Petit Pierre : Un récit

Pierre. Un récit

La fenêtre de la chambre dhôpital était entrouverte. Au petit matin, linfirmière lavait grande ouverte. Lair neuf sengouffrait, soulevait les rideaux effleurant le soleil doux, et la verdure fraîche du jardin donnait presque aux lieux un éclat de début dété paisible, bien loin de la canicule promise.

Pierre venait de se faire opérer de lappendicite. Lintervention avait été difficile, disait-on, on était arrivés juste à temps, mais Pierre, lui, ne montrait aucune peur.

Tu nas pas peur des piqûres ? sourit linfirmière, pressant le piston de la seringue pour faire partir lair.

Sans répondre, Pierre se tourna sur le flanc, interdit de quitter son lit.

Elle croit mimpressionner…

Il avait été amené, plié en deux, de la ruelle derrière les Halles de Lyon. Non, il nétait pas un enfant des rues, mais il avait grandi à la DDASS, le foyer de la Protection de lEnfance. Avec ses copains, ils étaient allés traîner près du marché à essayer de faire quelques petits boulots, au noir, bien sûr Quand soudain la douleur est venue.

Pierre ne regrettait quune chose : avoir laissé tomber Lény et le petit Serge. Ça allait être la panique au foyer, ils sauraient quils avaient fugué. Déjà, hier après lopération, madame Dupuis ladjointe de la directrice était passée, soignant sa mine inquiète pour la forme. Il était encore groggy de lanesthésie, il se souvenait seulement de son visage penché sur lui, parlant, mais sans se rappeler les mots.

Si seulement il avait eu mal à linternat ! Il ny avait vraiment que quelques mètres à faire Mais cest là, sur le trottoir, que tout a basculé.

Il accusa les abricots. Sur le marché, un vendeur leur avait cédé un cageot de fruits trop mûrs. Pourtant, ils étaient bons doux comme du miel. Ils sen étaient gavés, cétait bien ça, le problème.

Eh, champion ! Comment tu te sens ? Un vieux médecin à la toison grise vérifiait sa cicatrice. Cest du passé, tout ça. Tu peux respirer.

Javais pas peur, moi.

Hah, solide, hein ? Bon, pour un solide, écoute bien : pas de repas pour toi. Jinterdis même quon tapporte des gâteries ! Tiens le coup, ce soir ce sera compote de pommes.

Pierre hochait la tête par politesse. Il savait que personne ne viendrait lui ramener de douceurs. Là-bas, au foyer, tous lui en voulaient pour sa fuite, pour avoir mis les éducateurs dans lembarras. Ce détour par la brèche du mur, puis cette douleur en rentrant : la pire malchance.

Quant au courage, le médecin avait raison. Pierre était brave la vie lavait voulu ainsi. Sa mère lavait porté, sans le vouloir, sans doute, faute dargent pour interrompre la grossesse. Il avait dix ans, et en parlait avec distance, comme tous les enfants de la DDASS.

Il nen voulait pas à sa mère. Au contraire, il lui disait merci, merci de lavoir laissé venir au monde, même si elle était partie aussitôt.

Jusquà ses trois ans, il était resté à la Maison des Tout-Petits de Limoges, puis transféré au foyer de Poitiers, puis celui près de Tours Toujours à devoir survivre, se défendre.

Il revoyait les bagarres à la cantine. Cétait le temps des années Mitterrand, calme dehors, mais dans le foyer, cuistots et personnels détournaient la nourriture, la chargeaient dans leurs voitures. On se battait pour tout, pas seulement la nourriture. Il avait pris de la force, parfois cassé des bras, parfois reçu. Un jour, une coiffeuse bénévole, venue raser les gamins, avait failli fondre en larmes en découvrant son crâne, balafré de cicatrices.

Faut pleurer pour ça ? Pierre ne pleurait jamais.

Alors ce nest pas un point de suture sur le ventre ou une piqûre qui allaient leffrayer…

Quelle blague !

Les adultes, il les trouvait froids, calculateurs. Il nétait ni le petit ange ni la fillette quon dorlote. Lui, cétait un garçon sec, brut, parfois dur et tranchant.

Gare à toi, Laurent ! Si tu manigances encore, cest lisolement ! lançait souvent madame Dupuis.

