Fenêtre de la Chambre
La fenêtre de lhôpital baillait au-dessus de la ville. Le matin, une infirmière au chignon sévère lavait ouverte dun geste mécanique. Dehors, lair circulait, soulevait des ondulations de rideau qui dansaient comme des papillons transparents, et la lumière verte des feuilles éclaboussait le lit, chaude mais pas brûlante. Pourtant, lété et ses vagues de chaleur semblaient nêtre quun souvenir dun rêve denfant.
Pierre venait de se faire opérer de lappendicite. On disait même que lopération avait été difficile : il avait frôlé le pire. Mais Pierre nétait pas du genre à avoir peur il avait vu bien pire.
Les piqûres, ça ne te fait pas peur ? sourit linfirmière tout en chassant des bulles dair hors dune seringue.
Pierre tourna tout simplement la tête vers le mur. Il lui était interdit de se lever, prisonnier de ses draps aux motifs roses fanés.
Bah, elle croyait vraiment m’effrayer
On lavait ramené dune ruelle floue, où tout semblait être de travers, où le trottoir se transformait en une mer ondulante. Non, Pierre n’était pas à la rue : il avait grandi dans un foyer pour enfants abandonnés, « la maison des lucioles » quelque part à la frontière dune banlieue rouillée et dun champ de coquelicots. Avec ses copains, ils avaient lhabitude daller aux Halles clandestinement, pour tenter de ramasser quelques euros par-ci par-là, et cest là que la douleur lavait saisi comme un rêve où soudain le sol se dérobe.
Seul vrai regret : davoir mis dans la panade Léandre et Jules, ses deux potes. Au foyer, la directrice adjointe Madame Kirilov, impressionnante silhouette en tailleur bleu et cris forts, était venue le voir pour la forme. Pierre, encore groggy par lanesthésie, se souvenait seulement de sa voix bourdonnante.
Il aurait dû tomber malade dans lenceinte du foyer, pas dehors, pensa-t-il, là où il ne restait qu’à franchir quelques marches verdies de mousse pour être à labri
Cétait à cause des abricots. Sur le marché, un commerçant leur avait donné une caisse de fruits à moitié gâtés. Pas si mauvais, sucrés à fond douceur dangereuse. Trop, beaucoup trop.
Eh, petit héros, comment tu te sens ? demanda le médecin, un vieux monsieur au poil gris jaillissant des manches, regard expert sur la cicatrice. Allez, le pire est derrière. Cest fini, tu nas plus à avoir peur.
Javais pas peur, moi
Ah oui ? Courageux, hein Bon, alors, va falloir être encore patient : pas de sucreries, pas de colis. Ce soir, tu auras une compote de pommes.
Pierre hochait la tête, par respect plus que par adhésion. Il savait quil ny avait personne pour lui apporter des douceurs. Au foyer, ils devaient tous en vouloir à cause de sa fugue. Ce nétait pas vraiment laudace, ni la rébellion, juste les règles du jeu. Par le trou du grillage, ils senfuyaient, bravant le règlement, coincés dans un entre-deux flou : enfants sans attaches, indisciplinés par nécessité.
Oui, courageux, il létait. La vie sen était chargée. Sa mère ne lavait jamais voulu. Accident de parcours, sans doute. Elle avait écrit son renoncement dune écriture tremblante, tout de suite. Mais Pierre, dix ans à peine, nen voulait à personne. Plutôt, il ressentait une forme de gratitude dêtre là. Simplement là.
Jusquà ses trois ans, il baignait de foyer en foyer, puis à Sarreguemines, puis à Remiremont, balloté dans les plis dun rêve récurrent, croisant dautres visages, dautres cris. Il se rappelait les bagarres à la cantine tout pour une part de compote ou de pain. Les adultes emportaient toujours la joie du menu dans des paniers secrets, cuisinières et directrices complices dun festin invisible. Et puis, cela ne se battait pas seulement pour la nourriture : pour un baladeur, une balle, une couverture chaude. Pierre était du genre à encaisser. Parfois la violence éclatait ; une bagarre, une main quon tord, des blessures quon montre comme des médailles.
À lhôpital, pas question davoir peur dune aiguille ou dune marque rose sur son ventre, pfft… Quelle blague !
