Blague
Camille ! Camillou ! Laisse-moi recopier !
Le chuchotement de Valérie résonna dans toute la classe, et Madame Marceau leva brusquement la tête du carnet quelle était en train de remplir.
Dubois ! Ça suffit ! Travaille un peu par toi-même !
Mais Madame Marceau, cest trop difficile ! Valérie, fidèle à elle-même, nétait jamais à court de mots.
Qui ta dit que ce serait facile, Valérie ? Et puis, Camille a une autre version du contrôle. Donc, inutile de lappeler à la rescousse.
Mais enfin ! Elle est bien assise devant, non ?
Justement ! Madame Marceau eut un petit sourire moqueur en imitant la voix de Valérie. Je lui ai donné un sujet spécial.
Cest pas juste ! Valérie senfonça un instant dans son cahier, mais ne tarda pas à chercher dautres stratégies.
Personne ne remarqua comme Camille, assise toute raide dans son coin, se tassait derrière son bureau, de peur de tourner la tête ou de lever les yeux. Tout le monde, professeurs compris, savait quelle était « la baguette magique » de la classe. Quelle intelligence hors pair ! Alors tous, ou presque, en profitaient quand ils voulaient. Et si elle refusait, cétait lassurance denclencher les rancœurs et les mauvaises langues.
Mais Camille ne sestimait pas égoïste pour autant. Elle laissait bien sûr copier, mais suivant les conseils de sa mère, elle essayait toujours de le faire de sorte à navoir aucun problème avec les enseignants.
Ma Camillou, je sais que tu es une enfant très gentille. Mais tu dois aussi penser à toi, ma chérie. Si tu veux intégrer le lycée que tu vises, il te faut de bonnes notes, un seul faux pas pourra tout gâcher, et ce ne serait pas raisonnable de tout perdre à cause de ceux qui nont pas envie dapprendre leurs leçons.
Sa mère avait raison, bien sûr, mais quand Camille lécoutait, elle poussait souvent un profond soupir. Si seulement elle savait comme il était difficile dêtre la première de la classe là où personne nen a vraiment lenvie
Camille était arrivée dans ce collège après le divorce de ses parents. Les raisons étaient nombreuses ; la principale fut quun petit frère était né, dans la nouvelle famille de son père alors quil était encore marié à sa mère.
On ne lui expliqua rien, forcément. Les adultes géraient leurs soucis, et Camille restait dans sa chambre, un cahier à dessin et des crayons en main. Méthodique comme toujours, elle recouvrait feuille à feuille de noir, sans laisser la moindre trace de couleur.
Cest sa grand-mère qui remarqua la première ses « œuvres ».
Mais quest-ce que cest que ça ? Vous voyez à quoi vous avez mené lenfant ?
Cétait la grand-mère paternelle de Camille, mais elle prit le parti de sa belle-fille sans hésiter.
Il est tout son père le mien aussi a papillonné toute sa vie, la nature ne change pas ! A la différence près que le mien revenait toujours à la maison, mais jamais avec un autre enfant dans les bras.
Et vous lui avez pardonné ?
Quaurais-je pu faire, Hélène ? Je laimais et lui aussi, dailleurs, il naurait pas sans cesse refait le chemin vers moi sinon. Mais cétait difficile tu sais. Je ne me suis jamais vraiment remise, pas plus que je nai pu lui pardonner complètement. Je me demande pourquoi jai enduré tout ça Peut-être que ça va te paraître étrange, mais remercie le destin que ton ex-mari ait eu cet enfant. Sinon, tu lui aurais tout pardonné, toi aussi… Tu es comme moi, je le vois.
Je ne sais pas Ça fait tellement mal
Je comprends. Mais pense à Camille, elle na rien demandé à personne Cest elle qui souffre le plus dans lhistoire
Hélène fit alors limpensable ; elle assit Camille en face delle et expliqua, à sa petite de six ans, la vérité simplement.
Camille, ton papa et moi, on ne vivra plus ensemble dans la même maison.
Pourquoi ?
On divorce. Toi et moi, nous vivrons toutes les deux maintenant. Tu pourras voir papa les week-ends ou quand il aura du temps. Ne pleure pas, ma chérie ! Regarde-moi Papa sera toujours ton papa, il sera là pour toi, cest promis !
Et toi ?