Il ne ripostait jamais, mais se fiait à ses propres règles.

Il ny avait quune seule adulte dont il se rappelait avec la chaleur dun souvenir. Il ne savait pas comment les enfants parlent à leur mère en pensées, mais à cette femme, fugace présence de son passé, il adressait souvent ses rêves.

Il avait six ans quand elle était venue travailler au foyer, cétait encore celui de Poitiers. Il ne savait même pas qui elle était, se rappelait juste sa douceur, ses yeux bleu clair, ses mains tièdes et cette odeur de shampoing. Elle le prenait sur ses genoux et lui murmurait à loreille :

Il faut être fort, Pierrot. Manger ce quon te donne, prendre soin de toi, écouter. Ce sera parfois difficile, mais tu ten sortiras, je te le promets. Courage, mon grand.

Et puis, elle lui chantait une berceuse :

Chaton, petite boule grise,
Dors, dors, mon petit.
Ta queue grise, tes pattes blanches,
Dors, dors, mon petit

Même devenu presque adulte à dix ans, Pierre se surprenait à se murmurer ces quelques notes dans les moments difficiles, yeux fermés, saccrochant au souvenir de ces bras qui lont porté.

Cette femme, ensuite, avait disparu, envolée, ne laissant que sa chanson. Il ne connaissait pas son nom, dans sa tête il lappelait « Maman », même sil savait quelle nétait sans doute quune auxiliaire de passage. Mais on a le droit de rêver, parfois.

Linfirmière referma la fenêtre, refit le lit den face. Pierre sen réjouit il se sentait bien seul.

Bientôt, un brancard entra, suivi dune marée blanche de soignants. Effervescence soudaine. De son matelas, Pierre ne voyait pas grand-chose, mais il aperçut tout de même : sur le lit, un garçon très maigre, le nez pointu, sous perfusion. Puis tout le monde partit, ne restaient que linfirmière et un homme en blouson blanc.

Pas de grandes discussions. Quelques mots échangés entre eux.

Il dormira, dit linfirmière.

Très bien. Merci.

Au besoin…

Oui, merci.

Lhomme resta, immobile, dos à Pierre, voûté, absorbé. Son fils dormait.

Pierre avait mal au dos, il se retourna ; le lit grinça. Lhomme se retourna. Rides entre les yeux, poches sous le regard, mais un air doux.

Bonjour, chuchota-t-il, étonné presque.

Bonjour, répondit Pierre.

Lhomme se ressaisit, lorgna vers son fils, puis, doucement, tira une chaise à côté de Pierre.

Toi aussi, opéré ?

Oui, lappendicite.

Tu restes couché ?

Pas encore le droit de bouger.

Tu veux quelque chose ?

On ma interdit de manger, jusquà ce soir. Et lui, cest quoi ? Pierre désigna lautre lit.

Lui ? Lhomme fronça les sourcils, Une autre maladie. Je peux rester près de toi ? Au cas où tu aurais besoin de quelque chose. Si on vient pour toi, je sortirai.

Bien sûr, secoua Pierre, de toute façon, il navait pas le choix.

Lhomme posa sa chaise, murmura :

Il sappelle Simon, il a onze ans. Et toi ?

Pierre, dix ans.

Merci, Pierre, répondit lhomme, et Pierre ne comprit pas trop pourquoi.

Le lendemain, la chambre était pleine de visiteurs. Simon recevait des perfusions, le médecin passait souvent. Son père restait tout le temps là, dormant sur le lit voisin, murmurant des choses à son fils. Simon bougeait bras et tête, sans ouvrir les yeux. On aurait dit un sommeil sans rêve.

Ensuite, arrivèrent les grands-parents, et une femme, jeune, grande, les cheveux bruns attachés en queue, fort jolie malgré les traits tirés et les paupières rougies. On la soutint pour sasseoir près de Simon. Elle le caressait, répétait des mots, encore et encore.

Peut-être quon pourrait transférer le garçon ? demanda le père au médecin, en jetant un regard inquiet à sa femme.

Oui, on va le déplacer aujourdhui, répondit le médecin.

Comme sil se souvenait seulement de Pierre, il sapprocha.

Alors, petit, comment tu vas ? Ça fait mal ?

Un peu.