Les adultes, il les voyait froids, distants, calculateurs. Il nétait pas une petite fille mignonne ni un poupon attendrissant quon adopte dun regard : il était rugueux, direct, avec sa vérité comme un caillou dans la main.
Fais attention, Voron ! Si tu me tords encore lesprit, tu finiras à lisolement ! le menaçait, à mi-voix, Irène Kirilov.
Pierre nobéissait jamais tout à fait. Il avait son propre code, forgé dans un doux chaos.
Il y eut tout de même un adulte quil gardait en mémoire pas une figure stable, mais un éclat. À lâge de six ans, dans le foyer de Sarreguemines, une femme aux yeux translucides, les mains chaudes, son parfum de lessive, une voix tendre. Il ne se souvenait daucun titre, ni de son prénom, mais lappelait « Maman » dans le secret de ses pensées bien quil sut quelle nétait quune remplaçante de passage dans ce théâtre flou.
Tu dois être fort, Pierrot. Bien manger, faire attention à toi, écouter ce qu’on te dit. Ce sera dur, mais tu y arriveras. Essaie, daccord ?
Et elle chantait une comptine légère comme une brise :
Minou-minou, queue grise, dors bien, dors bien.
Queue grise, pattes blanches, dors bien, dors bien.
Pattes blanches, oreilles noires, dors bien, dors bien
Sil y avait un moment où Pierre se sentait vraiment petit, cétait quand, dans la nuit, cette chanson remontait, douce et floue, pour balayer tout le reste. Il fermait les yeux, murmurait la mélodie, sinventait une chaleur.
Puis la femme sétait évaporée, dissipée comme le sucre dans leau, nayant laissé que la chanson et une main fugace sur la joue.
Linfirmière referma la fenêtre ; on aurait dit une scène de cinéma déformée par la buée. Elle s’activait sur le lit den face. Pierre se réjouissait de lombre dun voisin : la solitude lui pesait, malgré la chaleur de la lumière.
Soudain, la porte grinça, et une civière glissa, poussée comme une étagère bancale par une troupe de blouses blanches. Il y eut des allées et venues, un ballet dombres. Il devina, sur lautre lit, un petit garçon maigre, nez pointu, branché à une perfusion silhouette de papier presque transparente face au monde.
Rapidement, la troupe disparut, ne laissant qu’une infirmière et un homme au manteau trop grand, posé sur les épaules.
Personne ne disait grand-chose. À peine quelques syllabes.
Il va dormir, glissa linfirmière.
Bien. Merci.
La femme séclipsa, et le monsieur sassit, dos à Pierre, tête basse, figé comme une statue. Le garçon dormait. Lair était lourd, mais le manteau ne quittait pas les épaules de lhomme, comme sil était aussi engourdi que la pièce.
Pierre se tortilla, laissa trahir un grincement sous son dos, et lhomme se retourna, pli marqué entre les sourcils, yeux bouffis, mais le regard doux.
Bonjour, murmura-t-il, découvrant seulement maintenant quil nétait pas seul.
Bonjour, répondit Pierre.
Lhomme lorgna son fils, se leva et vint, doucement, sasseoir à côté de Pierre.
Tu as été opéré, toi ?
Oui, lappendicite.
Tant mieux. Tu ne te lèves pas encore ?
Pas encore.
Tu as besoin de quelque chose ?
Cest interdit, aujourdhui. Même leau, presque. Et lui, il a quoi ? Pierre désigna dun mouvement de menton le garçon dans le sommeil.
Des trucs plus sérieux. Ça ne te dérange pas si je reste là ? Si jamais tu as besoin daide, jsuis là. Si on vient, je sors.
Ça va. Pierre secoua la tête. Qui était-il pour dire non ?
Lhomme ramena sa chaise, ajouta à mi-voix :
Il sappelle Simon. Il a onze ans. Et toi ?
Pierre. Jai dix ans.
Merci, Pierre. Et Pierre ne comprit pas très bien pourquoi il disait merci.
Le lendemain, la chambre se remplissait sans cesse de visages. Simon recevait perfusion sur perfusion, les médecins passaient souvent. Son père dormait sur la chaise, chuchotait par moments à loreille du garçon. Simon remuait les mains, la tête, mais ses yeux demeuraient fermés, perdu dans un demi-sommeil.