Je ne vais pas partir
Ce fut seulement en entendant la voix de sa fille trembler, en voyant ses joues mouillées, quHélène comprit la crainte profonde de Camille, qui recouvrait tout de noir dans ses cahiers. Il fallut beaucoup de discussions et de tendresse pour rassurer Camille, dissiper ces peurs. Petit à petit, les choses sarrangèrent. Camille vit son père, moins souvent quelle ne laurait voulu, mais assez pour comprendre quon avait laissé sa maman, pas elle. Son père restait attentionné, il sentendit avec Hélène pour que Camille ne souffre de rien. Elle partait en vacances avec sa nouvelle famille, jouait avec son petit frère, avait même trouvé une entente douce avec la femme de son père, Émilie une femme simple, gentille, attentionnée avec tous les enfants, et avec qui Camille neut jamais à se disputer quoique ce soit.
Néanmoins, tout ce vécu laissa des traces. Parfois, elle se demandait si son père était parti parce quelle, Camille, nétait pas à la hauteur Peut-être nétait-elle simplement pas « assez bien » ? Elle savait bien que sa mère et sa grand-mère répétaient quelles laimaient, que tout cela navait rien à voir avec elle, mais le doute était tenace, impossible à chasser.
Ce doute surgissait dans les moments les plus importants, ceux où Camille aurait eu besoin de certitudes, dassurance pour avancer.
Au début, cela paraissait anodin : les genoux qui tremblaient le jour où, petite, elle dut dire un poème devant toute lécole. Pourtant, toute la semaine, elle lavait récité devant le miroir, sûre delle. Dans la cour, elle était la star des spectacles, car on savait que Camille ne se trompait jamais.
Mais ce jour-là, surprise : un trou noir. Elle attrape le micro, cherche du regard sa maman, sa mamie, et oublie tout. Les larmes coulent Aucun mot ne sort.
La directrice, qui animait la cérémonie, saccroupit à sa hauteur, lui caresse la joue, essuie les larmes.
Tu me le réciteras plus tard, daccord ?
Camille hoche la tête en silence.
Heureusement, Madame Marceau noublia pas cette promesse. À la fin de la journée, elle attendit Camille devant le portail.
Ah, te voilà ! Tu veux me dire ton poème ? Je tattendais
Camille se redressa, lâcha la main de sa mère, et récita de bout en bout, si bien que tous les adultes applaudirent.
Bravo ! Tu vois, tu las fait !
Mais Je nai pas réussi devant tout le monde
Quest-ce que ça change ? Tu las fait, et nous, on a aimé técouter ! Ce nest pas le moment qui compte, cest le fait davoir su le faire. Tu es une graine de championne, Camille. Cest certain !
Ce souvenir, Camille se promet de le garder à jamais. Plus tard, en apprenant que Madame Marceau serait sa prof et sa tutrice, elle en fut ravie. Avec elle, Camille savait quon la comprendrait, quon lépaulerait si jamais besoin.
Et cétait vrai : Madame Marceau veillait sur elle.
Vous avez une fille très sensible ! Brillante, dynamique, mais tellement fragile disait lenseignante à Hélène. Elle aurait tout à gagner à rejoindre un collège à dominante mathématiques. Ici Ce nest pas spécialement lendroit propice pour les élèves qui veulent sinvestir ! Camille aurait besoin dêtre dans un environnement où tout le monde partage sa curiosité. Mais il lui est difficile de sassumer telle quelle est, elle fait tout pour rentrer dans le moule, quitte à seffacer.
Hélène comprenait, mais ne pouvait rien changer. Le lycée en question était à lautre bout de Nantes, et personne ne pouvait accompagner Camille au quotidien. Chez le père, un autre bébé était attendu, la grand-mère maternelle tombait malade Et Hélène cumulait deux emplois pour parvenir à payer leur petit appartement, un T1 dans lequel la place était une denrée rare.
Camillou, patience, on sen sortira bientôt, et tu feras les études que tu veux, tu entends ? soupirait Hélène, calant sa fille contre elle devant la télévision.
Ne tinquiète pas, maman, je peux attendre
Et lécole, alors ?
Ça va ! répondait Camille dun ton le plus joyeux possible, alors quen réalité, le moral nétait pas au beau fixe.
Ça ne va pas, dis la vérité ! sexclamait Hélène, piquant sa fille dans les côtes pour la faire rire et parler.
Camille finissait toujours par tout raconter, en riant. Non, personne ne sen prenait directement à elle. Mais dans le dos, elle entendait :
Et voilà, Camille fait encore sa maligne ! Vous avez entendu comment elle a répondu en histoire ? Nous, à côté, on aura jamais une bonne note ! Comme si elle pouvait pas se planter un peu pour une fois !
En face, personne nosait le lui dire. Jusquau jour où cela changea.
Camillou ! Donne-moi dix minutes ! Je naurai pas fini sinon !
Le chuchotement pressant de Valérie suffit à faire glisser le brouillon de Camille sur la table de la concernée, alors que Madame Marceau était absorbée par son portable.
À côté, Valentin, le voisin de table de Camille, fit discrètement glisser son cahier vers elle pour mieux voir les consignes du contrôle de maths, version Valérie.