Cette nuit, en vérité, Pierre avait mal dormi. La cicatrice le gênait, il avait peur de trop bouger, son corps était encore lourd, et il navait rien eu à avaler. Oubli ou règle, allez savoir.

On va essayer de te lever aujourdhui, doucement. Tu seras transféré dans la chambre voisine. On enlèvera le cathéter dans la matinée.

Pierre mourait denvie de se lever, mais linfirmière traînait. Les gens allaient, venaient.

Ce nest que ce jour-là que Pierre comprit : Simon mourait. Il dormait, ne réagissait pas, tout le monde chuchotait, tendus, déjà résignés.

Dans la journée, une cousine veillait. Pierre en avait presque honte. Quand linfirmière vint retirer le cathéter, il demanda timidement, mais elle coupa net :

Va pas croire quon na que ça à faire ! Elle soccupe de Simon, elle.

Lopération était rapide mais Pierre restait nu sous ses draps, ne sachant où étaient ses vêtements. La jeune femme regardait dehors, puis Simon. Elle arrangeait pour la énième fois la couverture, humidifiait ses lèvres. Pierre regrettait davoir oublié de demander ses affaires.

« Va pas croire quon a le temps de soccuper de toi ! » Cétait vrai. Personne pour lui.

Au bout dune heure, il décida de se redresser. Tourna sur le flanc, se couvrit, et se redressa, la tête en vrac.

Tu veux de laide ? demanda la jeune femme.

Non, non… mais il sallongea de suite, pris de vertiges.

Une minute après il recommençait, opiniâtre.

Vous savez où sont mes habits ? osa-t-il.

Elle ignorait, mais promit de se renseigner.

Surveille Simon, daccord ? le temps de demander, dit-elle.

Pierre essaya de se lever, emballé dans son drap, mais les jambes tremblaient, il ne séloigna même pas de son lit.

Finalement, on lui apporta une tenue de lhôpital, trop grande.

Je vais détourner les yeux, prends ton temps, proposa la cousine.

Pierre enfila le pantalon, il flottait dedans, serra le cordon à la taille comme il savait le faire. Mais le tissu balayait le sol, et Pierre, debout, accroché, narrivait pas à replier les jambes tant il était faible. La jeune femme, sen rendant compte, sagenouilla.

Attends, tu es perdu dans ce pyjama ! Je vais retrousser, elle sy appliqua trop longtemps, au point de lépuiser.

Je vais tomber, je sens…

Hé là ! Elle le rattrapa, le fit asseoir. Tu es encore bien malade, petit ! Tu as mangé ?

Pierre.

Moi cest Élise. Pierre, tu veux pas que jappelle ta maman ? Ou que je la fasse venir ?

Jen ai pas.

Ah, pardon… Ton père ? Quelquun de ta famille ?

Non, cest bon. Ça va mieux maintenant. Je veux juste aller aux toilettes.

Pierre sy traîna, croisa son reflet cernes bleutées, lèvres pâles, mais ses yeux noirs brillaient. Une éducatrice lui avait dit : tu devrais t’appeler Corbeau, avec ces yeux-là ! Et au foyer, on lappelait même « Corbin ». Il nen était pas peu fier.

Il se lava le visage à leau froide, remonta le moral. Élise sétait débrouillée on lui apporta de la compote.

On ta levé ? Viens manger au réfectoire.

Il tient à peine debout, vous voulez quil dévale lescalier ? Je lui ramènerai sa compote, protesta Élise, Et rien dautre pour lui aujourdhui.

Pierre narrivait toujours pas à rester allongé. Il faisait les cent pas dans la chambre. Il observa Simon joli garçon, presque une fille, tout couronné de boucles, fin comme un trait.

Il va mourir, non ? Les gosses de lASE ne passent pas par quatre chemins.

Élise tressaillit.

On ne sait pas. Oui, Simon est très malade. Quatre opérations… Les parents sont usés. Cest mon neveu. Mais parfois, les miracles existent, non ?

Je sais pas, Pierre sassit.

Il pensait à la vie de Simon. Rien à voir. Une vie de roman : mère, père, grands-parents, famille… Il avait tout pour être heureux. Et pourtant…

Pas de chance…

On ne le transféra pas tout de suite. Le soir, le père de Simon revint, la chambre fut à nouveau pleine dagitation. Et Pierre entendait quon sinterrogeait : depuis une journée, personne nétait venu le voir.