Un couple âgé, et une grande femme jeune, tout en hauteur, les cheveux bouclés en une queue de cheval, entrèrent dans la pièce. Cétait la mère de Simon. Blême, les yeux rougis. On la guida doucement, elle resta assise près de son fils, murmurant des mots quon ne pouvait percevoir.
Vous pensez transférer ce garçon ? demanda le père à lun des médecins en désignant Pierre, tracassé pour sa femme.
Oui, on va le déplacer.
Le médecin sembla se souvenir de Pierre par hasard et sapprocha :
Alors, ça va, mon grand ? Ça fait mal ?
Un peu.
La nuit avait été mauvaise la douleur, la peur de bouger, le cathéter. Pas un souper, oublié sûrement.
On va essayer de se lever un peu. Tu pourras bouger, on va tinstaller un peu plus loin. La sœur va enlever la perf.
Pierre mourait denvie de se lever, mais lattente séternisait. Trop de gens entraient, sortaient.
Ce jour-là, Pierre comprit que Simon était en train de mourir. Il dormait dans un silence de nappe épaisse, et autour de son lit tout le monde parlait tout bas, crispé, comme en sursis.
Pour le reste de la journée, une jeune femme, la tante de Simon, resta là. Pierre, gêné, demanda discrètement à linfirmière où était partie sa tenue ; linfirmière répondit abruptement :
Tu crois quon a le temps de soccuper de ton short ? Patiente un peu.
Mais la procédure fut brève et Pierre prit conscience dêtre « libre » de tubes et de vêtements. Dans la solitude, il osa enfin se redresser, enveloppé dans le drap.
Tu veux que je taide ? demanda la jeune femme.
Non répondit Pierre, mais sa tête tourna, et il se rallongea. Puis, obstiné, il réessaya.
Tu sais où sont mes vêtements ? demanda-t-il.
La jeune femme promit de se renseigner.
Surtout, regarde Simon, daccord ?
Sextirpant de la couverture, il tenta de marcher, mais tout tanguait ; ses jambes tremblaient, lair tanguait sous lui comme un vieux plancher de manoir.
On lui rapporta finalement un pyjama dhôpital, trop grand, cordon détendu quil dut resserrer, manches qui pendaient. Pour former les revers de son pantalon, la jeune femme sagenouilla devant lui, sappliquant longtemps, tant et si bien que Pierre dût sasseoir, mal à laise.
Jvais tomber
Oh là, doucement ! Tu as mangé aujourdhui ? Tu tappelles comment ?
Pierre.
Moi, cest Élisabeth. Tu devrais avoir ta mère avec toi, non ? Un coup de fil peut-être ? Un proche ?
Non.
Un père, quelquun avec qui tu vis ?
Je vis là-bas, au foyer. Ça va, je me débrouille.
Il gagna les toilettes. Son reflet dans le miroir était étrange : des cernes profonds, des lèvres très pâles, et ses yeux noirs brillaient comme du charbon. Une éducatrice avait dit un jour quil portait son nom « Voron » (corbeau) à cause de ses yeux. Il en avait fait sa fierté surnom du foyer.
Il saspergea le visage deau froide, se sentit un peu mieux. Quelque part, Élisabeth avait réussi à lui faire apporter une compote. Mais pour aller à la cantine
Il doit se lever, venez lui apporter. Il va pas monter un étage, il tient à peine debout ! rouspéta Élisabeth.
Pierre erra dans la chambre. Simon dormait, visage dange, boucles brunes il ressemblait à sa mère. Mais si mince ! Presque envolé.
Il va mourir, nest-ce pas ? demanda-t-il tout naturellement.
La jeune femme tressaillit.
On ne sait pas, Pierre. Il a eu beaucoup dopérations, le pauvre On espère un miracle, hein Je suis sa tante. Ça existe, parfois, les miracles, tu sais ?
Pierre sassit. Il pensait à Simon, à sa vie si différente, familiale : une mère, un père, des grands-parents, les vacances, tout ce quon voit dans les films… Et malgré tout, il était là, à mourir.
Le soir venu, Pierre ne fut finalement jamais déplacé. Les jours senchaînèrent, le même ballet de soupirs. Quand sa fièvre se déclara, on lenvoya dans une autre chambre, entouré de vieillards.
Pierre sennuyait terriblement. Chaque jour, il revenait voir Simon, sasseyait près de son lit. Personne ne le chassait.
