, » dit-il dans un français hésitant, « jétais arrogant, je nai rien compris pendant quarante ans. Ce soir, vous mavez rappelé que la musique nest pas dans les diplômes, elle vit dans le cœur. Vous avez plus de musique en vous que moi en toute une vie. » Éléonore, émue, répondit, « Ce serait un honneur, mais à une condition : ne mappelez pas Maîtresse ; dans la bourrée, on nest pas maîtres ni élèves, juste compagnons de route. »
Le directeur du festival, extatique : « Mesdames et messieurs, vous venez dassister à la naissance dun pont entre les cultures, entre les musiques, entre les cœurs. » Et sur un coup de folie, le public réclama un duo. Klaus, nerveux comme un jeune débutant, accepta. Éléonore entama doucement « La complainte de la Landaise » sur laccordéon, invitant Klaus à suivre, à improviser sur le piano, sans partition. Le mélange de piano classique et de bourrée gasconne était détonant, mais bouleversant.
Ensemble, ils créèrent une musique étrange, hybride, mais dune beauté simple et sincère. Le théâtre entier était réconcilié avec son passé, son avenir, le talent et le folklore. Le public pleurait, acclamait debout, perdant toute trace de snobisme.
Les jours suivants, l’histoire fit le tour du monde. Les vidéos de Klaus agenouillé devant Éléonore furent virales. Les bergers des Pyrénées se moquaient gentiment des critiques parisiens : « Tiens, le grand musicien allemand, il a pris une leçon chez les Gens dici ! » Klaus annula le reste de sa tournée européenne et resta à Saint-Émilion deux semaines. Chaque jour, il apprenait avec les musiciens du cru, improvisait des vers gascons, dansait maladroitement la bourrée en tapant du pied.
Klaus déclara un an de sabbatique pour voyager et apprendre des musiques populaires dAsie, dAfrique, dAmérique latine. La presse lui demanda : « Voulez-vous dire que le conservatoire ne sert à rien ? » Il répondit : « Le conservatoire, cest un outil, pas un but. Si on arrête de sentir, alors on ne fait pas de la musique, juste du bruit bien élevé. »
Grâce à Éléonore et à ses compagnons, Klaus découvrit que le vrai chef-dœuvre, ce nest pas une sonate parfaite, cest une voix qui fait vibrer les gens. Et au prochain festival, à Bordeaux, on vit arriver Klaus, rayonnant, accordéon sous le bras à croire que les traditions ont plus davenir que le conservatoire.