Pierre, tu viens vraiment dun foyer ? demanda le père.

Oui.

Tu ne préfères pas changer de chambre ? Simon est… très malade…

Non, ici cest bien. Je peux rester ?

Les jours suivants passèrent sans différence. Pierre fit un peu de fièvre, on le transféra chez les vieillards. Il sennuyait, revenait sasseoir près de Simon, personne ne le chassait.

Ses sorties furent retardées à cause de la fièvre.

Pendant ces jours, le père de Simon, qui sappelait Damien Lefèvre, apprit tout sur Pierre. Doucement, par les confidences, par ce quil glanait. Un jour, il lui apporta un t-shirt, un survêtement, que Pierre accepta, mais se tourna vers Simon.

Cest à lui, hein ?

Oui.

Et sil ne meurt pas, finalement ?

Damien le fixa, surpris. Chez eux, on ne disait jamais ce mot, « mourir ». On attendait tous la fin, mais de le nommer… Impossible.

Seulement une fois, Sonia lavait crié : ils avaient tout fait, tout. Alors pourquoi, pourquoi est-ce quil mourait quand même ? Rien nallégeait le chagrin.

Quand lâme sen va, le corps flanche aussi. Son épouse ne voulait plus vivre sans leur fils, anesthésiée à coup de calmants.

Et sil ne meurt pas ? répéta Pierre.

Damien voulut répondre honnêtement, pour lenfant, et surtout pour lui-même.

Non, il ne survivra pas, Pierre. Il séteint, dit-il dans un souffle douloureux.

Ça fait mal, mourir ? Pierre serrait la chemise de Simon contre sa poitrine, front plissé.

Damien voyait sa compassion, son attachement. En quelques jours, ils avaient partagé beaucoup et pour lenfant, la mort faisait peur, surtout pour un orphelin.

Plus vite que tu ne crois. Et on veille à ce quil ne souffre pas. Cest notre rôle.

Pour toi, il bouge, il entend ?

On lespère. Cest pour ça quon lui parle. Mais rien nest certain.

On restait autour de Simon jour et nuit. Un soir, Damien sortit fumer, laissa Pierre seul. À son retour, il sarrêta sur le pas de la porte.

Pierre tenait la main de Simon, et murmurait :

…et je ne sais pas où est ma mère. Peut-être quelle est déjà morte. En tout cas, elle ma laissé, je ne lui en veux pas. Si elle venait, je lui pardonnerais. Tu crois pas ? Essaie de taccrocher. Ta maman est là, ton père aussi. Si javais un tel père, je serais pas mourant. Tes habits, je te les rends, tinquiète, je fais attention, je me salis pas. Rien nest fichu. Essaie, de toutes tes forces…

Damien séclaircit la gorge, la voix nouée.

Il ma serré la main, je te jure ! Tu vois ? Je crois quil entend, sexclama Pierre.

Je te crois, Pierre. Oui, il entend sûrement.

Toute la famille attendait la fin. Simon, leur unique fils, était leur fierté, leur lumière. À huit ans, les diagnostics étaient tombés : dystrophie musculaire, puis tout a basculé, le cœur, les intestins Ils ont tout tenté : Paris, Marseille, les plus grands médecins de France, pour tenir jusquaux onze ans de Simon. Le garçon avait accepté sa maladie. Il ne se plaignait jamais.

Le fardeau, cest Sonia qui le portait, les nuits dans les hôpitaux, à traquer le moindre espoir. Damien restait là, fort, mais épuisé.

Quand ce fut évident que Simon allait mourir, Sonia eut droit aux sédatifs.

Parle-lui, Pierre, parle-lui. Je crois que ça lui fait du bien.

Pour Damien, les paroles de Pierre auprès du lit de Simon étaient comme une bouffée dair auprès de son fils. Souvent, il guettait dans lentrebâillement de la porte :

Tu sais, un jour, ce con de Maxime ma pété le bras, tout a noirci. Oui, noirci. Mais je suis pas resté à terre. Je me suis relevé, jai levé le bras devant lui et jai dit : vas-y, termine, lâche-toi, vas-y, montre-moi. Mais jai pas pleuré, juste pour lemmerder.