À force, le père de Simon Didier, un homme à la barbe gris-bleu, s’intéressa sincèrement à Pierre, lui apporta des vêtements trop larges mais doux, en échangeant un regard avec Pierre, qui demanda :
Cest à Simon, hein ?
Oui…
Si jamais il ne meurt pas, tu me les reprendras ?
Didier le regarda, ému, incapable de formuler à voix haute lidée de la mort, taboue ici. Même dans la famille, on évitait le mot, on respirait dans la suggestion.
Et si il ne meurt pas ? demanda Pierre.
Didier aurait voulu mentir, mais il répondit, brave, plus pour lui-même :
Malheureusement, il ne pourra pas survivre. Il part, Pierre.
Ça fait mal de mourir ?
Pierre serrait contre lui la chemise de Simon, fronçant les sourcils.
Didier vit combien Pierre compatissait, si étrangement profond pour son âge, presque adulte. Il avait écouté, plusieurs jours daffilée, les médecins, les conversations murmurées.
Ce sera aussi doux, aussi rapide quun endormissement. On veille. On fait en sorte quil ne souffre pas, cest pour ça quon est là.
Mais il bouge encore.
Oui, cest pour ça quon lui parle, au cas où il entende. Mais ici, rien nest certain.
La famille veillait Simon sans relâche. Un soir, Didier sabsenta un instant, laissant Pierre seul avec le garçon. En revenant, il sarrêta sur le seuil. Pierre tenait la main de Simon et lui parlait tout bas.
Je ne sais même pas où est ma mère. Peut-être morte déjà. Mais je ne lui en veux pas, tu vois ? Même si elle ma laissé, je lui dirais merci. Et toi, meurs pas, sil te plaît. Regarde ta maman, comme elle taime. Ton père aussi. Si javais eu un père comme ça Je tapporterai la chemise, tant pis si cest trop grand pour moi. Tu vis, daccord ? Essaie fort, Simon
Didier fit mine de tousser, pour ne pas être surpris par les larmes. Pierre sursauta.
Je le jure, il ma serré la main, il mentend !
Je te crois, Pierre, je te crois. Il tentend sûrement.
Dans la famille de Didier, la vie tournait autour de Simon : huit ans de combats contre la maladie, les meilleurs hôpitaux à Paris et Nice, la fatigue, les veilles de sa mère Sophie, les prières, les nuits passées dans des couloirs où sétire le fil du réel. Didier était le pilier, mais Sophie finissait par seffondrer ; elle était maintenant sous calmants, épuisée.
Parle-lui, Pierre. Ça lui fait sûrement du bien.
Étrange, ce garçon venu du foyer. Sa voix, sa franchise, ses histoires rocambolesques de blessures, de fugues et de surnoms, baignaient la chambre d’une lumière crue.
Tu vois, même quand Saranche ma brisé le bras, jai pas pleuré ! Jai pas crié non plus. Regarde, cest remis, comme neuf. Alors toi aussi, tu peux ten remettre. Un bras cassé, cest moins grave que ta maladie ! Allez, Simon, te laisse pas faire !
Simon mourut une nuit. Pierre ne sen rendit pas compte on ne lui dit rien. Il attendit la tournée matinale, descendit déjeuner, puis fit un détour vers lancienne chambre.
Un autre garçon était là, rangeant ses affaires.
Et Simon ? fit Pierre en désignant le lit tout frais.
Je sais pas, il ny avait plus personne, dit le nouvel arrivant.
Pierre courut à la salle des infirmières, personne. Il entra dans la salle des médecins, questionna :
Simon ! Il est où, Simon ? On la emmené où ?
Le jeune interne fronça les sourcils :
Simon ? Ah Tu comprends, il était très malade…
Il est mort ? coupa Pierre.
Linterne hocha la tête.
Malheureusement. Cela arrive.
Pierre recula dun pas, puis dun autre. Une vague de colère muette, profonde, monta en lui contre tout lhôpital et ses blouses blanches.
Salauds ! Ils nont rien fait !
Comment exprimer sa rage ? Dans le couloir, une femme de ménage passait la serpillière. Pierre envoya dun coup de pied le seau : de leau sétala, la femme hurla, des infirmiers surgirent, Pierre claqua la porte de sa chambre, sassit sur son lit et se boucha les oreilles.