Merci souffla Camille, pointant du doigt une mauvaise ligne.
Nul besoin dexpliquer. Avec Valentin, cétait une habitude, ils se comprenaient depuis le primaire. Un simple signe suffisait, et Valentin rectifiait son erreur.
Le brouillon, passé à Valérie, mit tout le monde daccord pour le reste du cours : le calme. Jusquà la sonnerie.
Là commença lenfer.
Non mais tes sérieuse ?! Tu restes plantée là, encore ? Dernière semaine du trimestre et tes même pas sympa ? Et tu dis que tu es mon amie ?!
Valérie sénervait, tapant de sa main sur le bord du bureau de Camille.
Tu nes pas juste, Valérie répondit Camille dune voix calme, alors que la colère montait en elle. Pourquoi devait-elle toujours tant aux autres ?
Cette expression, cest sa grand-mère qui la lui avait apprise. Quand elle sénervait, elle remplaçait les insultes par des phrases plus imagées : « Nom dun bonhomme de neige ! », et avait formellement interdit à Camille de dire le moindre gros mot.
Tu es une demoiselle ! Pas une charretière ! Comporte-toi en conséquence !
Mais toi aussi, tu es une dame, Mamie, et pourtant tu jures parfois !
Je ne suis plus de première fraîcheur, ma petite ! riait la grand-mère. À mon âge, on a droit à une clope ou un juron de temps en temps. Mais toi, non ! Ce nest pas joli. Fais-moi confiance, ce nest pas pour toi.
Et puis, selon elle, ce que la société accorde à un garçon nest pas toujours permis à une jeune fille. Un vrai sujet de conversation, ça.
Mais aujourdhui, Camille aurait bien troqué ses convenances contre quelques insultes bien senties, comme Valérie savait le faire. Pourtant, quelque chose la retint.
Laisse-la tranquille ! lança Valentin, en bourrant ses livres dans son sac, agacé.
Cest pas un comportement damie, Valérie ! ajouta-t-il.
Mais les amis, ça sentraide ! Valérie frappait à nouveau le bureau.
Nimporte quoi ! Valentin ne copie jamais ! Je ne fais quaider quand il se trompe. Jen ai assez ! Je tai aidée, point ! Quest-ce que tu me reproches ?
Camille prit son cartable, repoussa Valérie du passage, et sortit, priant pour ne pas fondre en larmes sous lœil curieux de la classe.
Valérie ne la suivit pas, marmonna seulement entre ses dents :
Tout est clair, Camille. Retiens-le Sois plus modeste, il te faudra apprendre
Elles ne se reparlèrent plus ce jour, ni le lendemain, ni la semaine daprès.
Valérie coupa tout contact. La classe se mit à observer, curieuse de voir comment cette petite intrigante allait faire payer à son ancienne amie.
Elle était ingénieuse, Valérie, pour créer de faux scandales ou semer le trouble parmi ceux qui lui déplaisaient
Camille sen doutait un peu, mais ne savait quoi attendre. Valérie, pourtant, la surprit.
Bon, Camillou, arrête de faire la tête ! Ça fait deux semaines maintenant On se réconcilie ? Valérie souriait de façon si franche que Camille hésita.
Je fais pas la tête.
Allez, oublions tout ça ! Au fait, tu fais quoi pour le Nouvel An ? Tu restes ici ? Tu pars quelque part ?
Aucun signe de lancienne rancœur dans la voix de Valérie, alors Camille se détendit.
Ah ! Quelle erreur…
Quelques jours plus tard, Camille trouva dans son sac une étrange lettre.
« Camille ! Je taime bien ! Valentin »
Lécriture ressemblait beaucoup à celle de son voisin de table. Jamais elle naurait imaginé que quelquun dautre aurait pu lécrire.
Mais Valérie, qui avait aidé toute la semaine Madame Denis, la prof de français, à transporter des copies, trouva un élève dans une autre classe avec la même écriture. Un bon plan. Avec laide de copines, elle obtint la lettre et la glissa dans le sac de Camille.
Eh bien, Camillou Tu vas pleurer, tu verras !
À lheure du sport, personne ne se douta de la manœuvre. Camille sexerçait au volley, Valérie et ses amies occupaient la salle.
Allez, tu peux faire mieux que ça ! Joue plus fort !
Quand Camille lut la lettre, personne ne broncha.
Oh ! Cest quoi ça, Camillou ? La coquine ! Les filles, regardez ! Valentin a craqué pour Camille ! Valérie attrapa la lettre, dansa autour du vestiaire. Bon, il faut trouver un plan daction !
Laisse-moi cette lettre ! protesta Camille.