Il a filé pleurer à linfirmerie. Le bras, il a guéri. Alors ton truc à toi, on va le soigner aussi. Relève-toi, mon pote, bats-toi !

Simon est mort une nuit. Pierre ne sen rendit pas compte tout de suite, personne ne lui annonça. Il attendit la visite de léquipe, descendit prendre un petit-déjeuner, puis retourna dans la chambre.

Un nouvel arrivant rangeait déjà des affaires à la place de Simon.

Il est où ? fit Pierre en désignant le lit fraîchement bordé.

Je sais pas. Personne nétait là…

Pierre fila chez les infirmières, personne ; il chercha le médecin ; rien ; il tomba sur un jeune interne.

Simon ! Simon, il est où ? On la déplacé ? Où ?

Simon ? Euh… Il était très malade…

Il est mort ? coupa Pierre.

Linterne hocha la tête.

Ça arrive, parfois.

Pierre recula vers la sortie, rage serrée. Il en voulait à tout lhôpital, à tous ces gens.

Des salauds ! Ils navaient rien fait !

Comment lexprimer ?

Dans le couloir, une aide-soignante lavait le sol. Pierre, hors de lui, donna un coup de pied dans le seau ; leau sétala. On le réprimanda, le sermonna. Il retourna senfermer dans sa chambre, se couvrit les oreilles.

Toute une équipe, tout un hôpital et personne navait sauvé son ami. Strictement rien.

Pourquoi Simon, qui ne lui avait jamais parlé, était-il devenu son ami ? Pierre en était incapable de dire. Mais cétait ainsi. Il lui avait tout confié : lhistoire de sa mère, la femme à la berceuse, les bagarres et les blessures.

Une nuit encore, Pierre rêva que Simon sasseyait sur le lit, lui souriait tristement. Pierre voulait laider, le porter, mais Simon lui disait de ne pas le toucher, juste de rester. De sa petite voix presque féminine, il racontait ses souvenirs Pierre nen gardait que lempreinte.

Dans le rêve, Simon leva les yeux vers la fenêtre, grimpa sur le rebord. Pierre, terrifié, se réveilla en sursaut.

Les branches sombres frémissaient dehors, la lune brillait. Simon, pris de spasmes, remuait la tête et les bras, pendant que son père dormait.

Alors Pierre, tout doucement, se glissa près de Simon, lui prit les mains osseuses, et, pour la première fois, chanta pour quelquun :

Chaton, petite boule grise,
Dors, dors, mon petit.
Ta queue grise, tes pattes blanches,
Dors, dors, mon petit…

Depuis, Pierre parlait à Simon dans sa tête Simon lui racontait les vacances en famille, disait avoir un grand-père général, une chambre pleine de jouets, une maman qui le réveillait chaque matin.

Tout ce que Pierre imaginait dune vie de famille, Simon lexprimait en rêve. Parfois, Pierre savait quil inventait, car il navait jamais eu de famille, jamais dormi dans des maisons pleines de souvenirs, tout juste vu ça à la télé.

Il croyait même que, dans les maisons, les lits étaient tous alignés dans la même pièce, chacun son placard, quon mangeait du poisson le jeudi, et que le petit déj était servi à la louche par maman.

***

Étrange, mais Damien, à la mort de Simon, eut un grand soupir. Pas dun père indifférent, mais dun père qui voyait enfin son fils délivré. Sinon, Simon aurait souffert longtemps. Là, au moins…, la souffrance était terminée.

Il fallait désormais apprendre à survivre, à faire accepter linacceptable à Sonia.

De plus en plus, il pensait à Pierre.

Ce nétait pas le moment de parler dadoption, Sonia ne comprendrait pas. Peut-on remplacer son enfant ? Évidemment non. Le portrait de Simon, fleuri, trônait dans le salon, Sonia veillait, allumait des bougies, allait au cimetière tous les jours. Après une grossesse extra-utérine huit ans plus tôt, elle ne pourrait plus jamais avoir denfant.

Et Pierre, lui, naurait jamais ni mère ni père…

Forcément, il était différent, pas du tout Simon : râpeux, sauvage, regard dencre. Mais Damien, il avait entendu ce garçon, sa sensibilité brute, intacte.

Sonia, je suis repassé à lhôpital. Pierre, ils lont enfin laissé sortir. Longtemps, ils lont gardé.