Un hôpital tout entier ! Tant de médecins, et rien, rien de rien pour sauver son ami. Pourquoi Simon, qui na jamais ouvert les yeux mais qui est devenu SON ami en quelques jours, est-il devenu si essentiel pour Pierre ? Lui-même nen savait rien. Mais cétait sa seule vraie rencontre. Il lui avait tout dit, ses secrets, sa mère, la chanson, ses batailles.
Une nuit, Pierre en rêva : Simon sassit sur son lit, léger sourire triste. Pierre voulut laider, Simon demanda simplement à rester assis. De sa voix un peu cassée, il lui raconta une histoire Pierre en oublia le contenu, mais se souvint du timbre. Puis Simon grimpa sur le rebord de la fenêtre, la lune derrière lui, et Pierre se réveilla, pris dune peur irrationnelle.
À travers la nuit de lhôpital, les branches noires sagitaient derrière la vitre. Simon, dans ses rêves, racontait la mer, les jeux, les petits déjeuners servis par la mère, la chambre où il y avait tout. La vie rêvée, selon Pierre. Parfois, ses histoires étaient impossibles, inventées peut-être parce que Pierre navait jamais connu de foyer au sens propre, juste la télévision.
Chez eux, dans la maison, Pierre imaginait que toute la famille dormait dans une même pièce, chacun sa couchette, la mère servant le thé à la louche les jeudis, jour du poisson, chacun son placard dans lentrée. Un rêve de normalité.
***
Didier, quand Simon mourut, sentit tout l’air lui sortir du ventre. Il nabandonnait pas, mais cétait fini, et il ne voulait pas voir son fils souffrir plus. Il fallait désormais vivre, consoler Sophie. Depuis la grossesse arrêtée huit ans plus tôt, ils savaient quil ny aurait pas dautres enfants.
Pierre, lui, naurait jamais ni père ni mère
Didier pensait souvent à lui désormais. Parler dadoption ? Encore impossible. Sophie naccepterait pas. Rien ne remplacerait Simon son portrait trônait, entouré de fleurs, dans le salon. Sophie brûlait des bougies, allait tous les jours au cimetière.
Mais Pierre était différent, farouche, noir dyeux, mais au fond, limpide. Didier se rappelait sa voix avec Simon, sa sollicitude brute ; il savait, ce gamin avait une lumière rare.
Sophie, je suis passé à lhôpital : ils ont laissé sortir Pierre. Tu sais, il a tout chamboulé là-bas, il a fait un scandale.
Il est naïf soupira Sophie.
Oui, un vrai.
Travaille, ne tinquiète pas pour moi. Tu peux partir tranquille. Et pas un mot de ce gamin pour linstant, daccord ?
Didier ninsista pas.
Un samedi, tout de même, un élan intérieur le poussa jusquau foyer de Pierre. On ly accueillit fraîchement, directeur méfiant, mille questions, pas moyen de voir Pierre. Alors, il pensa à son amie décole, Tatiana Savelet, qui travaillait dans laide à ladoption.
Il retrouva son adresse, lui expliqua tout. Tatiana comprenait, promit de sinformer sur Pierre, insista sur le consentement nécessaire : celui de Sophie, et celui du garçon.
Didier était obstiné ; il rencontra lassistante sociale, réunit tous les papiers. Les services promirent de faciliter une rencontre avec Pierre.
Aux beaux-parents, à sa sœur Élisabeth, il parla du garçon. Élisabeth se réjouit : le garçon lui plaisait. Ils essayèrent den parler à Sophie.
Mais dès que venait le sujet, elle pleurait.
Il ne sera jamais notre Simon ! Tu comprends ?
Ce nest pas la question. Cest un orphelin, on lest aussi maintenant. Il ne remplacera personne, Pierre, mais il a besoin de nous, si tu avais entendu sa voix auprès de Simon, tu comprendrais Juste le connaître, daccord ?
Me force pas
Ce fut la première ouverture.
La première rencontre avec Pierre fut tendue : assis sur la chaise de la directrice, poings crispés, pas un regard, refusant même une poignée de main à Didier. Tatiana menait la réunion discrètement, nintervenant quen cas de gêne. Pierre était tout autre quà lhôpital. Didier voulait le rassurer, lui dire « Naie pas peur », mais restait maladroit. Sophie lobservait en silence, Tatiana aussi, sans juger.
Pierre était si stressé quon mit fin à la visite plus tôt que prévu.