Oh, ça va bien Dailleurs, non, tas raison, pas besoin de stratégie ! VALENTIN ! Valérie fonça vers les garçons.
Le sang de Camille ne fit quun tour.
Que Valentin lui plaisait, seul son journal intime le savait. Et sa mère, peut-être.
Cest grave, maman ?
Pourquoi ?
Cest trop tôt
Tu crois quon peut aimer trop tôt ? Il sagit sans doute dun coup de cœur, non ? Cest très doux, tu verras
Comment ça, un coup de cœur ?
Cest comme jeter un œil derrière une porte entrebâillée, voir tout un monde, et y goûter la joie, la tristesse, la surprise.
Et tu crois que tout le monde y a droit ?
Oui, Camille. Et même si parfois lamour fait mal, rien ne vaut ce quon ressent quand on lattend ou quon lentrevoit. Lessentiel, cest de ne pas se précipiter. Et puis, rien ne vaut ce frisson du début
Alors cest bien tout ça ?
Bien sûr, mon cœur. Cest merveilleux !
Ce secret, Camille le portait comme un trésor fragile. Elle naurait laissé rien paraître. Mais Valérie, fine observatrice, comprit tout à ses gestes, à son regard paniqué sur la porte du vestiaire. Et, entre les cris, Camille ne réalisa pas que Valentin naurait jamais pu glisser cette lettre pendant leur cours commun de volley.
Les garçons sortirent, morts de rire, en voyant Valérie agiter la lettre tandis que Camille, toute pâle, sécrasait contre un mur.
Quest-ce qui se passe ici ?
Madame Marceau apparut de nulle part, et la 5e B comprit quelle nhésiterait pas à sévir sil le fallait.
Madame Marceau, nous, on a des nouvelles ! Valérie embrassa la lettre, la leva bien haut. Camille et Valentin, le futur couple !
Valérie, arrête Quas-tu là ?
Une lettre ! Valentin en pince pour Camille !
Fini les rires.
Silence ! Camille ?
À ce moment précis, Camille se rappela le courage quil fallait pour dire ce poème devant Madame Marceau, un matin de septembre, et elle préféra faire face.
Valérie a pris ma lettre. Je ne voulais la montrer à personne.
Jai compris, Camille. Valentin ?
Personne ne sattendait à ce qui suivit.
Oui, cest moi qui lai écrite !
Valentin écarta quelques camarades, sapprocha de Valérie et reprit la lettre.
On ne lit pas le courrier des autres, Valérie !
Tu mens ! Valérie crut son plan raté, la moquerie avortée.
Pas de lynchage, pas de rumeur Camille continuerait davancer, la tête haute, parce quau fond, elle avait toujours eu peur des regards, des jugements.
Mais à cet instant, quelque chose changea. Camille redressa le menton, sentant un léger frisson dans le dos, comme une sensation de liberté nouvelle. Non, les humains ne volent pas, mais elle, elle avait la tête si légère Prête à senvoler loin de tous ses doutes !
Valérie ? fit Madame Marceau, sévère.
Cétait pour rire Il invente sanglota presque Valérie.
Donne. Valentin confia la lettre à Camille et lui fit un clin dœil. Celle-ci, elle est pour toi ! Ne montre pas tout à tout le monde, daccord ? Madame, cest vrai quon a une rédaction aujourdhui ? Jai rien préparé !
Au moins tu es honnête ! Oui, et le sujet sera inspiré du jour. Allez, filez en cours ! Ça a déjà sonné, et vous nêtes même pas prêts !
La 5e B séparpilla, ignorant la colère de Valérie, les sourires niais de Camille et Valentin, et la petite feuille de papier que Camille serrait dans sa paume.
Celle-là, elle la collera soigneusement dans son journal intime. Pour la conserver précieusement jusquau jour où, devant lautel, elle remettra ce vieux carnet à Valentin.
Tiens, mon mari !
Quest-ce que cest, mon amour ?
Notre commencement
Et tu me laisses lire tout ça ?
Mais tu sais déjà tout !
Pas tout
Quest-ce qui reste secret alors ? Camille se blottira contre Valentin en riant, ignorant les « Vive les mariés ! » de la salle.
Tu te rappelles ce que tu me disais sur les coups de cœur, la porte, le seuil ?
Oui !
Et tu las franchie, cette porte ?
Les yeux de Camille pétilleront. Son secret, elle le livrera, murmuré, dans le tumulte de la fête :
Tu parles ! Et jai même refermé la porte derrière moi. Je ne suis plus amoureuse de toi.
Ah bon ? Valentin jouera la surprise.
Exactement ! Parce que maintenant, je taime. Tu comprends ?
Maintenant oui. Alors, mon cœur, embrasse-moi !
Avec plaisir !