Pourquoi tu y es retourné ?

Pour récupérer les dossiers pour Simon. À propos, Pierre a fait une sacrée scène en apprenant. Il a tout cassé.

Pauvre petit, soupira Sonia.

Nest-ce pas acquiesça Damien.

Tinquiète pas pour moi. Japprends, peu à peu, à vivre. Vas travailler.

Daccord.

Mais Pas un mot denfant, pas maintenant. OK ?

Damien se tut.

Mais il ne put sen empêcher, le week-end suivant, il roula jusquau foyer de Pierre. Il voulait le voir, vérifier quon soccupait de lui. Mais on ne lui permit pas : des questions, des regards soupçonneux, la directrice peu aimable, malgré ses explications.

Mais loin de le décourager, cela le stimula. Il pensa à son amie denfance, Tatania Bérard, qui travaillait dans laide à ladoption.

Il la retrouva dès le lendemain. Elle écouta son histoire, promit de se renseigner, insista : lessentiel, cétait laccord de Sonia et de Pierre lui-même.

Pourtant, Damien entama les démarches auprès des services sociaux. Ils furent étonnamment chaleureux. Ils promirent dorganiser une rencontre avec Pierre.

Il ne parla pas de toutes ses démarches à sa femme. Mais à son beau-père et sa sœur Élise. Élise trouva lidée excellente le garçon lavait touchée. Ils promirent de soutenir Sonia, de laider à accepter.

Mais Sonia pleurait à chaque tentative de conversation.

Il ne remplacera jamais Simon. Vous comprenez pas !

Mais on ne parle pas de remplacer Simon ! Pierre est orphelin, et nous aussi maintenant Il ne sera jamais Simon, il est cabossé, un peu rude. Mais si tu avais entendu comme il parlait à Simon Comme il espérait que Simon se réveille ! Ce môme ma donné du courage comme rarement. Laisse-nous au moins le rencontrer. Je ten supplie…

Ne moblige pas

Cétait déjà une première victoire.

Quand on invita Pierre à une rencontre au bureau de la directrice, il était crispé, évitait les regards, serrait les poings, avait refusé la main que lui tendait Damien.

Tatiana jouait les médiatrices en retrait. Damien sentait toute la tension de Pierre. Lui, bon garçon à lhôpital, était méfiant, sur la défensive, presque transparent.

Les adultes comblaient le silence, parlaient de tout et de rien pour détendre latmosphère.

Pierre, figé, repartit même avant le temps imparti.

Le courageux, tu parles…

Il a lair de ne pas vouloir, non ? soupira Damien sur le chemin du retour.

Tu te trompes, répondit Tatiana. Il en rêve. Mais il doute, il a peur de ne pas être « à la hauteur ». Il nose pas espérer, il se doit de ne pas décevoir.

On fait si peur que ça ? interrogea Sonia.

Vous êtes comme des parents véritables, ce quil na jamais eu. Il ne sait que faire avec ça, et rêve déjà de vous plaire, conclut Tatiana.

On décida que Pierre viendrait en visite. Il nétait pas encore décidé, Sonia non plus, trop de doutes.

Le jour venu, Damien lamena. Autour de la table, mains moites, Pierre fuyant le regard, nosant ni manger ni toucher à son thé, sidéré par la beauté délicate de la cuisine. Tout était à linverse de ce quil imaginait. Il se sentit oppressé par la proximité.

Il craignait surtout Sonia.

Quand Damien laissa tomber sa cuillère, Pierre sursauta :

Eh bien, cest la cata, lâcha-t-il, désarçonné.

Damien rebondit aussitôt :

La cata, exactement ! Allez, fais pas semblant : goûte les pommes de terre, va.

Pierre en mit une dans la bouche, mais nosait pas mâcher.

Détends-toi, frangin !

Pierre, tu veux voir la chambre de Simon ? proposa Sonia.

Pierre se ranima, les yeux brillants, accepta dun hochement.

Dans la chambre, le portrait de Simon. Il semblait différent, souriant, vivant, la lumière dans le regard. Cela rassura Pierre, il y lut : « Tinquiète, je suis là. »

Salut, Simon ! il toucha la photo, se tourna vers Sonia, Il avait lair moins maigre.