Il a compris, il ne veut pas venir ici, hein ? soupira Didier sur le chemin du retour.
Tu te trompes. Il rêve dêtre invité chez vous, quon vienne le chercher. Il fera tout pour mériter sa place, mais il a peur de ne pas être à la hauteur, dit Tatiana.
On est terrifiants ? demanda Sophie.
Vous êtes des parents, les premiers vrais adultes pour lui. Maintenant, il ne pense plus quà vous.
On décida donc une visite. Pierre naccepta pas tout de suite, et Sophie hésitait.
Lorsque, finalement, Didier lamena à la maison, ils prirent le goûter ensemble. Pierre, maladroit, transpirait, posait sa fourchette sans bruit, osant à peine croiser les yeux de cette grande cuisine lumineuse.
Il avait peur de Sophie. Quand la cuillère de Didier tomba, il frémit, laché :
Bah, cest pas de bol
Didier rit aussitôt.
Ah oui, vraiment pas de bol ! Allez, mange, Pierre !
Pierre mâchait laborieusement un morceau de pomme de terre, sans parvenir à lavaler.
Eh, relâche-toi, gars !
Pierre, tu veux voir la chambre de Simon ? demanda Sophie.
Les yeux de Pierre pétillèrent, il hocha la tête.
Dans la chambre, un grand portrait de Simon l’attendait, vif, rieur, presque complice. Ému, Pierre sapprocha.
Oh, Simon ! Salut ! Il toucha le cadre, regarda Sophie. Il est plus costaud, ici.
Oui, il nétait pas aussi maigre Vers la fin
Avant de mourir, non ? fit Pierre naturellement. Il passa sa main sur le cadre. Montrez-moi sa vie, ici ?
Sophie, déstabilisée, sortit un album photo.
Tu veux regarder seul ? Moi, pas encore
Pierre sassit, ouvrit lalbum. Sophie finit par venir sasseoir près de lui.
Cest lui, petit garçon-là ? demanda Pierre, regardant une photo.
Sophie hocha la tête.
Pierre commentait en souriant, curieux. Il posa mille questions.
Soudain, il s’arrêta sur une photo de plage :
Oh ! La mer ! Il me l’avait raconté, vos vacances à la mer
Sophie secoua la tête, un sourire triste.
Il ta parlé ? Mais il ne pouvait plus parler
Pierre baissa la tête, réalisa quil avait trop raconté ses rêves, mais garda son sérieux.
Mais si, il me la dit, à moi !
Sophie ne protesta pas. Tourner ces pages, entourée de ce garçon maladroit et vrai, lui faisait du bien, panserait peut-être, peu à peu, une partie de sa peine.
Elle inspira à fond, puis demanda :
Pierre, si on voulait tadopter Tu voudrais bien ?
Pierre devint tout raide, les doigts crispés sur lalbum.
Je sais pas Simon était gentil. Moi, pas tellement. Je ne sais pas je ne sais rien, en fait
Sophie le serra soudain contre elle, brusque, sans prévenir. Pierre tressaillit il ne se souvenait plus de la dernière fois quune main sétait posée ainsi sur son épaule. Il sentit sa chaleur, le parfum doux de la lessive.
Pour se libérer de lémotion, il continua à feuilleter lalbum, mais Sophie ne lâchait pas, ralentissant son geste. Et alors, Pierre sentit monter en lui un nœud. Lui qui navait jamais pleuré, jamais, sentit séchapper des gouttes brûlantes. Il sanglota.
Tu pleures, Pierre ? Laisse, tu as le droit Je vais pleurer aussi, tiens ! Accroche-toi fort, tu es fort, toi, daccord ? Sois fort !
Ces mots, il les avait déjà entendus, il y a longtemps.
La fenêtre de la chambre était entrouverte. Le rideau se gonflait, lombre des feuilles jouait sur le parquet, et sur le portrait de Simon, un rayon tissait une auréole.
Et Pierre, comme un enfant, demanda suavement :
Madame vous ne connaîtriez pas une chanson ? Minou-minou, queue grise, dors bien, dors bien queue grise, pattes blanches…
Je crois, oui. Cest une berceuse, non ? Tu veux que je lapprenne pour toi ?
Pierre hocha la tête, les yeux mouillés.
De toute façon, cest tout ce quil aurait pu désirer. Rien de plus.