Petite Bourde

Non, mais tu plaisantes ! Ce nest pas possible !

Sylvie freina brusquement, manquant de heurter la voiture stationnée juste à côté de sa précieuse « chouette ». Elle reconnut, sans lombre dun doute, le grand SUV sombre qui passait devant son capot. Comment ne pas reconnaître la voiture de Pierre, son voisin, celui-là même qui emmenait chaque matin ses enfants à lécole avec ses fils ?

Mais aujourdhui, à côté de Pierre quelle connaissait depuis des années ce nétait pas son épouse, mais une femme parfaitement inconnue, les lèvres joliment dessinées et coiffée dun béret dernier cri. Un clin dœil stylé qui en disait long, sinon tout.

Quel salaud Il faut le faire ! Lâcha Sylvie, qui sortit du parking derrière la voiture de Pierre. Elle prit une profonde inspiration, se disant quil était hors de question de laisser passer ça.

Guidée par ses lectures de romans policiers, Sylvie laissa passer une berline étrangère devant elle pour sinsérer juste derrière la voiture de Pierre. Sa « fourgonnette » comme il appelait lui-même affectueusement son vieux véhicule, hérité de son père, un véritable trésor de famille quil naurait quitté pour rien au monde. Pierre avait perdu son père il y a plus de deux ans, une blessure profonde dont il ne sétait jamais vraiment remis. Ils étaient si proches, lui, élevé seul par son père, après que sa mère, encore jeune et belle, sétait effondrée un jour dans la cuisine, alors quelle préparait sa bouillie préférée. Pierre avait à peine deux ans. La douleur de la perte nétait jamais vraiment partie.

Le père de Pierre, ancien boxeur, connaissait la sensation dun direct qui vous coupe le souffle. Sa lumière était partie avec cette femme qui laimait de tout son cœur ce cœur qui, soudainement, avait cessé de battre.

Les proches, sa propre mère ou belle-mère, vivaient loin et refusaient de venir ou demménager pour prendre Pierre sous leur aile. Même la tante de sa femme voulait lemmener au loin mais il refusa.

Tu es un homme, tu dois travailler, refaire ta vie. Comment tu vas toccuper dun petit garçon ? Il a besoin de surveillance, tu ne pourras pas y arriver seul !

Je nen sais rien, mais je nabandonnerai pas mon fils, répondit simplement lhomme, réaliste.

La solution vint assez vite. Une voisine, récemment retraitée Madame Martine Giraud accepta de garder Pierre pendant quil travaillait. Rapidement, lenfant entra à la maternelle. Le père, fidèle à sa promesse, consacra tout son temps libre à son fils. Il ne se remit jamais en couple, et Pierre grandit sans belle-mère.

Martine Giraud, qui navait ni mari, ni enfants, aimait Pierre comme le sien. Le petit garçon sy attacha tout autant.

Dis, tu es ma mamie ?

Non, Pierrot, tu sais bien que tes mamies ne sappellent pas Martine ! Je suis ta nounou.

Une nounou, cest comme une mamie ?

Presque.

Tu maimes bien ?

Plus que tout, mon chéri !

Comment refuser une telle demande ? Après avoir consulté le père de Pierre, Martine accepta dêtre appelée « mamie », sans jamais réclamer un sou. Pierre avait désormais trois grands-mères, ce qui surprit un temps les maîtresses de la maternelle, jusquà ce quelles comprennent.

Certaines, célibataires, soupiraient devant ce père si dévoué, mais il navait dyeux que pour son fils. Il força le respect de toutes.

Les années passèrent, Pierre termina lécole, consulta son père avant dentrer à la fac, puis avoua sa peine à Martine :

Personne ne maime, les filles

Martine rit doucement.

Toutes ? Et Jeanne, que jai surprise à tembrasser sous ma fenêtre ?

Elle ma quitté. Elle disait quil manquait « quelque chose ». Mais quoi ? Quest-ce qui cloche chez moi, mamie ?

Rien nest cassé chez toi, mon grand. Tu es intelligent, beau, attentionné. Tu nas juste pas trouvé la bonne. Elle est là, juste à côté, tu verras.