Oui, il na pas toujours été comme ça Ça, cest avant la maladie, Sonia narrivait pas à nommer la mort.

Avant de mourir ? demanda Pierre, franc, caressant le cadre. Vous pourriez me montrer comment il vivait ici ?

Sonia hésita, puis sortit un album.

Je ne regarderai pas, pas maintenant. Fais-le si tu veux.

Pierre sinstalla, ouvrit lalbum. Sonia sassit à côté de lui, finit par regarder aussi.

Marrant, drôle, super commentait Pierre.

Il posait mille questions, curieux de tout.

Puis, dans une photo de plage, il sexclama :

Oh, la mer ! Il mavait dit que vous étiez allés à la mer.

Sonia secoua tristement la tête.

Il te la dit ? Mais il ne parlait plus

Pierre releva les yeux, se sentit pris les doigts dans le sac, mais sobstina :

À moi, oui

Sonia ninsista pas. Avec lui, revoir les photos devenait plus doux, le chagrin moins lourd. Elle se sentit pour la première fois en paix.

Elle prit son souffle.

Pierre, si on voulait tadopter Tu accepterais ?

Pierre tendit lalbum, silencieux.

Je ne sais pas Simon était bien Moi, je suis pas comme ça Je suis pas doué.

Sonia le prit dans ses bras brutalement.

Tant mieux. On ne cherche pas à remplacer Simon. On taccueille, toi, comme son grand ami.

Pierre eut peur de létreinte, lui quon navait jamais caressé. Mais il sentit le parfum de Sonia, la chaleur.

Il poursuivait de feuilleter lalbum, crispé, elle le berçait sans le lâcher.

Pierre navait jamais pleuré. Jamais.

Pourtant, cette fois, un sanglot monta. Les larmes coulèrent.

Tu pleures ? Oh, mon Pierrot Eh, ça va, sinon moi aussi je fonds. Allez, tiens bon, tes un homme Il faut être fort !

Ces mots, il les avait déjà entendus.

La fenêtre de la chambre était entrouverte, lair clair gonflait les rideaux, la verdure de printemps chatoyait dehors, et sur le portrait, Simon, calme, était là.

Alors Pierre, comme un petit, demanda soudain :

Vous connaissez cette berceuse, par hasard « Chaton, petite boule grise dors, dors, mon petit »

Ça me dit quelque chose Tu veux que je lapprenne ?

Pierre essuya son nez, acquiesça. Il naurait pas su souhaiter mieuxSonia lattira contre elle et, sans hésiter, improvisa, cherchant la mélodie à tâtons, sa voix peu assurée qui tremblait entre murmure et chanson. Pierre écoutait, les yeux grands, comme si un secret venait de souvrir. Dehors, le merle lançait son cri du matin. Dans la chambre silencieuse, le refrain bondit, maladroit, puis devint, vers la deuxième reprise, presque juste.

Chaton, petite boule grise

Pierre ne quittait pas Sonia du regard. Il sentit, pour la première fois, quil nétait pas seulement un enfant perdu dans le monde des adultes, pas seulement un survivant de service. Il était un garçon qui avait sa place, ici, même cabossée, même à côté dun fantôme aimé dont, mystérieusement, il devenait le frère.

Entre deux larmes, il eut le courage de sourire.

À la fenêtre, le vent levait encore les rideaux, ramenait la lumière blanche sur le lit. Pierre repensa à cette voix ancienne, les bras chauds, les regards, tous ces petits riens quil nosait avouer rêver. Il laissa, pour la première fois, ses épaules retomber, sa tête contre Sonia, le poids de toutes ses années de silence glisser doucement, comme une couverture que lon dépose.

Dans le creux de létreinte, Pierre sentit que ce qui avait été brisé nétait pas perdu tout à fait. Il pensa très fort à Simon, sans jalousie, et, les paupières lourdes, se promit à voix basse, presque inaudible :

Je ferai comme lui. Fort, mais pas tout seul, plus jamais tout seul.

Sonia serra un peu plus fort, sans rien dire, avec la patience de ceux qui savent quon apprivoise le bonheur morceau après morceau.

Et de lautre côté du cadre, Pierre crut voir Simon esquisser un clin dœil. Le soleil, alors, caressa la joue de Pierre comme une main timide. Dehors, le printemps nattendait plus.

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