Une autre étudiante, discrète et timide Camille aidait Pierre à rendre ses dossiers, sans jamais oser lui déclarer son amour. Ce fut Martine qui, ayant flairé la chose, mit les deux sur la voie, lors dune rencontre impromptue.

Il faut que tu regardes autour de toi, Pierre. Des filles comme Camille, il nen naît quune tous les cent ans.

Le mariage fut modeste, la jeune mariée insistant elle-même. Le père de Pierre accepta, malgré sa méfiance initiale envers la belle-mère de vieux souvenirs douloureux. Mais la famille, peu à peu, trouva son équilibre.

Les années passèrent. Les parents rêvaient de petits-enfants, mais rien ne venait. Des examens, des doutes, de la tension Martine intervint, avec sa sagesse.

Respirez, arrêtez de vous faire du mal tous les deux. Ce nest pas le moment, voilà tout !

Pierre suivit le conseil, calma ses angoisses (non sans difficulté) et soutint Camille. Finalement, après presque dix ans de patience, un jour, à la suite de migraines et de nausées, la nouvelle tomba à la clinique :

Un bébé, mon chéri ! Regarde, il est là, si petit mais déjà à nous.

Leur premier fils pesa plus de quatre kilos à la naissance un vrai gaillard qui coûta bien des efforts à Camille. Mais, au sortir de la maternité, elle déclara fermement :

Pour le deuxième, je reviendrai ici, préparez-vous !

Camille donna ensuite naissance à une fille et un autre garçon, comme le destin voulait rattraper le temps perdu. La famille sagrandit, la joie afflua, la routine sinstalla. Le logement denfance de Pierre devint trop étroit.

Il vous faut une maison ! décréta le père de Pierre. On chercha un terrain, la construction commença, mais la crise frappa. Ils durent mettre le projet en pause pour sauver lentreprise familiale.

Cest Martine qui, encore une fois, proposa la solution :

Passez dans mon appartement à moi ; cest plus grand, et je ne suis plus toute jeune. Jaurai votre père pour compagnie et ça me rassurera.

La famille déménagea, le quotidien retrouva son harmonie. Puis, la santé du père déclina sans bruit ; il cacha sa maladie, veillant à ce que tout soit en ordre pour Martine, pour les siens. Il partit un mois avant la naissance de son quatrième petit-fils, prénommé Alexis pour lui rendre hommage.

Les années couraient, rythmées par les éclats de rire, les petits bonheurs, les chagrins partagés. Camille, toujours entourée mais sélective côté amitiés, se rapprocha de Sylvie à lécole, le hasard des jeux denfant tissant une vraie relation de confiance entre elles.

Sylvie avait deux enfants et se demandait parfois si ce nétait pas dix. Ses jumeaux étaient de petits diables, la famille haute en couleurs. Camille lui apprit à savourer les moments doux, à accepter de ne pas tout maîtriser, et davoir une amie à qui confier ses secrets car des secrets, Sylvie en avait.

Sa vie de couple nétait pas simple. Son mari, séduisant, papillonnait ; il tenait à sa famille mais avait ses faiblesses. Sylvie le savait mais saccrochait à lidée que tous les hommes étaient pareils, histoire de tenir bon, pour les garçons.

Alors, le jour où elle vit Pierre avec cette inconnue, Sylvie sentit le sol bouger sous ses pieds. Elle suivit sa voiture jusquà un charmant bistrot du Marais, une adresse réputée pour ses concerts jazz le samedi. Pierre descendit, galant, aidant sa compagne du jour à sortir du véhicule. Sylvie hésitait, poings serrés sur le volant.

Dénoncer ? Prévenir Camille ? Peut-être quà la fin, il ne fallait rien dire. Si cétait passager ? Si ce nétait quun caprice sans lendemain, comme tant dautres ? Quavait-elle vraiment vu ? Comment briser cette famille nombreuse et aimante sur un doute, un soupçon, un secret mal partagé ? Non, elle nirait pas tout saccager.

Un coup de klaxon puissant, mis là par son mari pour sa « chouette » fit sursauter tout le quartier, effrayant même les pigeons sur le trottoir du bistrot.

Sylvie respira un grand coup, sanglota soudain, et redémarra. Les voitures voisines, les feux rouges prenaient toute sa colère. Non, elle nen parlerait pas à Camille, se dit-elle, essuyant ses larmes. Dailleurs, elle savait bien quelle ne pourrait jamais pardonner, si la situation avait été inversée.

De retour chez elle, juste alors quelle se remettait de ses émotions, Pierre la contacta.

Oui ? Quand ? Très bien, Pierre, nous serons là. Merci pour linvitation !

Perturbée, Sylvie se tapa les joues, perplexe. Elle venait de voir Pierre avec une femme, et voilà quil linvitait, elle et sa famille, à la fête pour lanniversaire de mariage de Pierre et Camille. Un événement quils fêtaient généralement en privé, loin de tout le monde. Sylvie accepta. Ce serait malhonnête de refuser après tout ce que Camille avait apporté dans sa vie.

Robe achetée, chaussures assorties, coiffure impeccable elle se prépara. Son mari, épaté :

Tinquiètes, nous aussi, on fêtera notre anniversaire, tu seras la reine de la soirée !

Sylvie détourna la tête, sortant son rouge à lèvres.

Pierre avait décoré la salle avec goût : lys blancs, bougies, nappes immaculées Camille rayonnait, remerciant Sylvie pour le bouquet, le cadeau.

Viens, on va se rafraîchir le nez ! chuchota Camille, entraînant son amie vers la salle deau située au sous-sol. Sylvie traîna un peu, ajustant sa robe sur lescalier.

Besoin daide ? Une jeune femme, montant dans lautre sens, la fixa. Sylvie eut un choc.

Vous ?!

On se connaît ? répondit la jeune femme, surprise.

Déguisée en tailleur sérieux, coiffure stricte, elle navait plus rien de la « briseuse de ménage » quimaginait Sylvie.

Que faites-vous ici ?! souffla-t-elle, paniquée à lidée que Camille puisse entendre.

Je travaille, tout simplement ! Jai une petite société dévénementiel. Monsieur Pierre ma fait confiance pour organiser la fête, cest mon plus gros contrat Mon mari maide aussi : cest lui qui a installé toutes les fleurs hier soir, car je nai plus le droit de grimper à léchelle !

Pourquoi donc ? demanda, par réflexe, Sylvie.

Je suis enceinte ! Je viens de lapprendre, ça fait drôlement peur Vous avez des enfants ?

Oui, deux.

Cest difficile ?

Très Mais vous vous en sortirez à merveille, vous avez lair courageuse ! Si vous cherchez un bon médecin, demandez à Camille, tous ses enfants sont nés grâce à lui.

Oh là là, quatre bébés, cest du bonheur en avalanche !

Cest le mot, fit Sylvie, émue malgré elle.

Excusez-moi, on commence ! Vous venez ?

Oui, je jarrive.

Sylvie entra alors dans les toilettes, se regarda dans la glace, et laissa sépanouir un large sourire. Rien à cacher, rien à détruire ce soir. Elle appela Camille, survoltée :

Camille ! Mais dépêche-toi ! On tattend pour célébrer ; sinon, on va te remarier sans toi ! Viens vite, tout le monde est là !

Toute la soirée, Sylvie leva sa coupe à la santé de ses amis, avec un pincement au cœur en songeant au prix dune parole injuste, dun doute, dun geste mal interprété. Une petite erreur aurait pu tout chambouler la joie de Martine, éblouissante en criant « Vive les mariés ! » plus fort que tout le monde, les poésies chantées en chœur par la ribambelle denfants, léclat de la fête

Quelle bourde souffla Sylvie en vidant sa flûte de champagne, avant de se tourner vers son mari. Dis-moi, cest amer ou sucré, nous deux ?

Cest amer, Sylvie ! Mais cest la vie et on la croque ensemble !

Et dans un éclat de rire, Sylvie comprit que parfois, une toute petite erreur aurait pu tout faire basculer. Mais ce soir, rien ne viendrait briser le bonheur fragile de ceux quelle aimait.

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